Le Devoir: 100 ans de mollesse
10 janvier 2010

Véritable festival de la flagornerie ces jours-ci alors qu’on célèbre le centenaire du journal Le Devoir. Le Devoir il est beau, Le Devoir il est grand, Le Devoir il est fin, longue vie au Devoir, merci au Devoir, bravo Le Devoir. Un tel concert d’éloges ne peut que camoufler le profond vide idéologique entourant le quotidien et son extrême pusillanimité face à la moindre prise de position critique. Cent ans après que Henri Bourassa ait viré Olivar Asselin, fondateur de la Ligue Nationaliste, éditeur du très combatif hebdomadaire Le Nationaliste et meilleur journaliste de son époque, pour créer un quotidien plus modéré et servile face au pouvoir en place, Le Devoir constitue toujours le journal d’une élite ramollie portant sa feuille tiède bien en vue comme les femmes de la haute société exposent leur sac à main Louis Vuitton.

Source de l’image

« C’est le seul journal indépendant à Montréal » entend-on parfois dire. Oui, c’est vrai. Mais encore faut-il faire quelque chose de son indépendance. À quoi sert-il au jeune adulte de quitter le domicile familial si c’est pour adopter sensiblement les mêmes règlements, les mêmes valeurs, les mêmes règles que ses parents? L’indépendance doit permettre à des idées, des valeurs, des convictions différentes de s’exprimer; elle doit s’octroyer l’expression d’une pensée différente, d’une idéologie unique ayant ses racines dans le passé et tendant ses branches vers le futur. Et Le Devoir a échoué lamentablement en s’enfermant dans une pseudo-objectivité l’éloignant définitivement de ce qu’il devait défendre à l’origine: les intérêts du peuple québécois. Le journal est devenu élitiste et a transformé la cause nationaliste en lubie d’intellectuels sclérosés longeant les murs des sous-sols de l’UQÀM.

Qu’elle est loin l’époque du journal Le Nationaliste, de Olivar Asselin, créé en 1904 et auquel Bourassa avait cessé de participer parce qu’il ne voulait pas entacher sa réputation en appuyant les idées contestataires du journal!

À l’époque, les étudiants se mettaient à une quinzaine autour d’une seule copie pour lire et discuter des textes d’Asselin. Ce dernier se promenait de procès en diffamation en procès en libelle, se servant de chaque présence au tribunal pour asséner des coups aux élites corrompues. Il a même été en prison pour avoir giflé publiquement Louis-Alexandre Taschereau, futur premier ministre! Jules Fournier, qui le remplaçait alors au Nationaliste, y a été jeté lui aussi pour avoir pris la défense d’Asselin avec beaucoup de passion. Asselin, qui a renoncé à son propre journal pour aider Bourassa à se faire élire au Québec, et ce dernier qui l’a laissé tomber par la suite. C’est ainsi que fut créé Le Devoir. On se rappellera que Bourassa a lui-même quitté son journal en 1932 à cause d’une polémique l’opposant à Lionel Groulx et à d’autres nationalistes qui refusaient les positions de Bourassa en faveur d’un Canada uni et du bilinguisme.

Cent ans plus tard, c’est le même esprit peureux, servile, d’un nationalisme propret et javellisé qui émane des bureaux de la rue Bleury. Face à une Presse qui, à la suite d’une histoire où elle servait d’organe officiel de propagande tantôt du Parti Libéral, tantôt du Parti Conservateur, n’hésite pas à afficher clairement son fédéralisme et son appui au multiculturalisme, Le Devoir se contente de parler d’indépendance du bout des lèvres, d’identité entre les lignes, de défense du français tant qu’on n’importune pas les anglophones en leur imposant la loi 101 au Cégep; Le Devoir est un journal nationaliste en autant que son nationalisme n’implique pas de prise de position nationaliste. On porte le nom comme autant de faux bijoux qu’on expose pour s’offrir un statut social que seule la pratique peut permettre.

Il serait peut-être temps pour Le Devoir d’entrer dans le nouveau siècle. Le nationalisme, après des décennies où il a contribué à l’émancipation des Québécois et où même les plus fédéralistes d’entre nous l’appuyait (Claude Ryan a déjà été directeur du journal), est redevenu une position contestataire. Quand Henri Bourassa a créé son journal, l’ennemi était canadien; aujourd’hui, il faut réinventer le discours nationaliste pour le rendre plus combatif et en synchrone avec une nouvelle réalité qui demande de trouver des moyens d’assurer la pérennité des valeurs et de l’identité du peuple québécois dans un contexte de mondialisation où même des États souverains ont de la difficulté à protéger leur identité. Le nationalisme doit de nouveau en être un de combat, acide, ironique, caustique, permettant de trouver des façons d’assurer la diversité humaine en protégeant les cultures minoritaires comme celle du Québec.

Il y a de la place pour un journal indépendant d’idées à Montréal. Ces idées doivent cependant être porteuses d’un discours cohérent et d’une idéologie redonnant pleinement le rôle de quatrième pouvoir au journalisme et ne le cantonnant pas dans celui de petit caniche se tenant lui-même en laisse et ne faisant peur à personne. Si vraiment Le Devoir est attaché à son passé nationaliste, il serait temps pour lui de reprendre l’initiative et de ne pas avoir peur d’affirmer des positions osées, nécessaires, que ce soit sur l’immigration, la langue française ou le multiculturalisme en général.

Dans un contexte de mutation profonde du monde journalistique où le format papier est appelé à disparaître, ce ne sont plus ceux qui disposent des moyens de production, pour paraphraser Marx, qui sont appelés à dominer le monde des idées, mais plutôt ceux qui ont, effectivement, des idées. Les blogues ne sont que la pointe de l’iceberg d’un phénomène condamnant les journaux ayant peur de prendre position et refusant leur rôle de chien-de-garde des intérêts des gens à une disparition aussi inévitable que le moteur à essence a remplacé les chevaux.

Si Le Devoir espère un jour célébrer son bicentenaire, il ferait bien de laisser tomber sa prétendue objectivité pour embrasser de nouveau un nationalisme de combat faisant du Québec le fer de lance de l’affirmation identitaire de tous les peuples de la Terre pour la survie de la diversité humaine.