Casino
18 février 2012

Quand je dis que le système économique actuel constitue un gigantesque casino, plusieurs font semblant de comprendre, sourient à l’évocation d’une image, mais n’ont pas réellement intégré la signification de cette idée. Ce n’est pas tant par le résultat – le hasard ou la détermination de s’enrichir ou de s’appauvrir – qu’elle s’explique, mais bien par la nature même du fonctionnement de notre monnaie. Nous croyons posséder des dollars, mais nous avons des jetons.

Casino

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Imaginez-vous un casino. Celui-ci, voulant attirer les clients et leur donner envie de dépenser plus qu’ils n’en auraient les moyens, bonifie progressivement chaque somme investie par un jeton d’une valeur supérieure. Vous mettez un dollar, par exemple, et le casino vous donne des jetons d’une valeur de deux dollars. Et plus le temps passe, plus le casino augmente la valeur des jetons que vous pouvez échanger pour votre argent, afin de vous remercier de votre fidélité et de vous inciter à jouer davantage. Plus vous restez dans le casino, plus vous vous « enrichissez ». Et vous regardez autour de vous, et tous les autres clients « s’enrichissent » de la même manière. Même quand vous perdez au jeu, vous gagnez à long terme parce que le casino vous donne l’apparence de piper les dés en votre faveur.

L’illusion fonctionne parfaitement jusqu’au moment où les clients décident de remplacer leurs jetons par de l’argent-papier. Le casino a alors un problème fondamental à résoudre : il a émis plus de jetons qu’il n’a d’argent-papier en réserve. Comment résoudre le problème ? Deux solutions. De un, il rembourse les clients qu’il peut rembourser dans l’ordre qu’ils se présentent et il déclare faillite par la suite. De deux, il rembourse proportionnellement moins d’argent-papier que la valeur réelle des jetons.

Et tous ces braves clients qui avaient l’impression de s’être enrichis sont floués.

L’argent-papier est un jeton de casino

Cette illusion a lieu dans notre système économique depuis une trentaine d’années. On fait la promotion d’une idée stupide selon laquelle tout le monde pourrait s’enrichir dans un système capitaliste. On a incité les gens à spéculer en bourse, à mettre de côté dans des RÉER, dans des fonds de pension, et à vivre au-dessus de leurs moyens parce qu’ils avaient l’impression d’être suffisamment riches pour le faire. Mais l’étaient-ils ? Combien valent des dizaines de milliers de dollars à la bourse ou dans un fond de pension si les autres détenteurs d’une compagnie vendent leurs actions ou si le fond de pension est sous-financé ? Le jour arrive où les jetons sont supérieurs en nombre à leur valeur réelle. L’illusion ne fonctionne que tant que la confiance existe.

Que se passe-t-il quand la confiance disparait ? On se rend compte que l’argent-papier, le billet de 20$ avec la face de la reine dessus, n’a pas la moindre valeur. Il s’agit simplement d’une PROMESSE de paiement, la conviction que quelqu’un d’autre saura y voir la même valeur que soi-même. En clair, quand quelqu’un a un tel billet dans ses poches, il n’a pas encore été payé ; la transaction est encore ouverte, exigeant, pour qu’elle soit conclue, que quelqu’un, quelque part, reconnaisse la valeur de ce billet et lui offre des produits réels, concrets, en échange.

Or, puisque le système actuel est basé sur la dette et que les promesses de remboursement de dettes, aux niveaux individuel et collectif, ont dépassé la capacité de les payer, et puisqu’un billet de banque peut simplement être imprimé, qu’est-ce qui garantit que les produits que je peux acheter avec un billet de vingt dollars aujourd’hui seront les mêmes dans dix ans, un an ou même un mois ?

La seule certitude, en fait, c’est que je pourrai acheter moins de produits réels parce que le système est truqué : le casino imprime toujours plus d’argent-papier (jetons) qu’il n’y a de biens réels.

Vers la sortie

Quand la population prend conscience de la perte de valeur accélérée de l’argent-papier, alors qu’on n’a de choix que d’en imprimer de plus en plus et de plus en plus vite pour rembourser les promesses (réduisant la valeur de chaque billet), que se passe-t-il ? Elle court vers la sortie. Elle sort du casino. Elle cherche à terminer la transaction, à échanger les jetons contre un bien réel, tangible.

Et quels sont les biens tangibles dont la valeur ne peut pas être diminuée par une simple presse d’impression ? Quels sont ces biens qui ne peuvent pas devenir des jetons parce qu’ils sont en nombre limité et dont la valeur leur est intrinsèque ? Quels sont ces biens qui sont assez liquides, qui sont durables, qui sont morcelables, qui peuvent remplacer l’argent-papier ?

Les métaux précieux.

Une once d’or vaudra toujours une once d’or. Une once d’argent vaudra toujours une once d’argent. Ces métaux ne peuvent être imprimés, ne peuvent être contrôlés. Voilà pourquoi ils ont servi de monnaie pendant des millénaires. Voilà pourquoi encore aujourd’hui, dans de nombreuses langues, incluant le français, il n’existe pas de mot permettant de différencier l’argent (métal) de l’argent (monnaie). L’or, l’argent, ce sont de la monnaie. De la monnaie qui ne peut pas être possédée par une quelconque force politique et qu’on ne peut transformer en jetons.

« L’or, c’est de la monnaie et rien d’autre », disait J.P. Morgan. Quand on a été payé en or ou en argent, on a été payé et la transaction est terminée.

Investir hors du système

Le système actuel est basé sur la confiance. Il n’a été possible que parce que deux ou trois générations de citoyens ont appris à faire confiance à l’argent-papier, ont cru que les promesses allaient être respectées, que le travail stocké sous forme de monnaie et investi DANS LE SYSTÈME allait pouvoir être utilisé plus tard.

Aujourd’hui, on comprend que le système ne fonctionne plus. Il croule sous les dettes. Pas à cause des programmes sociaux, pas à cause des groupes d’intérêts ; l’austérité ne réglerait rien du tout. Il croule sous les dettes parce que la monnaie est créée dans la dette et qu’il faudrait une croissance infinie pour assurer sa survie. Or, cette croissance infinie n’existe pas. Le pic pétrolier est là pour nous le rappeler.

À partir du moment où on comprend ce qui se passe, où on prend conscience de l’inéluctabilité du fait que les promesses seront brisées, que les sommes investies ne seront pas retournées ou le seront dans une monnaie tellement dévaluée qu’elle ne signifiera plus rien, à partir de ce moment-clef où on comprend que le système est pourri de l’intérieur, serait-ce sensé d’investir dans le dit-système ?

La réponse est non. Et c’est pourquoi de plus en plus de citoyens – plus fortunés que votre humble serviteur, qui ne possède encore que des dettes – possèdent de l’or et de l’argent dans un coffre-fort d’une solide firme privée, avec des garanties et un audit régulier, et qu’ils ont cessé de croire à la fois au Père Noël et à l’idée loufoque que la crise actuelle va se résoudre d’elle-même.

La crise sera permanente parce que la chute d’un système basé sur la confiance et avalant son propre vomi sera permanente.

Le temps n’est plus à la roulette ou au black-jack. Il est temps de prendre ses jetons et de sortir du casino.

Épargner en-dehors du système
6 février 2012

Je discute parfois avec des gens très intelligents et allumés qui comprennent la détresse absolue du système économique actuel. Ils saisissent le concept du pic pétrolier ; ils sont en mesure d’appréhender les conséquences catastrophiques d’une limitation physique de l’énergie disponible pour un système basé sur une croissance infinie.

Ferme

Pourtant, ils ne font rien. Je leur demande où sont leurs épargnes, et la réponse varie entre soit une absence totale soit des « investissements » dans des REER ou autres outils faisant précisément partie du système actuel.

Le paradoxe devrait sauter aux yeux : comment des individus conscientisés quant à l’inéluctabilité de l’effondrement du système économique actuel peuvent-ils vivre sans épargner ou en épargnant dans des outils susceptibles d’être affectés en cas d’effondrement ?

Le devoir d’épargner

On dit souvent des adultes qu’ils recherchent ce dont ils ont manqué lorsqu’ils étaient enfants. La société en général n’est pas différente : est valorisé ce qui comble un manque. Je dirais même davantage : est NÉCESSAIRE ce qui comble un manque.

La plus profonde de ces déficiences constitue l’absence d’épargne. Il fut une époque où on saisissait qu’il fallait mettre un certain pourcentage de ses revenus de côté pour les jours pluvieux. Dans un système de monnaie stable, basé sur l’étalon-or, par exemple, on retirait simplement une partie de sa richesse dans le présent pour l’utiliser dans le futur. On mettait de l’argent-papier sous un matelas et le tour était joué.

On épargnait EN-DEHORS du système puisqu’un dollar valait toujours un dollar.

Aujourd’hui, les épargnants sont devenus des investisseurs. Cela est logique : depuis la fin du lien entre la monnaie et l’or, au tournant des années soixante-dix, l’inflation ravage le pouvoir d’achat de quiconque met de l’argent de côté. Il faut donc obtenir des intérêts permettant de battre cette inflation. Il faut mettre l’argent à risque.

On a trompé toute une génération d’épargnants en leur faisant croire qu’un RÉER ou une obligation du gouvernement constituaient des investissements sans risque. L’absence de risque n’est pas du domaine de l’investissement. Quand un système économique implose, les promesses sont brisées. Et c’est bien cela, un RÉER : une promesse. Elle sera brisée.

La seule façon d’épargner

Il existe une seule façon, aujourd’hui, de protéger son pouvoir d’achat : il faut épargner dans des matières « dures », des choses qui ne sont pas affectées par l’inflation. L’or et l’argent constituent les principales, mais on pourrait également considérer une terre agricole, de la nourriture non périssable, d’autres métaux, etc.

Il s’agit d’une épargne en-dehors du système car peu importe la situation, une once d’or vaudra toujours une once d’or et un acre de terre arable vaudra toujours un acre de terre arable.

Le système actuel, en forçant l’ensemble des citoyens à participer à un gigantesque casino où l’argent prêté à peu d’intérêts est réinvesti dans des bulles sans fin (bourse, immobilier, obligations, etc.), a systématiquement sous-évalué la valeur réelle des vraies choses.

Tout le monde a mis l’ensemble de ses biens dans un jeu de roulette et tant que la roue tourne, tout va bien, tout va bien, tout va bien.

La personne réellement intelligente sait que la roue ne tournera pas toujours et que lorsqu’elle s’arrêtera, il y n’y aura plus de jetons pour tout le monde.

Épargner, mettre de côté pour plus tard, et le faire en-dehors du système, est un impératif pour quiconque comprend l’ampleur des défis des deux prochaines décennies.

Rien ne va plus!
25 août 2008

Il faisait chaud ce vendredi; on aurait dit que l’été se décidait enfin à nous faire suer après que le ciel eut tant suinté sa tristesse sur nous. D’une certaine façon, on a simplement remplacé une moiteur par une autre. Et nous vivions cette sorte d’ironie estivale, nous qui nous sommes tellement plaint de la pluie et qui, dès le soleil et la chaleur de retour, n’avons rien trouvé de mieux à faire que d’aller se mettre à l’eau, à la plage Jean-Drapeau.

Il y avait pourtant un obstacle à cette expédition de fraîcheur improvisée. On ne peut pas accéder à l’île Notre-Dame en moto (ne pourrait-on pas faire une différence entre les deux cylindres, beaucoup plus bruyants, et les quatre cylindres?) et il fallait donc marcher sur le circuit Gilles-Villeneuve avec en toile de fond le magnifique pavillon français de l’expo 67, qu’on a ironiquement retransformé en casino. Serait-ce un petit clin d’oeil à cette vieille France qui, un jour, a décidé de jouer la nouvelle et de la laisser aux bons soins des aléas du hasard? « Rien ne va plus, un continent ne sera plus jamais français! »

Casino. Le mot lui-même fait rêver. Comme s’il suffisait de l’épeler pour qu’un charme mystérieux fasse son oeuvre et nous pousse, insidueusement, à nous imager les meilleurs moments de notre vie défiler devant nos yeux pendant qu’on joue sa maigre pitance dans l’espoir un peu vain de ressortir un peu plus riche. Avec un peu plus d’argent pour rejouer, la prochaine fois. Et encore, la fois d’après. Le casino, cette drogue. Cette drogue aux bruits de machine à sous, de verres d’alcool, aux lumières brillantes et où l’argent qui se brasse n’a d’égal que la souffrance de ceux qui sont accrocs.

Et il y en avait, de ceux-là , quand nous sommes entrés. Dehors, il faisait trente degrés et le paysage bucolique entourant le bâtiment appelait à la baignade et aux activités extérieures. Mais à l’intérieur, ils étaient là . Les drogués. Assis, devant leurs machines à sous, abaissant un stupide levier dans une section de machines Leopard ou Golden. Et si jamais ils n’avaient plus de petite monnaie, aucun problème: la machine acceptait les billets. Et quand il n’y avait plus de billets, il se trouvait de petits guichets automatiques de la Banque Nationale à tous les dix mètres pour faciliter encore davantage la tâche à quiconque désirerait se départir de ses biens avec un maximum d’aisance.

Évidemment, personne ne va s’opposer au fait que Loto-Québec fasse de l’argent. Nous sommes les actionnaires de cette entreprise et nous profitons de ses profits. Mais qu’on ne vienne pas me faire croire qu’on en fait assez pour lutter contre le jeu compulsif. C’est bien beau les campagnes de publicité et le retrait de machines à sous des bars de quartier, mais où se trouve la prévention dès qu’on a mis les pieds dans le casino? Elle est inexistante. Un peu comme si dès qu’on avait cédé au jeu et qu’on avait décidé d’entrer dans le royaume de la machine à sous la prévention ne devait plus exister. « Tu as vendu ton âme au diable, maintenant subis! »

Nous n’y sommes pas restés longtemps. J’ai juste eu le temps de gagner un petit 70$. Cette tentation, ce petit bonbon à saveur aigre-douce semblant me chuchoter, à l’oreille, un appel au retour et aux dépenses, m’a fait peur. Et ce bruit, ces lumières, ces caméras partout, cette impression d’être sous observation, comme c’était déplaisant! Voilà pourquoi nous sommes ressortis aussi rapidement que nous étions entrés, et même si au retour de la plage j’avais encore le goût d’y retourner ce n’était que le sevrage d’un toxicomane qu’on a privé de sa drogue et qu’on appelle à venir prendre sa dose.

Le casino est parfaitement à sa place sur l’île Notre-Dame. Loin, très loin des quartiers populaires où on devient si facilement accroc à n’importe quelle promesse de se sortir de sa pauvreté. Pourtant, à mon avis, il ne sera jamais assez loin, et Loto-Québec n’en fera jamais assez pour lutter contre le jeu compulsif, car son but premier est de faire des profits pour nous – actionnaires – et pas d’aider les gens à la volonté déficiente à se prendre en main.