La schizophrénie linguistique
30 août 2009

J’habite dans un quartier à 87% francophone et je dois me taper un Publi-Sac rempli de publicités bilingues. Maxi, Super C, Loblaws, Walmart, IGA, Canadian Tire: on s’adresse à moi en anglais comme en français. Parfois, le français est prédominant, mais la plupart du temps l’anglais jouit d’une place égale à celui-ci. Dans le circulaire Canadian Tire, c’est même l’anglais qui semble être en priorité, avec un titre « Back to School » bien centré. Seul Bureau en Gros, raison sociale francophone de l’entreprise américaine Staples, semble encore considérer que la langue commune au Québec est le français.

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A priori, ce ne sont que des circulaires. Mais pensons-y un peu: ceux-ci ne constituent-ils pas souvent le principal lien que le nouvel immigrant entretient avec sa société d’accueil? Avant de se trouver un travail, avant de se faire des amis, avant de réellement intégrer notre société, le nouvel arrivant doit manger et se procurer divers produits essentiels. Il sort de chez lui au premier matin, ouvre sa boîte aux lettres, et feuillette des circulaires s’adressant à lui en anglais. Le message qu’il reçoit est le suivant: le français n’est PAS la langue commune au Québec et on peut y vivre en anglais. Pas besoin d’ajouter qu’en se rendant aux commerces en question, il y trouvera toujours un petit Québécois tellement fier d’oublier sa mission culturelle et linguistique et tellement pressé de « pratiquer son anglais » comme d’autres pratiquent un tour de magie. « Oyez, oyez, regardez-moi, je vais faire disparaître sept millions de Québécois. Et hop, where are they now? »

La schizophrénie linguistique

Écrire une circulaire en deux langues constitue une véritable tare, tant pour le commerce que pour le lecteur. Le premier doit utiliser deux fois plus d’espace pour écrire la même chose et le deuxième doit endurer une langue qui n’est pas la sienne. Ce phénomène du bilinguisme imposé ne constitue qu’un début, une étape vers la véritable finalité: la schizophrénie linguistique complète, telle qu’on la voit en ligne.

En effet, si on se rend sur le site web d’un des commerces en question, on n’a plus à subir « l’autre » langue. Les sites les plus à jour se servent de la version de votre navigateur pour déterminer votre langue, et les autres vous demandent simplement de cliquer « English » ou « Français ». Et après, c’en est fini de l’autre. Il n’existe plus. Comme ces cités privées aux États-Unis où il est possible de vivre, emmuré, avec tous les services, sans jamais rencontrer de pauvres ou d’autres avatars de la société moderne, on peut ENFIN vivre replié sur soi, dans une société virtuelle séparée de la réalité de son voisin.

Or, si aujourd’hui on doit subir le bilinguisme, les nouveaux arrivants doivent au moins reconnaître qu’il y a « quelque chose » qui s’appelle le français sur ces circulaires. Qu’en sera-t-il dans le futur, alors que se développeront davantage le commerce et le publicité en ligne? On peut déjà imaginer une personne habitant au Québec, navigant sur le web entièrement en anglais, consultant des circulaires virtuelles en anglais, achetant en ligne en anglais, et dont les seules relations avec le monde extérieur seront un emploi (en anglais) et la visite de certains commerces de première nécessité où, évidemment, on s’adresserait à elle en anglais. Cette personne, ce sera votre voisin. Mais n’allez surtout pas lui emprunter du sucre, sugar.

Comment, dans ce contexte, espère-t-on assurer une cohésion sociale et la survie du français en tant que langue commune des Québécois?

Et si, à défaut de pouvoir franciser les nouveaux arrivants jusque dans leurs foyers, on décidait à tout le moins de les servir en français, de communiquer avec eux en français et de leur enlever systématiquement toute fausse perception qu’ils pourraient entretenir à propos de la légitimité de l’anglais comme langue d’usage au Québec? Et si on refusait d’encourager ceux qui contribuent à notre anglicisation avec leurs circulaires ou leurs sites web anglicisés?

Ce ne sont peut-être que des circulaires, mais existe-t-il vraiment des armes ne devant pas être utilisées dans une guerre totale où notre survie collective est en jeu?