Ce n’est pas une crise: c’est un effondrement
3 décembre 2011

La crise est-elle la résultante d’une économie pyramidale?
21 décembre 2008

Alors que de plus en plus d’analystes parlent de la présente crise économique comme étant la pire depuis celle des années 1930, je me questionne : si le système économique était stable et bien contrôlé, pourrions-nous vivre un tel effondrement boursier entraînant nos sociétés dans une profonde récession? De plus en plus, j’ai l’impression que le système économique actuel constitue une grosse pyramide de style Ponzi, du nom de Charles Ponzi, l’inventeur de l’arnaque.

Le principe de son escroquerie est incroyablement simple : on promet des intérêts faramineux à de nouveaux investisseurs et on utilise leur argent pour remplir les mêmes promesses aux anciens rentiers. Par exemple, on demande à quelqu’un d’investir 1000$ et on lui promet 2000$ en un court laps de temps. Les 1000$ investis servent à payer les intérêts à ceux qui étaient présents avant lui et le succès de cet investissement incite ces derniers à réinvestir leur argent de même qu’à convaincre d’autres investisseurs de se joindre au schème pyramidal, perpétuant le cycle. La chaîne fonctionne tant et aussi longtemps que de nouveaux investisseurs affluent, mais lorsqu’elle se brise tout le monde perd son argent puisque celui-ci n’a jamais véritablement entièrement existé.

Une des pyramides les plus dévastatrices vola en éclat en 1997 en Albanie, entraînant des milliers de morts dans sa chute. La particularité de ce schème, dirigé par Ion Stoica, était qu’il était endossé par les élites politiques et que près des deux-tiers des Albanais y ont participé, entraînant une faillite de près de 1,2 milliards $ (sur une population totale de 3 millions!) lorsque la bulle éclata.

Évidemment, on ne peut comparer la brutalité de cet effondrement à celui qui secoue actuellement notre économie. La descente aux enfers d’un véritable schème Ponzi s’avère beaucoup plus brutale que pratiquement toute autre forme de faillite.

Cependant, s’il est impossible de comparer l’intensité des deux effondrements, on peut très bien affirmer sans se tromper que la crise des prêts hypothécaires à risque, et dans une moindre mesure toute forme de bulle financière inhérente au capitalisme sauvage, constitue une forme adoucie de schème Ponzi.

À la base, la bulle immobilière provenait d’un réel besoin : se loger et investir en se logeant, ayant la conviction que la résidence allait prendre (un peu) de valeur. Après l’éclatement de la bulle techno au tournant des années 2000, c’était une idée sensée. Sauf que tout a dérapé : la conviction que l’investissement était un aspect secondaire du besoin d’être logé s’est transformée en certitude que l’argent investi se transformerait automatiquement en profit. Me suivez-vous? On a offert à des gens sans le sou (ou presque) la possibilité d’acheter des maisons puisque le prix de celles-ci allait forcément monter (garantissant l’argent prêté en cas de défaut de paiement), alimenté par une forte demande… provenant justement de gens qui achetaient des maisons en croyant faire un investissement sans risque.

Ne s’agit-il pas là d’un schème Ponzi socialement accepté et encouragé? Les banques prêtent de l’argent qu’elles n’ont pas à des gens qui n’en ont pas sous le seul calcul que le marché de l’immobilier est en hausse constante depuis 1945 et qu’il continuera de l’être. Un peu à l’image de la pyramide de Stoica, dont toute la base reposait sur l’idée qu’il y aurait toujours davantage de poissons à hameçonner, plus il y a de gens qui participent à l’embolie plus le système prospère et engraisse. Sauf que rien n’est éternel.

Forcément, tout comme le nombre d’Albanais à embrigader était limité, le nombre d’acheteurs de maisons l’est également. Les baby-boomers ont lancé cette ère de consommation, mais quand ceux-ci prennent leur retraite et la plupart ont leur maison, il arrive un moment où la démographie à la baisse prend toute son importance et où il y a trop de maisons sur le marché, causant une diminution du prix et l’incapacité pour les banques de revendre à la hausse les résidences des mauvais payeurs, entraînant ce cercle vicieux menant à l’éclatement de la bulle. Ce n’est donc pas un hasard si le nombre de saisies de maisons était en hausse de 79% aux États-Unis en 2007 par rapport à 2006, atteignant 1,3 million!

Personne de sensé ne remet en question le fait que le capitalisme de marché a démontré sa supériorité sur les autres systèmes, malgré ses imperfections. Ceci dit, comme tout chien fougueux qui ne demande qu’à courir dans tous les sens, celui-ci doit être tenu bien en laisse, modéré, ses énergies canalisées, et il me semble qu’il serait plus avisé d’éviter les bulles et les schémas quasi-pyramidaux plutôt que d’y contribuer comme nos gouvernements l’ont fait en déréglementant et en privatisant.

Avant que nos vies ne deviennent des pyramides sur lesquelles des puissants bâtissent leurs fortunes, ne serait-il pas temps de s’opposer et de réclamer un rôle accru de l’État pour tempérer ce marché qui se croit omnipotent?

Game Over: les miroirs craquent
28 novembre 2008

jeu-de-miroirs

Alors qu’il était premier ministre de la Chine au début des années 2000, Zhu Rongji avait réuni économistes, fonctionnaires, spécialistes de la finance et autres experts pour découvrir les meilleures possibilités de placements pour la Chine. Ceux-ci lui furent présentés comme « un miroir qu’on met face à un autre miroir, et ainsi de suite jusqu’à l’infini ».

Comment appeler différemment tous ces produits dérivés? Alors que le commerce mondial journalier n’atteint pas 50 milliards $, que le PIB mondial (valeur de la production des biens et services) frôle les 150 milliards, à quasi-égalité avec les marchés boursiers, les marchés de change s’élèvent à plus de 1700 milliards $ et les produits dérivés plus de 5600 milliards $! ((Le Monde diplomatique, novembre 2008, p.20)) C’est une incroyable bulle financière qui a été créée de toutes pièces. Ce que les néolibéraux appelaient « création de richesse » avant le krach apparaît maintenant dans toute sa clarté: il ne s’agissait que d’un reflet de la richesse, projeté par un ingénieux système de miroirs pour faire croire qu’on créait de la richesse avec du vent là où pourtant rien ne se créait.

Fort de cette compréhension de l’économie, la Chine a pu mettre la pédale douce et modérer ses investissements. Voilà pourquoi elle se trouve en bien meilleure position que beaucoup d’autres pays aujourd’hui.

Dans les faits, ce n’est pas seulement une crise financière qui ébranle le monde; il s’agit également d’une crise idéologique. Alors que la majorité des pays de la planète avaient souscrits au consensus de Washington depuis la chute du mur de Berlin, cette idéologie néolibérale consistant à appliquer les recettes drastiques du FMI et de la Banque Mondiale pour libéraliser et dérèglementer les économies, on voit poindre aujourd’hui un nouveau consensus, que certains seraient prêts à appeler « consensus de Pékin ».

En effet, devant l’échec retentissant de l’idéologie néolibérale, où même ses plus grands promoteurs nationalisent banques et compagnies d’assurances et épongent ainsi les déficits pharaoniques de ces colosses au pied d’argile, il semble que les politiques plus modérées de la Chine deviennent peu à peu un exemple à suivre.

Ce consensus de Pékin, tel que défini par l’économiste Joshua Cooper, contient trois théorèmes:

  1. Il faut mettre l’accent sur l’innovation;
  2. Il faut prendre en considération le Produit national brut (PNB) mais aussi la qualité de vie et une certaine forme d’égalité qui empêche le chaos;
  3. Il faut laisser les pays indépendants, libres de leurs propres décisions, sans se faire imposer quoi que ce soit par une puissance étrangère.

Évidemment, on est encore dans une économie capitaliste avec ce consensus, mais cette forme de capitalisme est beaucoup moins extrémiste et dangereuse. On reconnaît enfin la nécessité d’avoir une société cohérente où la pauvreté ne doit pas être extrême. On comprend enfin qu’une société largement inégalitaire entraîne des coûts sociaux et humains qui minent la croissance et empêchent la réalisation du plein potentiel des individus et des peuples.

Face au jeu de miroirs néolibéral se dessinera-t-il enfin un jeu de vitres ouvertes sur le monde où la manipulation et l’enflure spéculative sont remplacées par l’observation objective et rationnelles des conséquences des politiques économiques?

Si le mur de Berlin est tombé en 1989, c’est un autre mur qui s’écroule devant nos yeux. S’il restera toujours quelques fanatiques qui essaient de recoller les morceaux cassés du miroir néolibéral, à l’image de ces communistes pour qui 1989 ne signifiait rien de particulier, ceux-ci deviendront progressivement une minorité, une relique passéiste d’une idéologie qui a eu sa chance et qui a lamentablement échoué.

Game Over.

Pourquoi Québec aime Harper
7 septembre 2008

Il y a quelque chose de hautement symbolique dans les actions de Stephen Harper aujourd’hui.

D’abord, comme le note Stéphane Laporte, Harper a pris une voiture pour se rendre du 24 Sussex jusque chez la gouverneure-générale pour lui annoncer son intention de dissoudre la chambre et de lancer le pays en élections. Quand on constate à quel point Harper se fout de l’environnement, voilà qui devrait confirmer le message.

Ensuite, en affirmant qu’il désire violer sa propre loi pour aller en élection parce que « le Parlement ne fonctionne pas et que son gouvernement ne peut pas faire adopter ses lois » il ment honteusement à la population, car son gouvernement ne va nulle part depuis des mois, sans direction, coupant par ci ou par là pour le plaisir de la chose.

Et finalement – le plus important – Harper s’est immédiatement dirigé vers Québec où il a tenu un discours devant une poignée de militants, vantant les soi-disant accomplissements de son gouvernement et demandant à son « coeur du parti Conservateur » dans la province de l’aider à gagner ses élections. Mais pourquoi Québec? Et pourquoi maintenant?

En fait, il s’agit peut-être de superstition ou de calcul politique. Un peu des deux, probablement. Le 19 décembre 2005, Stephen Harper lançait sa campagne électorale en grand à Québec, en promettant un « fédéralisme d’ouverture » et une place pour le Québec sur la scène internationale (ce qui n’a jamais été accompli, en passant). Par ce geste, il espérait profiter non seulement du désarroi de la population québécoise face aux Libéraux, à la suite du scandale des commandites, mais il espérait faire vibrer le profond sentiment conservateur, voire régionaliste, qui anime la région de Québec.

Bref, comme je l’écrivais il y a peu de temps, la région de Québec (et dans une moindre mesure la Beauce) est différente du reste du Québec. Traditionnellement plus à droite, plus conformiste, moins aventureuse. Elle ne vit souvent que pour détester Montréal et tous ceux qui sortent un peu du rang. Québec est le royaume du conformisme social et quiconque pourrait lui donner l’impression de lui donner la place qu’elle croit qu’elle devrait occuper dans l’Histoire obtient immédiatement tout son respect.

Le problème, comme je l’écrivais il y a déjà un an et demi, c’est que le Québec a changé trop vite. D’une société ultra-conservatrice régentée par l’Église nous sommes passés à un libéralisme moral et à une ouverture des consciences, à une liberté de l’esprit et une multiplication des possibles en très peu de temps, d’un point de vue historique. Il n’est donc pas surprenant de constater un retour du balancier, surtout chez ceux qui traînent le lourd poids historique d’une ville qui fût la capitale de tout un continent et qui a aujourd’hui la taille d’un gros village et le poids démographique de la ville de Laval. Beaucoup sont nostalgiques d’un passé idéalisé, d’une société pré-révolution tranquille, voire encore plus avant, quand Québec était encore LA ville de la province, et que Montréal n’avait pas pris encore complètement le statut de coeur financier, économique, culturel et démographique qu’elle a aujourd’hui.

N’oublions pas: Québec n’a pas connu l’extrême-pauvreté de Montréal. Elle n’a pas connu la misère sans nom que des politiques économiques de droite ont causée au début du siècle précédent. Elle a toujours été relativement épargnée grâce à son statut de ville gouvernementale, dominée par une petit élite bourgeoise canadienne-française, pouvant compter sur de nombreux emplois dans la fonction publique, notamment, et n’ayant donc pas grand chose à craindre. Québec, cette vieille capitale qui, si elle avait voté oui en 1995 nous aurait donné notre pays, a toujours vécu dans la ouate et se sent aujourd’hui dépossédée, frustrée face à un Québec qui a beaucoup avancé socialement et dont elle n’est plus le seul centre lumineux.

C’est ce sentiment de frustration et de peur à l’égard de la nouveauté et de ce qui pourrait représenter une expression culturelle dépassant son statut de parent pauvre dans le domaine (les plus grands artistes ne naissent pas souvent dans la ouate) qui précipite de nombreux citoyens de la région dans les bras du Parti Conservateur. Pour ces gens, le fait que Harper et sa clique ait coupé les vivres aux artistes est un argument EN FAVEUR du Parti Conservateur. Ils détestent la nouveauté, ils abhorrent ceux qui sortent du rang et qui semblent contaminés par le Grand « Mourial » satanique et corrompu.

S’en prendre aux artistes, aux B.S., aux pauvres, aux chômeurs, aux honnêtes travailleurs syndiqués; voilà le type de discours qui charme une population qui, n’ayant pas connu les conséquences désastreuses des inégalités sociales, se laisse charmer par le discours adéquiste ou conservateur proposant une politique plus à droite où le voleur n’est plus le millionnaire ne payant pas un cent d’impôt, mais son voisin, son semblable. Et Montréal, bien sûr. On déteste Montréal à Québec.

Voilà pourquoi Québec a autant besoin du Parti Conservateur que Harper a besoin de Québec. C’est une relation synergique où la ville assure une base électorale au parti alors que le parti offre une reconnaissance des idées vieillottes, anti-syndicales, néolibérales et revanchardes qui animent la ville. Gagnant-gagnant.

Et perdants. Perdants sont tous ceux qui croient à un Québec moderne, où on redistribue la richesse, où on valorise la culture, où on assure une égalité des chances à tout le monde et où on fait de la lutte aux exagérations du capitalisme une priorité. Perdants sont tous ceux qui rejettent ce grand retour en arrière proposé par un parti aux idées dépassées qui cherchent à utiliser une ville et sa population parfois naïve et en mal de reconnaissance.

* * *

Désormais, j’ai décidé de prendre congé de mon carnet le lundi. Alors il se peut que je ne vous lise pas ni vous réponde (ni ne puisse modérer quelques commentaires qui auraient échappé à mon contrôle). J’ai décidé de prendre cette décision pour avoir davantage de temps pour mes autres projets. À mardi!