À la vie comme aux échecs
18 décembre 2008

Mercredi matin, il neigeait modérément sur la région montréalaise, recouvrant d’une couche supplémentaire mes espoirs déçus d’un hiver tardif. J’apprécie la saison froide, ses paysages féériques et le confort douillet qui s’installe dans nos chaumières fumantes, mais étant obligé d’utiliser ma voiture pour aller gagner ma croûte – merci au transport en commun déficient – j’ai été pris dans des bouchons de circulation monstres qui ont plus que triplé mon temps habituel de voyagement. Malgré tout, les choses auraient pu être pires.

En effet, plus j’observais le comportement de plusieurs de mes compagnons d’infortune plus je réalisais qu’il y a pire dans la vie qu’être immobilisé dans le trafic; j’aurais pu en souffrir autrement.

Il y avait d’abord ces automobilistes changeant constamment de voies, espérant se faufiler afin de gagner peut-être une ou deux minutes. Le jeu en valait-il la chandelle? Calculons. Ils se stressaient sérieusement, risquaient un accident à chaque traversée impulsive des ornières de neige séparant les voies et mettaient donc en jeu leur vie et celles des autres. Tout ceci pour quoi? Pour quelques petites minutes qui serviront à quoi, au fait, sinon à se déstresser?

Il y avait aussi ceux qui gardaient leurs voies respectives mais qui se faisaient un devoir de coller la voiture les précédant (vraisemblablement pour bloquer le passage à ceux qui changeaient de voie, comme si on pouvait se faire « voler une place » dans le trafic), n’hésitant pas à utiliser leur avertisseur si l’autre n’avançait pas à la seconde où un espace de plus de deux mètres se libéraient à l’avant. Je me fait moi-même klaxonner occasionnellement dans ce type de situations, préférant garder une distance respectable devant moi plutôt que de devoir accélérer et freiner constamment, et je sors généralement la main de ma vitre en ouvrant les doigts: « Et où veux-tu que j’aille, le clown? » Ceux-là étaient encore pires que les premiers: non seulement se stressaient-ils inutilement et énervaient les autres automobilistes, mais ils n’avançaient pas plus vite que moi.

Un sage a dit: « change ce que tu peux changer et accepte ce que tu ne peux pas changer ». Pourquoi s’impatienter? La vie n’est-elle pas déjà parfois assez difficile?

Peu importe la platitude du moment actuel, nous avons toujours le choix d’en tirer le maximum. Pour ma part, quand je suis dans le trafic, je mets mes CD préférés et je chante. Je libère mon énergie négative puisque de toute façon, peu importe ce que je peux faire, je vais probablement être en retard. Je dois accepter cette fatalité et profiter de la situation autant que possible en réduisant mon niveau de stress.

Au fait, qu’est-ce que le stress, sinon cette petite goutte qui tombe dans la grande jarre du cancer? Pensez-y. À chaque fois que vous êtes stressés, votre corps ne fonctionne plus harmonieusement et c’est de ce genre de dysfonctionnement que se nourrissent les maladies.

En outre, le corps ne fait pas la distinction entre le réel et l’imaginaire. Si vous entretenez des pensées stressantes, vous demandez à votre corps de se mettre dans une position de combat ou de fuite: votre pouls s’accélère, vos muscles se tendent, vous recevez des décharges d’adrénaline. Cette réaction s’avérait essentielle quand nous vivions dans des cavernes et devions faire face à des bêtes sauvages.

Or, aujourd’hui, que ce soit dans un champ de morceaux de tôles quasi-immobiles ou dans n’importe quelle autre situation stressante, cette réaction n’a plus la même utilité. Vous ne devez ni combattre ni fuir et vous ne faites qu’accentuer l’impression d’impuissance qui vous accable et qui contribue à augmenter votre niveau de stress, créant un véritable cercle vicieux.

Détendez-vous! Respirez lentement! Vous ne pouvez rien changer à la situation extérieure; vous n’êtes pas en danger mortel, relaxez et dites-vous que votre santé à long terme en dépend. Ne vous culpabilisez pas de ne pas avoir fait ceci ou cela, mais acceptez la nouvelle situation telle qu’elle est, car si vous ne pouvez changer le passé vous avez du pouvoir sur le futur et vous devez vivre en harmonie avec la nouvelle donne, que vous soyez d’accord avec elle ou non.

Nous faisons tous partie d’un Tout et avons le devoir de prendre soin de nous-mêmes et des autres. En réduisant notre niveau de stress, nous améliorons non seulement nos vies, mais également celles de nos concitoyens, que ce soit dans le trafic, dans un commerce, dans la rue ou dans n’importe quelle autre situation.

Au lieu de remâcher nos vieilles idées noires et de nous faire du tort à propos de choses qui ne peuvent plus être changées, ne serait-il pas plus intelligent de se libérer de cette énergie négative et de se recentrer sur le futur en tant que conséquence du présent actuel plutôt que sur le futur conditionnel d’un passé qui n’existe plus? Nous avons choisi un embranchement dans l’arbre des possibles et nous devons accepter la suite des choses.

À la vie comme aux échecs, quand le coup est joué, on doit l’oublier et regarder vers l’avant.

Villes et régions, même combat!
4 octobre 2008

Je m’interroge fréquemment sur les différences politiques entre les régions rurales et urbaines, notamment Montréal. J’essaie de comprendre comment un parti comme le Parti Conservateur (PC) peut y être si populaire alors que ses mesures proposées (du moins, si on lit les déclarations de Stephen Harper; nous sommes au 26e jour d’une campagne de 35 jours et les Conservateurs n’ont toujours pas présenté de programme!) semblent si déconnectées de ce qui permettrait de mieux vivre ensemble.

J’y réfléchissais encore hier, en me rendant au chalet familial dans la magnifique région de Saint-Calixte, à la limite de Lanaudière et des Laurentides, en promenant mon regard entre la route, le paysage incendié de feuilles d’un rouge violent et les cabanes d’arrières-cours qu’on considérerait, par chez moi, comme des taudis semi-délabrés. Et j’ai trouvé: l’État. Ou plutôt: la différence entre la campagne et la ville semble tenir à la relation vis-à-vis de l’État et à la confiance qu’on met en ses institutions.

En effet, nous, en ville, sommes à même de constater les bénéfices d’un État fort: nous avons des universités, des transports en commun, une multitude de services sociaux, une police omniprésente s’occupant des voyous comme de la circulation, des pompiers à quelques minutes, des règlements municipaux empêchant notre voisin de laisser sa maison décrépir, des règlements pour limiter le bruit, et ainsi de suite. Nous vivons empilés les uns sur les autres, casés mathématiquement comme les pièces d’un meuble IKEA dans sa boîte et nous avons besoin d’un État fort pour nous organiser, pour nous structurer, pour empêcher que nos villes ne basculent dans le chaos et l’anarchie.

À la campagne, au contraire, il y a de l’espace pour tous et on ne voit pas toujours l’intérêt d’avoir un État qui se mêle de ses affaires. On s’arrange entre soi et personne ne se plaint si le gazon du voisin n’est pas coupé ou si sa remise à outils tombe en morceaux. On ne constate pas aussi clairement les avantages de la redistribution de la richesse via l’impôt et son utilisation notamment dans des services au citoyen dont on ne profite que très partiellement. On a davantage l’impression de se faire voler et cette impression constitue un terreau fertile pour le travail au noir, surtout dans un contexte où tout le monde se connaît. À quoi bon payer pour les cégeps, les universités, les hôpitaux? Il n’y en a pas ici. Et les taxes municipales? La municipalité n’offre que peu de services; beaucoup n’ont même pas l’eau courante. Et les taxes scolaires? Quoi, payer pour une école aux trois quarts vide et qui formera de futurs exilés vers la ville…

Voilà pourquoi, à mon avis, le discours anti-étatiste du Parti Conservateur trouve des échos dans nos régions rurales. « Le PC n’a pas de programme, pas vraiment de vision, ni même de plan, mais il veut nous laisser tranquille et nous laisser nous arranger entre nous », pourrait-on entendre. C’est ça qui plaît: « donnez-nous plus d’argent dans nos poches et qu’importe si les gens des villes ont moins de services! »

Le problème, c’est qu’en bout de compte il n’y a pas davantage d’argent dans les poches. Ce qui est donné d’une main est repris de l’autre, et même pire! Au lieu d’attaquer le PC de front, il faudrait plutôt viser le problème à sa source: convaincre les gens des régions de l’intérêt d’un État fort et qui redistribue la richesse. On doit leur expliquer les avantages d’une société cohérente et équitable qui permet à une classe moyenne, largement syndiquée et professionnelle, forte et prospère, de pouvoir se payer tous les légumes, meubles, et items divers qui sont fabriqués en région. Leur parler des touristes qui aimeraient avoir autre chose à faire que de se promener de ghettos en ghettos en espérant ne pas se faire voler, si les inégalités sociales continuent de s’accentuer. Mais surtout, réitérer l’importance de bâtir un Québec uni, où la campagne a un rôle à jouer et où les villes ne sont pas des ennemies, mais des partenaires économiques, sociaux et culturels. Où chacun se complémente l’un l’autre.

Bref, on doit faire accepter à des gens qui croient ne pas avoir besoin d’un État fort la nécessité de celui-ci pour le bien de tous.

Car l’État a un rôle à jouer. Si ce n’est pas aussi évident à la campagne qu’en ville, c’est tout aussi important et il devient plus que nécessaire de bloquer l’idéologie de droite de Harper avant de subir les affres d’une déréglementation qui, on le constate aux États-Unis, ne fonctionne pas.

Quand l’automne arrive et que les feuilles tombent et préparent un lit douillet pour les premières averses de neige, c’est pour tout le monde. Et quand une société ou un système s’écroule, c’est toute la population qui en paie la note, qu’on habite coin Saint-Denis et Mont-Royal ou sur la rue des Bouleaux à Sainte-Gertrude.

La traversée du B.S.
19 octobre 2007

Je revenais de faire mon épicerie, les mains pleines de sacs avec de la morue, du pangasius, du poulet, un avocat et six gros poireaux (ils sont en spécial!). Arrivé au coin de Souligny et Honoré-Beaugrand – dans l’est, pour ceux qui connaissent – je commence à traverser puisque je suis arrivé en même temps qu’une voiture mais qu’étant piéton j’ai la priorité. Et bien le conducteur a décidé de me foncer dessus et j’ai dû me garocher sur le trottoir pour l’éviter. Et comme si ce n’était pas assez, il commence à m’engueuler!

Faut dire, après plus de onze ans à Montréal, je n’ai jamais vu une intersection aussi dangereuse. Souligny, c’est la suite de la section d’autoroute qui permet de rejoindre la 25 et Notre-Dame. L’intersection comporte aussi une double voie ferrée, un boulevard important (Honoré-Beaugrand) et une autre rue (Dubuisson) parallèle à la voie ferrée et à Souligny. Et tout ça, avec seulement un arrêt-stop d’un côté et de l’autre. Bref, un chaos total où le téméraire piéton doit trouver sa voie pour traverser.

Alors, je lui ai bien montré mon point à ce stupide conducteur. Je lui ai dit qu’il devrait aller prendre des cours de conduite et que les piétons ont la priorité. Alors il a fait crisser ses pneus, est reparti sur lui-même et est venu me rejoindre. Et il m’a dit « Je vais te faire manger tes vidanges. » Puis il a ajouté (et j’en ris encore): « De toute façon tu dois être sur le B.S. ».

Celle-là, je l’ai vraiment trouvé drôle. C’était qui cette ordure, le marionnettiste derrière l’adéquiste Élodie « D » Martin? Alors quoi, si vous êtes un membre productif de la société et que vous travaillez dans une boîte au centre-ville, vous pouvez traverser. Si vous êtes pauvre ou sans-emploi, attendez sur le bord de la route qu’on vous fasse signe ou bien consentez à vous faire écraser comme un chien!

J’aurais vraiment voulu répondre quelque chose au type alors qu’il s’en allait en re-faisant crisser ses pneus. Vraiment. Mais j’étais bouché, totalement. Je riais tellement et je le trouvais tellement pathétique que je ne savais plus que dire ou faire.

Alors j’ai continué mon bonhomme de chemin, en me disant que le type avait peut-être eu une mauvaise journée mais qu’un jour il allait tomber sur quelqu’un de bien pire que moi, et qu’il allait en manger toute une. Ou que quelqu’un, quelque part, devrait trouver un moyen de mettre un feu de circulation à cette intersection. Ou que quelqu’un, quelque part, devrait repenser la ville en fonction de ses habitants et pas seulement des voitures. Ou que quelqu’un, quelque part…

Et pourquoi ne serais-je pas ce « quelqu’un »?

Et bien, je ne suis qu’un piéton, alors ça n’intéresse personne les histoires de piétons, et la meilleure façon de régler le problème de ces marcheurs lents et encombrants au yeux des décideurs économiques serait probablement une solution darwinienne où les piétons s’élimineraient d’eux-mêmes, étant foncièrement mésadaptés par leur infériorité sur le réseau routier.

Et puis tiens, ça aiderait aussi à régler le problème de la pauvreté, puisque qu’en éliminant physiquement les piétons on éliminerait beaucoup plus de pauvres que de gens plus aisés, qui ont les moyens de prendre leur VUS pour aller à l’épicerie du coin.

Comme quoi, on n’arrête pas le progrès.