Fièrement né pour un petit pain
23 octobre 2012

S’il y avait une seule expression qui pouvait résumer l’ampleur de l’anglomanie et du déni de soi qui sévit dans la sphère publique depuis quelques années, ce serait celle-ci. La peur, viscérale, atavique, d’être « né pour un petit pain » teinte le discours de tous ceux qui s’opposent à toute mesure susceptible de mettre un terme au recul de notre langue nationale.

Que ce soit pour s’opposer à la francisation de nos institutions publiques d’éducation supérieure, de nos garderies subventionnées, ou autres, les ennemis du français tiennent toujours sensiblement le même discours : « L’anglais ouvre les portes de l’international et c’est la clef de la réussite. » Invariablement, quand on pousse ces gens dans leurs derniers retranchements en leur rappelant leur responsabilité historique face à leur patrie, ils lèvent les yeux vers le ciel par dépit et rappellent qu’ils ne sont pas « nés pour un petit pain ». Bref, ils veulent faire du cash, du gros cash.

Pourtant, qu’y a-t-il de mal à être « né pour un petit pain » ? Le petit pain, c’est celui du boulanger. C’est celui de l’artisan qui se lève de bonne heure le matin et qui pétrit la pâte de ses mains. C’est celui qui achète son grain chez le fermier voisin. C’est celui qui connaît le nom de ses clients. Celui qui vit une vie honnête, ni riche, ni pauvre, mais pleine. Une vie enracinée.

On dit parfois d’un homme qu’il a besoin à la fois de racines et d’ailes. Depuis des décennies, on s’applique à détruire ces racines. On a d’abord tué Dieu et déserté Ses magnifiques églises, Ses cathédrales qui faisaient notre fierté et qui nous distinguaient sur ce continent. Puis, quand Dieu fut mort et enterré, on a tué notre histoire, nos héros, ces grands découvreurs, ces grands bâtisseurs de notre pays. Enfin, on s’est appliqué à détruire ce qui restait de notre langue. On se suicide d’une manière tellement systématique qu’il est devenu controversé simplement de considérer qu’il y a un « nous » et un « eux ». Ce qui était normal dans l’histoire humaine depuis des millénaires devient aujourd’hui superflu. Nous ne sommes plus que des humains déracinés, cherchant à accumuler des richesses factices en attendant que nos enfants nous placent dans des centres de vieux où nous mourrons dans l’indifférence la plus totale.

Or, nous ne survivrons pas à tout l’argent accumulé du monde. Quand on met la réussite individuelle sur un piédestal, quand on considère comme normal de se faire violence en s’imposant une langue étrangère et de vivre une vie n’ayant comme finalité que d’être en compétition avec un Asiatique de l’autre bout du monde, on vit une vie vide et destinée à l’échec. L’argent, plutôt que de constituer un OUTIL permettant d’acheter des biens permettant de vivre une vie digne, devient l’objectif. Et cet objectif est mortel.

À l’inverse, si on s’enracine, si on vit dans le local, si on refuse cette mondialisation déjà en phase terminale (le pic pétrolier achèvera de la détruire), si on est « né pour un petit pain », on peut atteindre quelque chose que tout l’argent salement gagné du monde ne pourra jamais obtenir : le sens. À défaut d’avoir l’accumulation de capital d’une vie passée à courir et à se lamenter sur le manque de temps, on obtient la seule vraie liberté : celle d’avoir vécu avec honnêteté, mais, surtout, d’avoir vécu en homme libre, un homme auquel on n’a pu rien imposer qu’il n’ait pas lui-même choisi.

Lanza del Vasto, un disciple de Gandhi, disait :

« Pour que le travail même, et non le paiement seul profite à l’homme, il faut que ce soit un travail humain, un travail où l’homme entier soit engagé : son corps, son cœur, son intellect, son goût.

L’artisan qui façonne un objet, le polit, le décore, le vend, l’approprie aux désirs de celui à qui il le destine, accomplit un travail humain. Le paysan, qui donne vie aux champs et fait prospérer le bétail par une œuvre accordée aux saisons, mène à bien une tâche d’homme libre.

Tandis que l’ouvrier enchaîné au travail à la chaîne, qui de seconde en seconde répète le même geste à la vitesse dictée par la machine, s’émiette en un travail sans but pour lui, sans fin, sans goût ni sens. Le temps qu’il y passe est temps perdu, vendu ; il vend non son œuvre, mais le temps de sa vie. Il vend ce qu’un homme libre ne vend pas : sa vie. C’est un esclave. »

L’ouvrier de del Vasto n’est pas seulement enchaîné à une machine physique, mais c’est également le travailleur intellectuel moderne, qui produit des biens en série pour quelqu’un d’autre. Quelle différence, en fin de compte, entre le travailleur plaçant les mêmes pièces de métal sur les mêmes socles pendant huit heures, et celui qui travaille dans une langue étrangère à faire le même travail abrutissant avec sa tête ?

Être « né pour un petit pain », c’est rejeter les mirages de l’enrichissement personnel et de l’abrutissement au service d’autrui comme finalité. C’est faire de sa vie non pas un témoignage de la vacuité de celle-ci, mais plutôt une célébration de son caractère éternel, alors que la vie riche et pleine de sens, enracinée, est féconde de milliers d’autres pendant que celle, mondialisée et anglicisée, ne peut rien produire d’autre qu’un désert où plus rien ne poussera.

Être « né pour un petit pain », c’est affirmer à la face du monde, de ses tyrans et de ceux qui croient que tout s’achète, qu’il y a certaines choses qui ne se vendent pas, qu’ils y a ici des hommes et des femmes qui valent davantage que tout ce qu’ils ont à offrir. C’est planter un drapeau et déclarer à l’humanité qu’ici vit un peuple libre, sur une terre libre, que ce peuple vit dans sa langue, selon ses valeurs, et que ces conditions ne sont pas monnayables ou négociables.

Je suis né pour un petit pain et j’en suis fier.

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Au secours de la banque française
11 avril 2012

Certains anglomanes aiment affirmer qu’il est normal de faire une si grande place à l’anglais au Québec « parce que le Canada est bilingue ». Ce mantra est répété à satiété comme s’il s’agissait d’un fait indiscutable. J’ai beau tenter d’expliquer à ces personnes que seules certains services sont bilingues, et que la seule province bilingue est le Nouveau-Brunswick, cette fausse croyance demeure. La vérité, pourtant, c’est que le Québec est de loin la province la plus bilingue au sein d’un Canada largement unilingue anglais. Une simple visite à la banque permet de le démontrer.

Au Québec, les services bancaires sont largement anglicisés. Même dans les quartiers les plus francophones de Laval, par exemple, la banque TD offre des services entièrement bilingues, très souvent avec préséance de l’anglais. Comme le montre la vidéo ci-bas, la plupart des banques du centre-ville de Montréal violent allègrement la Loi 101 et se sont anglicisées. Même Desjardins, un ancien fleuron québécois, participe à cette anglomanie et il suffit de téléphoner à l’entreprise pour se faire servir abusivement du « For English Press 1 », comme si notre langue était de trop même chez nous. Les 414 000 membres de la minorité anglophone historique du Québec sont choyés.

À l’inverse, Desjardins n’offre pas de services en français en Ontario. Dans un mémo adressé à sa clientèle francophone, elle indiquait mettre fin à toute forme de communication en français. L’excuse donnée : sa filiale exerce ses activités exclusivement en Ontario. La minorité francophone historique d’Ontario, forte de ses 327 000 citoyens, devra parler anglais ou se priver de tout service.

D’un côté, 414 000 anglophones enracinés au Québec, y étant nés, et désireux d’obtenir des services dans leur langue. De l’autre, 327 000 francophones enracinés en Ontario, y étant nés, et désireux d’obtenir des services dans leur langue. D’un côté, des services en anglais mur à mur jusqu’au cœur des quartiers francophones, des sites web bilingues, des services téléphoniques bilingues, de l’affichage bilingue… De l’autre, rien du tout.

Cette situation n’est pas qu’anecdotique ; il s’agit d’une énième démonstration du caractère unilingue du Canada. Quand une entreprise ontarienne comme la TD s’installe au Québec, elle impose sa langue et offre une égalité totale de celle-ci avec la langue nationale des Québécois. Quand une entreprise québécoise comme Desjardins s’installe en Ontario, elle capitule devant l’anglais et laisse tomber ses clients francophones.

Le bilinguisme tue

Cette différence existe pour une raison fondamentale : d’un côté les francophones d’Ontario sont quasi unanimement bilingues et ont appris à utiliser l’anglais pour toutes les opérations quotidiennes ; de l’autre les anglophones du Québec sont beaucoup moins bilingues et ont appris à imposer leur langue partout.

Lionel Groulx affirmait :

Nous avons méprisé l’expérience universelle, oubliant que le bilinguisme généralisé, c’est d’ordinaire, à sa première phase, l’agonie d’une nationalité. On nous a entraînés à ces imprudences, au nom de la libération économique et de l’unité nationale. Cependant, je n’ai pas grand mérite à constater que le bilinguisme ne nous a pas empêchés de devenir plus que jamais les domestiques de la minorité dans notre province.

Le bilinguisme généralisé, c’est la mise en compétition de deux langues de force inégale. L’utilisation de deux langues étant redondante et inutile, la langue la plus forte finit TOUJOURS par l’emporter sur la langue la plus faible.

C’est pourquoi le bilinguisme en Ontario est inutile : le français a déjà perdu depuis des décennies toute prétention à constituer la langue dominante et inclusive de la province. Et c’est également pourquoi le bilinguisme au Québec est en progression : le statut de langue commune, nationale et officielle du français au Québec est de plus en plus attaqué de toutes parts.

En 2012, tout autant qu’en 1967 lors des États généraux sur le Canada français, une seule conclusion s’impose : le Québec, s’il veut assurer la survie de sa langue, doit devenir aussi unilingue français que le reste du Canada est unilingue anglais.

À nous d’agir, de boycotter les entreprises nous imposant l’anglais et de refuser tout bilinguisme autre que personnel et strictement volontaire sur notre territoire.

Le Canada n’a jamais été, n’est pas et ne sera jamais un pays bilingue. Le bilinguisme a tué toutes les minorités francophones du Canada.

Ne commettons pas la même erreur au Québec.

Un racisme ordinaire
4 mars 2012

À l’origine d’une manifestation hostile au français de la part de suprématistes anglophones ontariens, la fille du maire, qui ne peut se faire engager à l’hôpital parce qu’elle ne maîtrise pas le français. Plutôt que de simplement l’inciter à apprendre la langue de 28% de ses concitoyens, on en a fait une bataille rangée contre le bilinguisme et la « discrimination » (sic) faite aux anglophones unilingues. Encore une fois, le racisme anglophone dans toute sa splendeur !

Source de l’image

Il y a quelque chose de pathétique dans l’attitude des ces anglophones. Plutôt que de reconnaître qu’une grande partie de la population parle français et d’accepter de s’ouvrir à cette réalité en offrant des services à cette minorité, on organise une manifestation, on veut couper les subventions à l’hôpital, on prend d’assaut l’hôtel de ville pour éliminer les droits des francophones.

Pour le plaisir de la chose, j’ai compilé certaines données comparant Cornwall, la ville de Montréal et la région métropolitaine de recensement (RMR) de Montréal.

Proportion des populations de langue maternelle anglaise et française, et taux de bilinguisme de celles-ci, Cornwall et Montréal, 2006
Cornwall Montréal (ville)* Montréal (RMR)
Langue maternelle anglaise 65% 13% 12%
Langue maternelle française 28% 53% 65%
Taux de bilinguisme des anglophones 27% 70%
Taux de bilinguisme des francophones 92% 48%
Source : Statistique Canada

*Je n’ai pas trouvé les données sur le taux de bilinguisme de chaque communauté linguistique dans la ville de Montréal ; celles-ci devraient être semblables à celles de la RMR, avec un bilinguisme probablement légèrement supérieur pour les francophones.

Qu’est-ce que nous apprend le tableau ci-haut ? Il nous apprend ceci : la minorité francophone de Cornwall est plus de deux fois plus importante que la minorité anglophone à la fois de Montréal et de la RMR de Montréal. Un peu moins d’un citoyen de Cornwall sur trois a le français comme langue maternelle. Malgré cela, seulement un anglophone sur quatre est bilingue. À l’inverse, dans la RMR de Montréal, seulement un citoyen sur sept a l’anglais comme langue maternelle, mais un francophone sur deux est bilingue.

Voyez-vous la différence ?

En clair, la majorité anglophone de Cornwall ne veut rien savoir du français. Elle n’a aucun intérêt à apprendre la langue d’un tiers de ses concitoyens. Et pourtant, alors que Cornwall n’offre presque aucun service en français – sinon ceux de son hôpital et quelques services municipaux – pour son 28% de population francophone, Montréal a bilinguisé l’ensemble de ses services et on demande le bilinguisme a n’importe quel commis de dépanneur, tout ceci pour une minorité de 12% de la population.

C’est le deux poids, deux mesures.

Cette manifestation des anglophones contre le bilinguisme ne devrait-elle pas nous forcer à nous questionner sur notre propre attitude ? Pourquoi nous, Québécois, devrions-nous servir notre minorité de 12% de la population en anglais quand des francophones, comme nous, sont systématiquement dénigrés même s’ils forment 28% de la population ? Pourquoi nous, Québécois, barbouillons-nous systématiquement d’anglais nos institutions, nos villes, nos commerces, pendant que les anglophones d’à côté méprisent les droits de leur minorité francophone ?

On aurait tort de croire qu’il s’agit bêtement d’un fait divers. Nous sommes plutôt témoins de l’expression de la fermeture et du racisme ordinaire qui anime la majorité anglophone canadienne. Cette majorité qui, de tout temps, a tout fait pour éradiquer le français, que ce soit au moyen de lois interdisant son apprentissage à l’école, de lois anti-bilinguisme ou de jeux de coulisse éliminant le pouvoir d’attraction de notre langue.

Alors que le français ne constitue pas la moindre menace pour la langue anglaise en Ontario, on veut quand même le réduire à une peau de chagrin, l’éliminer en douceur. Ici, au Québec, alors que notre langue recule, que le tout-anglais s’impose de plus en plus, on anglicise jusqu’à nos enfants de sixième année et on refuse de faire du français la langue normale et commune de notre nation.

Retour aux origines

Il serait bon de revenir à nos origines. Nous sommes devenus des Québécois, laissant tomber notre nationalité canadienne-française, parce que nous avons compris que la seule façon de survivre face au racisme canadien était de devenir majoritaires sur un territoire pour faire du français la seule langue normale de fonctionnement, comme l’anglais l’était partout ailleurs dans le pays.

Pendant plusieurs décennies, un équilibre précaire s’est établi, alors que les attaques répétées contre le français en-dehors du Québec ont été contre-balancées par l’affirmation de plus en plus forte du français en tant que seule langue commune et nationale des Québécois.

Aujourd’hui, cet équilibre n’existe plus. Les attaques contre les francophones hors-Québec sont devenues tellement quotidiennes et normales que ceux-ci ont de la difficulté à maintenir des services minimaux. Parallèlement, le Québec s’anglicise tellement rapidement qu’il devient possible de vivre une vie entière en anglais chez nous.

Voilà pourquoi je remercie ces manifestants racistes. Je les remercie chaleureusement. Leur haine et leur mépris des francophones contribue à nous rappeler ce que nous avons à attendre du Canada et ce qui arrive au bilinguisme dès que la langue minoritaire devient assez faible pour qu’on passe outre celle-ci.

Je leur dis également merci parce qu’ils nous rappellent que le combat pour assurer la primauté de notre langue au Québec est juste, et que si le 28% de francophones de Cornwall n’a droit qu’à des pinottes en matière de services, il serait grand temps pour nous de réviser à la baisse ceux de notre 12% d’anglophones de la région de Montréal.

Tiens, on pourrait commencer par mettre la hache dans McGill et Concordia, qui se partagent 42% du financement universitaire de la RMR, pour une population anglophone de 12% et une population anglophone historique (née au Québec) de moins de 9%.

Ah, mais non… Nous aurions tous les anglophones et anglomanes de service sur notre dos à crier à la discrimination. Comprenez bien : quand on élimine les services en français de la minorité francophone canadienne, c’est bien. Quand on veut mettre fin au sur-financement des services en anglais de la minorité anglophone québécoise, c’est mal.

Il serait peut-être temps de relever la tête, ne croyez-vous pas ?

Le racisme ordinaire, ça commence également dans nos têtes, à croire que l’anglais nous est obligatoire pendant que le français ne l’est pas pour nos voisins canadiens.

Andalou
29 janvier 2012

« Parler plusieurs langues, c’est une richesse ».

Combien de fois entend-on cette ritournelle ? La nouvelle génération, celle qui fut éduquée avec le dogme du tout-puissant bilinguisme, a fini par intérioriser cette croyance. De jeunes indépendantistes, de jeunes francophiles, définissent désormais le combat linguistique québécois d’une manière totalement schizophrénique, alors qu’eux, faisant partie de la gentille élite, auraient droit de goûter à l’incroyable « richesse » de l’anglais pendant que le reste de la population devrait soit s’en passer, soit s’en accommoder en adoptant la même pensée maladive selon laquelle on pourrait à la fois parler une langue et refuser de s’en servir sur notre territoire.

Osons le dire tout de go : parler plusieurs langues ne constitue PAS une richesse en soi.

L’idée de base justifiant l’idée d’une supériorité du multilinguisme sur l’unilinguisme vient du fait qu’on compare une situation – le fait d’être multilingue – avec une non-situation – le fait de ne pas l’être. C’est le même raisonnement fautif qui conduit à affirmer que le bilinguisme serait bon pour les enfants car ceux qui le sont se développeraient davantage que les autres. Ce que ce raisonnement ne dit pas – ou ne veut pas dire – c’est que les enfants qui apprennent les sciences, les mathématiques, les échecs, ou autres, deviennent encore plus intelligents que ceux qui se contentent d’être bilingues. Ce n’est pas le dédoublement des langues, ou leur multiplicité qui constitue une richesse, mais bien l’apprentissage lui-même.

En clair, en quoi le fait de savoir dire « Jean joue avec son ballon » dans huit langues constituerait-il une richesse si on est incapable d’approfondir la pensée dans sa propre langue ? Il a été démontré que les personnes bilingues ont généralement un vocabulaire plus limité dans chaque langue ; il y a des exceptions, mais il s’agit néanmoins d’une vérité relativement facile à comprendre pour qui peut observer des échanges de « franglais » dans les rues de Montréal.

Cette croyance dans la supériorité du nombre sur la qualité est typique de notre époque. Nous vivons à une période de l’Histoire littéralement noyée dans l’abondance. Nous sommes entourés de signaux, d’informations, d’idées. La question qui se pose avec le plus d’acuité est celle de la qualité de ces signaux, de ces informations, de ces idées. Autrement dit : il ne s’agit pas de dire qui a pu fréquenter le plus de pages web différentes, qui a regardé le plus d’émissions de télévision, qui a lu le plus de pages dans un journal ; l’important consiste à donner un sens à toutes ces informations.

Ainsi, quand on affirme que le seul fait de superposer une langue anglaise à une langue française, par exemple, constituerait une richesse, on agit de la même manière que si on affirmait qu’écouter telle chaîne de télévision en plus de telle autre constituerait un avantage. Par exemple, si j’affirmais être une personne intellectuellement réalisée parce que j’ai écouté des Infos-Pubs toute la journée, ne rirait-on pas ? Et si je répondais : « J’ai écouté huit Infos-Pubs, alors je me suis beaucoup éduqué ! » ? On répondrait que ce n’est pas la quantité qui compte, mais plutôt la qualité.

Idem pour la langue. Rien ne sert de savoir dire les mêmes mots, les mêmes phrases approximatives, le même langage dénaturé et facile, dans huit langues, si je ne peux même pas regarder mon amour dans les yeux et, plutôt qu’y voir des « yeux bruns qui sont grands », m’y mirer dans un regard andalou, mystique et subjuguant.

Non, parler plusieurs langues ne constitue pas une richesse. Dans une société d’abondance et de nivellement par le bas, la richesse vient par la recherche du sens, la précision des idées, l’approfondissement d’une langue pleine et riche par elle-même et qu’il convient de développer jusqu’à en faire un outil permettant non pas d’exprimer la banalité à la moitié de l’humanité, mais de créer un sens pour une partie plus réduite, mais plus significative.

Andalou
29 janvier 2012

« Parler plusieurs langues, c’est une richesse ».

Combien de fois entend-on cette ritournelle ? La nouvelle génération, celle qui fut éduquée avec le dogme du tout-puissant bilinguisme, a fini par intérioriser cette croyance. De jeunes indépendantistes, de jeunes francophiles, définissent désormais le combat linguistique québécois d’une manière totalement schizophrénique, alors qu’eux, faisant partie de la gentille élite, auraient droit de goûter à l’incroyable « richesse » de l’anglais pendant que le reste de la population devrait soit s’en passer, soit s’en accommoder en adoptant la même pensée maladive selon laquelle on pourrait à la fois parler une langue et refuser de s’en servir sur notre territoire.

Osons le dire tout de go : parler plusieurs langues ne constitue PAS une richesse en soi.

L’idée de base justifiant l’idée d’une supériorité du multilinguisme sur l’unilinguisme vient du fait qu’on compare une situation – le fait d’être multilingue – avec une non-situation – le fait de ne pas l’être. C’est le même raisonnement fautif qui conduit à affirmer que le bilinguisme serait bon pour les enfants car ceux qui le sont se développeraient davantage que les autres. Ce que ce raisonnement ne dit pas – ou ne veut pas dire – c’est que les enfants qui apprennent les sciences, les mathématiques, les échecs, ou autres, deviennent encore plus intelligents que ceux qui se contentent d’être bilingues. Ce n’est pas le dédoublement des langues, ou leur multiplicité qui constitue une richesse, mais bien l’apprentissage lui-même.

En clair, en quoi le fait de savoir dire « Jean joue avec son ballon » dans huit langues constituerait-il une richesse si on est incapable d’approfondir la pensée dans sa propre langue ? Il a été démontré que les personnes bilingues ont généralement un vocabulaire plus limité dans chaque langue ; il y a des exceptions, mais il s’agit néanmoins d’une vérité relativement facile à comprendre pour qui peut observer des échanges de « franglais » dans les rues de Montréal.

Cette croyance dans la supériorité du nombre sur la qualité est typique de notre époque. Nous vivons à une période de l’Histoire littéralement noyée dans l’abondance. Nous sommes entourés de signaux, d’informations, d’idées. La question qui se pose avec le plus d’acuité est celle de la qualité de ces signaux, de ces informations, de ces idées. Autrement dit : il ne s’agit pas de dire qui a pu fréquenter le plus de pages web différentes, qui a regardé le plus d’émissions de télévision, qui a lu le plus de pages dans un journal ; l’important consiste à donner un sens à toutes ces informations.

Ainsi, quand on affirme que le seul fait de superposer une langue anglaise à une langue française, par exemple, constituerait une richesse, on agit de la même manière que si on affirmait qu’écouter telle chaîne de télévision en plus de telle autre constituerait un avantage. Par exemple, si j’affirmais être une personne intellectuellement réalisée parce que j’ai écouté des Infos-Pubs toute la journée, ne rirait-on pas ? Et si je répondais : « J’ai écouté huit Infos-Pubs, alors je me suis beaucoup éduqué ! » ? On répondrait que ce n’est pas la quantité qui compte, mais plutôt la qualité.

Idem pour la langue. Rien ne sert de savoir dire les mêmes mots, les mêmes phrases approximatives, le même langage dénaturé et facile, dans huit langues, si je ne peux même pas regarder mon amour dans les yeux et, plutôt qu’y voir des « yeux bruns qui sont grands », m’y mirer dans un regard andalou, mystique et subjuguant.

Non, parler plusieurs langues ne constitue pas une richesse. Dans une société d’abondance et de nivellement par le bas, la richesse vient par la recherche du sens, la précision des idées, l’approfondissement d’une langue pleine et riche par elle-même et qu’il convient de développer jusqu’à en faire un outil permettant non pas d’exprimer la banalité à la moitié de l’humanité, mais de créer un sens pour une partie plus réduite, mais plus significative.

Sixième année bilingue: la SSJB doit agir!
1 mars 2011

Suite à la décision du gouvernement Charest d’angliciser la moitié de la sixième année du primaire, plusieurs, dont moi-même, attendaient impatiemment la réaction de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal (SSJB). Quelle forme prendrait la dénonciation de cette mesure anglicisante? Un communiqué de presse? Un texte de Mario Beaulieu, président de l’organisme, sur le site de la SSJB? Une conférence de presse avec des linguistes, des professeurs, des spécialistes faisant état des dangers d’un bilinguisme généralisé et des risques d’assimilation dans un contexte d’extrême fragilité de la langue française? Rien de tout ça. La réaction se limita à une maigre remise en question du caractère obligatoire de la mesure, le tout accompagné d’un appui à l’enseignement de l’anglais intensif. La SSJB est-elle tombée sur la tête?

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Deux raisons expliquent la bizarrerie de cette réaction: la capitulation de l’organisme face au culte du bilinguisme et la peur de mener une lutte dont on ne peut espérer de gain à court terme.

La capitulation de la SSJB face au bilinguisme

Cette capitulation n’est pas nouvelle, mais elle n’a jamais été aussi clairement exprimée qu’en ce moment. Comme je l’écrivais l’automne dernier, Denis Trudel, le porte-parole du Mouvement Montréal français (MMF), une créature contrôlée directement du bureau du président de la SSJB, parlait du bilinguisme comme représentant le « mieux pour nos enfants », indiquait que l’anglais représentait « l’ouverture sur le monde » et que la lutte pour le français au Québec ne pourrait se faire au détriment de l’anglais. Un discours en tout point semblable à celui tenu par les détracteurs de la Loi 101 et du Québec français. Évidemment, on ne peut pas accuser Trudel d’être un adversaire du français – j’ai trop de respect pour lui pour même imaginer cela – mais en adoptant le discours de nos ennemis il donne du poids à ceux qui perçoivent l’unilinguisme français au Québec – à la base de tout notre aménagement linguistique et de tous les gains du français depuis les années soixante-dix – comme étant une tare qu’il conviendrait d’éliminer et les privilèges indus de la minorité anglophone comme un « patrimoine » à chérir.

Elle est loin l’époque où, en 1962, la SSJB déposait un mémoire à la Commission Parent réclamant l’unilinguisme français dans toutes les écoles publiques du Québec, à l’exception de celles de la minorité anglophone. La majeure partie des années soixante et soixante-dix fut d’ailleurs consacrée à la lutte contre les écoles bilingues, notamment lors de la crise des écoles de Saint-Léonard, et la SSJB a toujours participé activement à cette lutte contre un bilinguisme dont nous savions déjà qu’il ne pouvait conduire, s’il était généralisé, qu’à notre assimilation progressive, à l’image du destin des Canadiens-français.

La plate-forme de la SSJB et du MMF a beau faire une distinction entre « bilinguisme individuel » et « bilinguisme institutionnel », arguant que la Loi 101 ne s’opposait pas au premier, mais seulement au second, on se doit de poser la question quant à savoir si un trop fort bilinguisme personnel ne risque pas d’entraîner, à terme, un bilinguisme institutionnel. S’il est vrai que la Loi 101 ne s’opposait pas au bilinguisme individuel, on doit reconnaître que dans son esprit elle prônait la possibilité, pour les Québécois, de pouvoir réussir leur vie uniquement en français. Elle faisait la promotion d’une langue française suffisant à atteindre les plus hauts échelons sociaux, laissant à l’anglais le statut de langue étrangère comme d’autres, utile pour les voyages ou les échanges avec des pays anglo-saxons, mais ne devant aucunement être mise sur un pied d’égalité avec le français puisque, comme l’écrivait Joseph Hanse: « mettre les deux langues sur le même pied équivaut à mettre les deux pieds sur la même langue ».

Or, à trop faire la promotion du bilinguisme individuel sous de faux prétextes, notamment celui de la forte présence anglophone sur ce continent – n’était-ce pas le cas en 1977? – nous sommes en train de creuser sous les fondations de l’édifice que nous avons construit. À terme, il risque d’y avoir un point de bascule où des Québécois, unanimement bilingues, deviendraient incapables d’inciter les immigrants à s’intégrer à la langue commune puisque ceux-ci, se faisant comprendre partout au Québec dans la langue de Shakespeare, ne verraient plus d’intérêt à apprendre une langue devenue non seulement locale, mais également facultative. Insidieusement, puisque le bilinguisme individuel se généraliserait et permettrait à l’unilinguisme anglophone de vivre et de prospérer sur notre territoire, on exigerait de plus en plus le bilinguisme institutionnel pour reconnaître une population anglophone en constante progression. Dit autrement: la différenciation « bilinguisme individiuel » et « bilinguisme institutionnel » tient, à terme, d’une schizophrénie.

Ceux qui ont un talent pour les langues devraient pouvoir apprendre les langues de leur choix, mais imposer l’anglais à tous, c’est déjà mettre un pied dans la tombe.

L’impossibilité d’un gain immédiat

Par ailleurs, une autre raison explique la position de la SSJB et il s’agit de l’envers de la médaille d’une grande qualité de Mario Beaulieu: son pragmatisme. Beaulieu n’est pas un des plus grands présidents de la SSJB depuis des décennies pour rien: fort d’une grande expérience au PQ de Montréal-centre, il a su rallier des militants de diverses origines dans des luttes et des actions concrètes. Il n’est pas rare qu’il rassemble autour d’une même table des dizaines de personnes représentant autant d’organismes de la société civile.

Or, ce pragmatisme, cette capacité à se maintenir dans l’action, a forcément le défaut de négliger les combats qui sont plus dans le long terme, c’est-à-dire ceux dont on ne peut attendre un gain dans un avenir prévisible. Il s’agissait d’ailleurs d’un objet de discorde entre lui et moi lorsque je travaillais sous ses ordres: devant mon insistance pour qu’il agisse contre le culte du bilinguisme, il me répétait inlassablement qu’un combat qui ne peut être gagné fait reculer la cause. Il me racontait invariablement quelque anecdote de militants allant au micro dans quelque assemblée politique pour proposer quelque mesure et, une fois la bonne foi étouffée par la majorité, de quelle façon l’idée en tant que telle reculait et perdait de son potentiel de ralliement. Beaulieu, c’est cela: un tacticien hors-pair. Aux échecs, ce serait Mikhail Tal, ou Garry Kasparov. Toujours à la recherche d’une combinaison permettant un gain rapide et sûr. Le corollaire, c’est qu’il néglige les combats à long terme. Pour poursuivre l’analogie échiquéenne, il mésestime l’importance du jeu positionnel à la Karpov, ces coups tranquilles en apparence, mais préparant une action future. Ces replis qui constituent autant de façons de préparer une contre-attaque ou de bonifier une position dont les possibilités tactiques ont été épuisées.

Pourtant, il faut parfois penser à long terme. Il faut se sortir de l’immédiateté d’une situation où le gain à court terme est impossible. Il faut redevenir semeurs et permettre à ceux qui suivent, dans dix ans, vingt ans ou cinquante ans, de jouir d’une position plus solide leur permettant alors, eux aussi, de devenir des tacticiens et de récolter les fruits d’un cheminement intellectuel assumé. Par exemple, quand Olivar Asselin, alors président de la SSJB, a lancé sa campagne du « Sou de la pensée française », suite au Règlement 17 ontarien de 1912 interdisant l’école française, alors que la SSJB a coordonné l’envoi de manuels et de livres en français aux Franco-Ontariens, il n’y avait pas de gain politique ou tactique immédiat à obtenir. D’un point de vue pragmatique, l’opération fut un échec. Mais à long terme, elle jeta les bases d’une solidarité typiquement francophone et permit, en relayant l’injustice dont étaient victimes les Franco-Ontariens, de conscientiser les Canadiens-français du Québec quant à leur statut distinct au sein du Canada, précurseur d’une conception typiquement québécoise de la nation, qui éclora lors de la Révolution tranquille.

C’est la même chose pour la lutte contre le dogme du bilinguisme. À court terme, il n’y a rien à obtenir. Les médias, les journalistes, et la population en général, chez laquelle on martèle depuis vingt ans au moins l’absolue nécessité d’être bilingue avec autant de force qu’on s’y était opposé quelques années plus tôt, sont unanimes dans leur croyance dans les vertus du tout-anglais, drapés qu’ils sont du linceul d’un néo-individualisme allant de pair avec la montée de la droite économique et de cette croyance que la réussite individuelle, maintenant déconnectée de la réussite collective, passe par l’apprentissage de l’anglais.

Si le terrain est stérile en ce moment, la SSJB n’a pourtant pas le droit de refuser de semer pour les générations futures. Elle doit dès maintenant bâtir un argumentaire faisant réellement du français la seule langue nécessaire pour réussir au Québec: elle doit s’opposer à toute mesure imposant l’anglais intensif à l’école ou le bilinguisme à tous les enfants. Ce discours, loin de faire reculer la cause, comme le croit Mario Beaulieu, permettrait plutôt de préparer un futur dont on ne connaît pas encore la finalité. Par exemple, il est possible que la fin annoncée du pétrole à bas prix ou la montée de la Chine provoquent, d’ici quelques années, le recul de l’intégration économique, le retour du local ou l’adoption du mandarin comme linga franca internationale…

Bref, il faut être prêt: il ne faut plus se contenter d’être des cueilleurs du travail d’autrui, mais redevenir des bâtisseurs pour le futur. Un futur qui ne sera peut-être plus fait de reculs linguistiques de peuples intégrés dans un grand-tout anglomane et destructeur d’identités, mais au contraire de peuples véritablement maîtres chez eux et coexistant pacifiquement dans un monde réellement pluriel où le français, en Amérique du Nord, a le droit d’exister.

Pour le bien-être des générations futures et dans l’espoir de meilleurs lendemains pour les peuples, la Société Saint-Jean-Baptiste de Mario Beaulieu doit accepter de combattre le dogme du bilinguisme. Si elle ne se décide pas à le faire, toutes les lois 101 au monde ne pourront rien faire contre un peuple ayant abdiqué de sa francité et ayant adopté l’anglais comme ultime valeur.

Anglais au primaire: la traîtrise de nos élites
23 février 2011

La corruption, les fausses promesses, les tentatives de privatisation du bien public, rien ne saurait égaler, chez Jean Charest, la traîtrise de son nouvel objectif: imposer l’anglais à tous les élèves pour la moitié d’une année en sixième année du primaire. Notre démocratie, nos finances publiques ont certes leur importance, mais quand on s’attaque à l’âme de la nation québécoise, sa langue, et qu’on précipite le déclin de notre peuple, que peut-il exister de pire? Quand la langue d’un peuple disparaît, l’essentiel du peuple disparaît avec elle. Et il n’y a pas de seconde chance pour les peuples disparus.

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Évidemment, les éditorialistes et les politiciens vont glousser de satisfaction. Pour les premiers, c’est déjà commencé: on ne demande pas s’il est opportun d’imposer une langue étrangère à des enfants sachant à peine lire et écrire leur langue maternelle; on se questionne quant à savoir si c’est suffisant. Pour les seconds, Gérard Deltell a fait de l’anglicisation des Québécois sa priorité et Pauline Marois ne le dira pas directement, mais il s’agit d’une épine de moins dans son pied, puisque la proposition principale péquiste contenait cette mesure controversée. On va se questionner pour la forme, mais au fond, de la fesse gauche péquiste à la fesse droite libérale, en passant par l’entre-deux adéquiste, pour paraphraser Chatrand, on a déjà capitulé devant le tout-anglais et on a fait du bilinguisme généralisé un objectif incontournable.

Or, cette proposition est extrêmement dangereuse. Dans un contexte nord-américain où le peuple québécois ne forme que 2% de la population continentale, vouloir imposer l’anglais à tous est l’équivalent linguistique de jouer avec de la dynamite autour d’un feu de camp. Autrement dit: le jour où l’ensemble des Québécois saurait parler anglais serait le jour où l’anglais deviendrait la véritable langue commune du Québec. Si tous les Québécois étaient bilingues, pourquoi un immigrant aurait-il le désir d’apprendre notre langue? J’ose le dire: si les membres anglophones d’Arcade Fire, par exemple, faisaient face à un haussement d’épaule à chaque fois qu’ils s’adressaient en anglais à un Québécois dans les commerces, est-ce qu’ils ignoreraient toujours notre langue après dix ans à Montréal? Disons-le clairement: c’est PARCE QUE les Québécois sont de plus en plus bilingues que les anglophones et les immigrants peuvent faire abstraction de notre langue commune.

On a tendance à l’oublier, mais une des raisons ayant précipité la Révolution tranquille fut l’arrivée, à Montréal, de plusieurs centaines de milliers de Québécois unilingues francophones entre 1940 et 1960. Ce contingent d’unilingues fit augmenter de près de 33% la proportion totale d’unilingues francophones dans la métropole. ((LEVINE, M. (1997). La reconquête de Montréal, Montréal, VLB Éditeur, p. 34. )) Contrairement aux Montréalais francophones largement bilingues d’alors, pour qui le bilinguisme équivalait systématiquement à s’écraser devant le pouvoir de l’anglais, les nouveaux unilingues ont réclamé la possibilité de pouvoir s’émanciper collectivement en français. Ils ont également exigé des mesures pour franciser les immigrants, notamment en faisant du français la langue incontournable de la vie en société et la langue normale de l’éducation.

En fixant comme objectif le bilinguisme pour tous les enfants du Québec – car c’est bien ce dont il s’agit – Charest trahit le principal héritage de la Révolution tranquille: le français, langue véritablement commune des Québécois. Il renforce également l’impression, pour les immigrants et la minorité anglophone, que le français ne constitue qu’une langue parmi d’autres, facultative, ne permettant même plus de rejoindre les Québécois puisque ceux-ci deviennent largement bilingues. Une langue inutile, bref, morte, juste bonne pour les sauvages qui la chérissent comme un vieux bibelot poussiéreux.

Pourtant, nous avons l’expérience franco-ontarienne pour nous renseigner sur les conséquences du bilinguisme généralisé dans un contexte minoritaire. Un rapport, publié en 1995, expliquait:

Pour de nombreux jeunes Franco-Ontariens, le français demeure la langue maternelle, mais il devient effectivement une langue seconde, enseignée comme un outil de communication, mais un outil plus ou moins efficace dans le contexte ontarien. Inconsciemment et naturellement, l’anglais, qui était au point de départ la langue seconde, se transforme subrepticement en langue première, celle qui exprime les réalités fondamentales de la vie, celle dont les mots portent une charge émotive, celle qui baigne dans une culture et une histoire ; en d’autres mots, la langue de Shakespeare. Pour plusieurs francophones minoritaires, Molière est rentré à Versailles ; ils ont le français comme langue maternelle, mais l’anglais comme langue première. De la bilinguisation de l’univers culturel, nous passons maintenant à la secondarisation de la langue française.

Voici ce qui risque de se produire ici, d’abord dans les quartiers plus anglophones de Montréal, puis dans les autres quartiers, en banlieue, et éventuellement dans tout le Québec.

Quand une langue minoritaire perd sa principale qualité fonctionnelle, soit celle d’être la seule en mesure de rejoindre toute une communauté, au profit d’une langue plus dominante, elle devient inutile. Autrement dit: le français, actuellement, est tout à fait incontournable pour quiconque désire communiquer avec le 60% d’unilingues francophones. On ne peut pas, dans la plupart des villes du Québec, faire autrement que l’apprendre, même si cette langue n’ouvre que les portes du Québec. Mais si tous les Québécois étaient bilingues, on offrirait le choix à l’immigrant entre l’utilisation d’une langue typiquement québécoise, et une autre permettant de rejoindre, outre l’ensemble des Québécois bilingues, le reste de l’Amérique du Nord et une partie de la planète. La décision ne serait pas difficile à prendre.

En fait, les peuples bilingues, ça n’existe pas. Le bilinguisme, comme le disait le linguiste Albert Dauzat, constitue simplement le passage transitoire d’une langue faible vers une langue forte. Les peuples, les nations et les individus tendent vers l’unité linguistique, c’est-à-dire vers l’utilisation d’un seul et même système linguistique logique et cohérent. C’est ainsi que les Irlandais sont d’abord devenus bilingues, puis ont perdu leur langue. Idem pour la majorité des Franco-Canadiens. Le sondage publié il y a deux semaines le démontre également: le bilinguisme des anglophones de l’ouest canadien est marginal; qui a besoin d’une langue seconde quand cette langue est devenue inutile? Et c’est ce qui va se produire ici si on persiste à dépenser davantage d’énergie à angliciser notre jeunesse qu’à franciser les anglophones sur notre territoire.

Des élites vraiment à l’écoute de l’intérêt supérieur de la nation québécoise n’encourageraient pas son anglicisation, même en l’enrobant d’un bilinguisme indigeste. Elles œuvreraient à rendre indispensable l’intégration en français et n’imposeraient pas une immersion en anglais dans les écoles françaises, mais la francisation généralisée des écoles anglaises. Elles ne demanderaient pas aux citoyens d’apprendre, autrement que par choix personnel, une langue étrangère pour réussir; elles prendraient ses responsabilités et s’assureraient qu’il soit possible, au Québec, de travailler et de réussir sa vie en français.

Toutes les statistiques le démontrent: le français est en recul au Québec. Nous avons le choix: une mort lente et atroce à grand renfort de bilinguisme ou des actions rapides et concrètes pour assurer la survie de notre langue.

Nos élites à Québec, Jean Charest en tête, trahissent la nation québécoise et accélèrent notre anglicisation.

Il serait peut-être temps de se doter d’élites réellement à notre service et qui, plutôt que de vouloir chambouler notre écoles francophones pour y augmenter la présence anglaise, mettraient fin au sur-financement des institutions anglophones d’éducation et en finiraient, une fois pour toutes, avec la menace anglaise au Québec.

Des élites moins repliées sur leur anglomanie et qui seraient en mesure de s’ouvrir à la diversité et à la pluralité d’un monde parlant des centaines et des milliers de langues et où la protection d’une langue comme le français au Québec servirait d’exemple à toutes les autres langues menacées.

La mort du bilinguisme
15 février 2011

Le bilinguisme à la canadienne est mort. Pierre Elliot Trudeau avait bien tenté de faire revivre, dans les années soixante-dix, l’idée d’un pacte entre anglophones et francophones offrant respectivement des privilèges à leurs minorités nationales – anglophone au Québec, francophone dans les autres provinces – mais un sondage publié il y a quelques jours a démontré la fin de cette utopie: le français est devenu inutile pour les Canadiens. Seuls les Québécois, bons joueurs jusqu’à en disparaître, croient encore aux vertus de l’apprentissage de la seconde langue officielle fédérale.



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Ainsi, alors que 84% des Québécois jugent important l’apprentissage de l’anglais – même si cette langue n’est aucunement officielle au Québec – ils ne sont que 32% dans les Maritimes, 29% en Ontario, 25% en Colombie-Britannique, 10% en Alberta et 8% en Saskatchewan et au Manitoba à le croire pour le français. Plus de 72% des anglophones, dans l’ensemble du pays, croient que l’apprentissage du français n’a pas la moindre importance, contre seulement 17% des francophones pour l’anglais. L’attrait du bilinguisme, on le constate, constitue une vertu – ou un vice – typiquement francophone. Les anglophones semblent immunisés contre toute francophilie.

Paradoxalement, il semble que plus on trouve inutile l’apprentissage de l’autre langue canadienne, plus on croit vivre dans un pays bilingue. Ainsi, 67% des anglophones ont l’impression de vivre dans un pays bilingue, contre seulement 45% – une minorité – pour les francophones.

Ce paradoxe peut être résolu d’une seule manière: les anglophones comprennent l’inutilité du bilinguisme mais en apprécient les vertus, soit la disparition progressive et inéluctable du fait français en Amérique et le bilinguisme croissant des francophones du Québec, prélude à notre assimilation définitive.

Il faut mettre fin au bilinguisme à sens unique

Puisque le culte du bilinguisme constitue une religion ne s’opérant plus qu’à sens unique – le plus souvent à genoux – et que les anglophones n’ont même plus l’intérêt d’y participer, il est grand temps d’y mettre un terme.

Cette vérité, déjà expliquée par le linguiste Albert Dauzat, qui qualifiait le bilinguisme de passage transitoire d’une langue faible vers une langue forte, est de plus en plus relayée par une génération montante de Québécois lucides face à une anglicisation de Montréal et du Québec s’appuyant sur des services institutionnels bilingues permettant aux nouveaux arrivants de vivre en ignorant la langue commune.

Alexis Cossette-Trudel, doctorant en science des religions et détenant une maîtrise en science politique, est l’un de ceux-ci. Il écrivait, dans une lettre ouverte publiée cette semaine dans Le Devoir:

Sous les nombreux appels à l’adoption du bilinguisme comme mode de vie couve l’idée fallacieuse selon laquelle le français, langue de l’universel s’il en est une, ne suffirait plus à assurer à lui seul le plein épanouissement sociocognitif des Québécois. Le français manquerait de coffre, de profondeur. On voudrait faire croire que l’unilinguisme serait au mieux un handicap, au pire une tare sociale.

Le français disparaît des autres provinces canadiennes précisément parce qu’on le considère comme un handicap n’étant plus suffisant par lui-même pour fonctionner au sein de la société. Évidemment, les anglophones ont donné un bon coup de pouce à cette croyance en éliminant l’enseignement français en Ontario, au Nouveau-Brunswick, au Manitoba et en Saskatchewan pendant plusieurs décennies, créant ce que la Fédération des francophones de Saskatoon qualifiait, en 1974, « d’ethnocide du fait français ».

Individuellement, les francophones conservent, en partie, leur langue à la maison, mais, fidèles à la vieille maxime selon laquelle une langue parlée après cinq heures de l’après-midi est déjà une langue morte, ils finissent par la troquer pour une langue réellement utile, autre chose qu’un bibelot ancestral posé sur quelque étagère poussiéreuse.

Il faut l’affirmer avec force: la langue constitue un bien collectif et elle joue un important rôle de cohésion sociale. À partir du moment où le bilinguisme est généralisé et que les langues sont mises en libre concurrence, il est inévitable que la langue la plus faible va périr face aux possibilités sociales offertes par la langue dominante. Le choix, collectivement, pour les locuteurs de la langue dominée, se résume à ceci: garder, chérir leur langue comme héritage à offrir à leurs enfants et voir les possibilités individuelles limitées, ou s’assimiler à la langue dominante et pouvoir, individuellement, gravir les échelons sociaux.

Lionel Groulx a bien résumé cette conception:

Nous avons méprisé l’expérience universelle, oubliant que le bilinguisme généralisé, c’est d’ordinaire, à sa première phase, l’agonie d’une nationalité. On nous a entraînés à ces imprudences, au nom de la libération économique et de l’unité nationale. Cependant, je n’ai pas grand mérite à constater que le bilinguisme ne nous a pas empêchés de devenir plus que jamais les domestiques de la minorité dans notre province.

Il y a une seule façon de mettre fin à ce drame: il faut faire cesser la libre concurrence entre la langue forte et la langue faible; il faut séparer le loup et le mouton, non pas pour faire violence au premier, mais plutôt pour protéger le second. Et la seule façon de le faire, c’est par une intervention musclée de l’État – cet appareil collectif – permettant, par des lois, de rendre la langue faible plus attrayante et nécessaire que la langue forte.

Pour ce faire, il faut mettre fin, définitivement, à toute forme de cohabitation entre le français et l’anglais au sein des services gouvernementaux et en finir avec toute forme d’exigence du bilinguisme, cette brèche ouverte permettant la compétition inégale entre les deux langues. Les gens qui ont des aptitudes pour l’apprentissage de langues étrangères peuvent les apprendre, mais cet apprentissage doit être un choix personnel et ne doit pas être encouragée par l’État, étant donné son caractère nuisible pour la survie du français, langue commune des Québécois.

Les anglophones ont beau jeu de hurler que la Loi 101 viole les droits individuels. Ils n’ont tout simplement pas compris que la langue est un bien collectif et que dans un jeu où une langue aussi forte que l’anglais veut jouer d’égale à égale avec un peuple québécois ne représentant que 2% de l’Amérique du Nord, il ne peut y avoir qu’un seul gagnant.

En fait, les anglophones tiennent ce discours sur les droits individuels spécifiquement parce que la libre compétition entre le français et l’anglais constitue le moyen le plus simple pour eux d’assurer la disparition du français. Comme nous l’avons écrit plus haut, alors que la domination anglaise n’était pas encore assurée dans les provinces canadiennes, ils n’ont pas hésité à utiliser les moyens légaux pour rendre le français hors-la-loi. Cette hypocrisie où on tente de refuser au Québec le droit d’utiliser des moyens qui ont déjà été éprouvés et qui ont permis, alors, de limiter l’expansion française hors-Québec, ne peut que renforcer notre conviction quant à la nocivité de la présence québécoise au sein de la fédération canadienne.

Ce nouveau sondage ne fait que révéler au grand jour cette hypocrisie de mauvais joueurs anglophones qui, plutôt que d’assumer leurs convictions d’un Canada bilingue en tant qu’outil permettant à la langue minoritaire de survivre et de s’émanciper, voient dans le bilinguisme généralisé le fardeau devant être porté sur les seules épaules des francophones comme le lourd tribut d’un peuple vaincu qui, maintenant qu’il ne constitue plus une menace numérique, a droit à toutes les douceurs du condamné à mort.

Aux Québécois d’être plus intelligents et de réclamer, face à l’unilinguisme anglophone canadien, un unilinguisme francophone québécois permettant d’atteindre les plus hauts échelons sociaux dans notre langue collective, ce bien le plus précieux, le seul que les Anglais n’ont jamais réussi, après plus de 250 ans d’occupation, à nous enlever complètement.

Oser la pluralité linguistique mondiale

Le monde d’aujourd’hui, contrairement à ce qu’affirment les anglomanes, ne se limite pas à l’anglais. Cette langue n’est ni la première, ni la seconde langue la plus parlée sur cette planète. C’est la langue des lieux communs et des affaires simplement parce que les États-Unis constituent encore – et ce règne achève – la première économie mondiale.

Hier, c’était l’empire britannique; aujourd’hui, l’empire globalisé d’une monoculture avilissante et irrespectueuse des peuples. Pour ceux qui méprisent les identités nationales, hier comme aujourd’hui, la survivance d’un peuple unique et authentique au nord de l’Amérique constituera toujours la pire des hérésies, et encore davantage s’il refuse la soi-disant suprématie de la langue anglaise. Nous avons su nous libérer, même partiellement, de Britanniques qui possédaient presque la moitié du monde. Ne croyons pas qu’il serait impossible, pour nous, de faire la même chose dans le contexte global actuel où les peuples ont plus besoin que jamais d’affirmer leurs identités respectives.

Le monde de demain, ne serait-ce qu’avec la montée de la Chine, de l’Inde et d’autres pays, sera pluriel, et un Québec résolument français sera le témoin de la capacité pour des langues plus faibles à fleurir dans un monde de diversité culturelle et de pluralité linguistique.

Un monde où, l’identité collective de chaque peuple étant bien assurée grâce au pouvoir d’un fort État démocratique assurant la cohésion linguistique, il sera possible de s’ouvrir réellement aux autres peuples, à leurs langues, à leurs cultures, à leurs identités propres, où ceux-ci, ne constituant plus une menace, enrichiront effectivement l’identité de chacun.

En attendant, si on commençait par mettre fin aux privilèges injustifiés des anglophones habitant sur notre territoire, à commencer par le sur-financement de leurs institutions ou le bilinguisme des services gouvernementaux?

Nous sommes à l’avant-garde de la défense des langues nationales.

En 1977 comme aujourd’hui, le monde nous regarde. À nous d’agir et de rendre le français aussi indispensable, incontournable au Québec que l’est l’anglais dans le reste du Canada.

Au nom de la survie du français et de l’espoir que celui-ci peut inspirer aux autres langues dominées, osons un Québec unilingue français!

Citoyen de seconde classe
17 janvier 2011

Je suis en train de lire un livre tout à fait fascinant intitulé « La reconquête de Montréal », de Marc V. Levine, un expert américain de la question québécoise. La thèse est assez simple: c’est la puissance collective des citoyens, représentée surtout par l’État québécois, qui a réussi à briser le monopole politico-financier de la poignée d’anglophones de Montréal qui réussissaient, grâce au jeu de coulisse de l’argent, à imposer leur langue et leur agenda anglophone à des Québécois désolidarisés. Alors que Montréal avait un visage essentiellement anglais avant la Révolution tranquille, les Québécois se sont organisés afin de se faire respecter et de créer, véritablement, une ville française, représentative de la majorité qu’ils formaient dans la province.

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Aujourd’hui, tous les voyants lumineux sont au rouge. Montréal, qui était majoritairement francophone depuis la fin des importantes vagues d’immigration des années 1820-1850, a vu sa population de langue maternelle française chuter sous les 50%. Au Québec, également, nous sommes passés sous la barre historique des 80%. Les anglophones ont vu leur proportion de locuteurs augmenter pour la première fois depuis que Statistique Canada tient de telles données. L’exode des anglophones vers les autres provinces est presque terminé. Les banlieues ont une croissance de leurs locuteurs anglophones plus rapide que la ville-centre. Le cégep Dawson fait tellement d’embonpoint qu’il place ses élèves au forum Pepsi. On construit un méga-hôpital anglophone de 2,225 milliards pour une minorité…

On recule.

Nous en voyons les signes à tous les jours.

Tenez, par exemple, ce soir, j’ai été magasiner au Village des Valeurs, à Laval (votre humble serviteur vit pauvrement, imaginez-vous). Me promenant dans les allées, j’entendis soudain un long message audio, s’adressant aux clients en anglais seulement. Pas trois secondes, pas quelques mots. Long. Une minute peut-être. En anglais. À Laval, au Québec, nation francophone où le français constitue la seule langue officielle.

Offusqué, je décidai de me plaindre. La caissière, très gentille, m’avoua que c’était nouveau. « Ça fait peut-être deux mois, pas plus. Avant c’était en français, mais des anglophones se sont plaints, qu’elle m’expliqua.
– Quoi, ici, à Laval, dans le quartier le plus francophone de l’Île?
– Je sais, je trouve ça bizarre moi aussi, me répondit-elle. »

Je lui dit que je voulais porter plainte et elle appela sa gérante. « Karine est demandé à la caisse cinq, Karine à la caisse cinq! » Lorsque la gérante fut arrivée, je lui fis part du fait que je trouvais inacceptable qu’on s’adresse ainsi aux clients en anglais alors que la (seule) langue officielle du Québec est le français.
« Nous avons beaucoup de clients bilingues ici, me répondit sèchement la gérante.
– S’ils sont bilingues, ils parlent français. Pourquoi ne mettez-vous pas ces messages en français alors?
– On a eu des plaintes de clients, c’est pour ça qu’on les a changés, me lança-t-elle avec un regard méprisant.
– Je suis un client moi-aussi, madame, et j’aimerais me plaindre.
– Ça ne marche pas comme ça ici, me cracha-t-elle avant de tourner les talons et de s’en aller en marmonnant. »

Les deux bras me sont tombés. J’ai regardé la caissière, lui faisant un signe du genre « as-tu vu cela? » et elle a opiné du chef. Je demandai le nom de la gérante dans le but de faire une plainte au service à la clientèle, ce que j’obtins assez facilement (la caissière était d’accord avec moi et comprenait ma frustration, qu’elle me dit).

Or, arrivé à la maison, et alors que le goût amer de la saveur « citoyen de seconde classe » me pourrissait encore sous la langue, je tentai d’obtenir les coordonnés me permettant de me plaindre à la fois du mépris de la langue officielle du Québec et de l’attitude de la gérante. Peine perdue: le bureau-chef est aux États-Unis et tout indique qu’on ne pourra pas m’y répondre dans ma langue.

Speak White mon chum.

* * *

On m’accuse parfois de m’en prendre, dans ces pages – en passant, merci d’être toujours aussi fidèles; ce blogue bat des records de fréquentation depuis quelques semaines – aux anglophones. En fait, je ne m’en prends pas véritablement aux anglophones individuellement, car nous avons les anglophones que nous méritons. Ce sont nous, les Québécois, qui sommes à blâmer pour la dérive de la situation de notre langue nationale.

Cette petite Karine, gérante du Village des Valeurs, combien y en a-t-il comme elle au Québec, toujours prêtes à servir le client anglophone dans sa langue, à écouter ses revendications et à mépriser le Québécois exigeant d’acheter dans un milieu francophone? Combien de femmes et d’hommes comme elle, toujours prêts à donner plus de crédibilité à tout ce qui est anglais et à mépriser les siens?

Cette situation, ces Karine, c’est NOUS qui les avons créées. Alors que ce fut collectivement que nous nous sommes libérés, et collectivement que nous nous sommes élevés, qu’enseigne-t-on aujourd’hui dans nos écoles, quels messages lancent nos politiciens, quelles idéologies polluent les ondes de nos radios, de nos télévisions, d’Internet? L’anglais, l’anglais, l’anglais. Il n’y en a que pour l’anglais. On se moque de la capacité de Pauline Marois à parler cette langue étrangère, mais qui se moque du ministre Sam Hamad, par exemple, qui massacre notre langue dès qu’il ouvre la bouche? On parle d’imposer l’anglais intensif au primaire ou au secondaire, mais qui parle d’imposer le français intensif dans les écoles anglaises? Pire: dans un contexte budgétaire difficile, qui parle de réduire les privilèges des écoles anglaises, sur-financées? On n’en a que pour la réussite individuelle alors que c’est précisément lorsque nous avons décidé d’embrasser le concept de réussite collective, lors de la Révolution tranquille, que nous avons pu réduire substantiellement les écarts de salaires entre les anglophones et les francophones.

Nous créons, quotidiennement, ces Karine. La génération montante ne s’inspire pas de ce que nous disons alors que nous nous gargarisons de langue française comme d’un reliquat folklorique qu’on ressort occasionnellement pour se faire croire que nous avons encore des racines. La génération montant s’inspire de ce que nous faisons. Elle ne veut rien savoir de nos discours sur le français, sur l’importance de la langue, sur le statut officiel de celle-ci; elle nous regarde, à genoux devant l’anglais, prenant des cours du soir pour le parler, faisant des pieds et des mains pour que nos bambins puissent avoir le luxe de se remettre à ramper dès qu’ils ont appris à marcher.

Nous sommes les coupables.

Alors oui, je vais tenter de me plaindre contre cette Karine. Mais ce n’est même pas contre elle; c’est contre nous tous, ceux qui rampent, ceux qui se méprisent et ceux qui croient qu’il vaut mieux apprendre l’anglais pour réussir que de réclamer, collectivement, de pouvoir réussir en français. C’est fort de la conviction que de nombreux peuples se lèvent contre cette anglomanie que j’avancerai pour le respect de nos droits.

Esdras Minville écrivait, en 1934:

Et comment attendrions-nous des anglophones qu’ils mettent du français en ce pays, quand nous, les intéressés, nous employons à y diffuser l’anglais, à barbouiller d’anglais tout ce qui nous entoure?

Les anglophones nous respecteront le jour où nous nous respecterons nous-mêmes. Lorsque nous arrêterons de « barbouiller » nos vies d’une langue étrangère, ils comprendront peut-être, enfin, qu’ils vivent au sein d’une nation francophone et qu’ils n’ont de choix que de s’intégrer.

Ou de partir.

En attendant, nous sommes redevenus ce que nous avons toujours été, depuis 1760: des citoyens de seconde classe.

Des nègres blancs d’Amérique qui n’ont rien reconquis sinon leur séculaire agonie d’un peuple qui n’en finit plus de mourir.


MISE À JOUR: J’ai contacté le responsable des magasins du nord de la région de Montréal. Il a été réceptif pour ma plainte concernant la gérante et m’a dit que s’il préférait les annonces en français, il laissait ses gérants libres de choisir français ou bilingue. Il m’a dit qu’il allait en discuter avec le gérant et qu’on verrait s’il peut y avoir des changements à apporter. Il m’a également avoué qu’il est possible que les responsables de ce magasin ne pensaient pas déplaire aux Québécois en passant à l’anglais.

Bref, j’ai fait ma part.

À vous, maintenant.

À nous.


MISE À JOUR (27 janvier):
La gérante du Village des Valeurs m’a rappelé pour s’excuser de la manière dont j’ai été traité et pour m’annoncer qu’elle avait fait la demande pour que le système audio unilingue français soit de retour et qu’elle s’attendait à ce qu’il le soit bientôt.

Le leçon? Plaignez-vous quand on vous manque de respect et exigez le français partout!

En tant que citoyen québécois, je me sens de nouveau respecté et non seulement je retournerai à ce magasin, mais je le conseillerai à mes amis et à ma famille.

DEBOUT, QUÉBÉCOIS!

La leçon de Bathurst
16 juillet 2010

Imagineriez-vous une bande d’Américains forçant la ville d’Hiroshima à hisser bien haut leur drapeau à tous les 6 août, afin de célébrer le bombardement atomique ayant tué des centaines de milliers de personnes? C’est pourtant le coup de force qu’a réussi à accomplir la Anglo Society du Nouveau-Brunswick, qui a convaincu la ville de Bathurst, en Acadie, de hisser leur drapeau anti-français à l’hôtel de ville le 18 septembre afin de célébrer la fin officieuse de la présence française en Amérique du Nord et de marquer leur opposition au bilinguisme néo-brunswickois. Le fanatisme anglo-saxon est sans limite.

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Soyons sérieux rien qu’un instant. Pour les francophones en Amérique du Nord – ou ce qu’il en reste – la fin de la présence française marque un point tournant; il s’agit d’un traumatisme collectif possiblement aussi pire, sinon davantage, que les bombardements atomiques au Japon. La société de nos ancêtres a été décapitée, on a interdit notre langue, on a déporté plus des deux tiers de la population d’Acadie. On a volé des terres. On a tué. On a détruit. Et ces anglophones voudraient, aujourd’hui, célébrer cela?

À la limite, si le français se portait bien au Canada, et si les francophones exigeaient, au sein de cette seule province bilingue du Canada, d’interdire complètement l’anglais, on pourrait comprendre. À la limite, je dis bien. Célébrer un événement douloureux pour l’autre, ce n’est jamais quelque chose de très respectable. Un peu comme si les Allemands hissaient le drapeau nazi à Auschwitz à tous les ans, si vous me pardonnez la boiteuse comparaison.

Or, le français au Canada hors-Québec en est au stade terminal, et il se porte extrêmement mal au Nouveau-Brunswick. Le taux d’assimilation des francophones y dépasse les 10% et leur nombre ne cesse de décroître. Ils ne forment même plus un tiers de la population de la province. À l’ouest, ils ont bien les régions faiblement peuplés du Québec pour les aider, mais au sud et à l’est, on ne parle que l’anglais.

Mais pour les extrémistes anglophones, un mot en français est un mot de trop. Lors d’une précédente manifestation contre le bilinguisme à Moncton, ils se promenaient avec des pancartes du genre « Bilingue aujourd’hui, français demain » où ils avaient apposé une fleur de lys sur l’image du Canada. Voyez-vous, le français, avec peut-être 3% de locuteurs de langue maternelle dans l’ensemble de l’Amérique du Nord, constitue une terrible menace pour les anglophones! Si rien n’est fait, l’anglais va disparaître! Imaginez-vous à quel point ces gens sont mentalement atteints? On pourrait sûrement en rire et leur suggérer une bonne dose de médicaments si les élus de Bathurst ne les prenaient au sérieux.

La leçon

La leçon de ces événements doit être claire pour tous les francophones: ce pays n’est pas et ne sera jamais le leur. La simple égalité constitue un affront pour les anglophones et ils feront tout en leur pouvoir pour s’y opposer. S’ils doivent interdire les écoles francophones comme ils l’ont fait pendant près d’un siècle, ils le feront. S’ils doivent fouler de leurs pieds nos valeurs, notre histoire, notre désir de survie, ils n’auront pas de remords.

Qu’on cesse un peu, nous, Québécois, de considérer les Acadiens comme des gens d’ailleurs. Les francophones de l’Acadie sont nos frères. Nous sommes Canadiens-français, comme eux, et si nous sommes devenus Québécois, c’est seulement parce que nous avons compris qu’il n’y avait pas de futur pour la langue française en-dehors d’une province où ses locuteurs pourraient être majoritaires. Nous sommes Québécois par défaut, parce que nous n’avons pas le choix. Nous sommes Québécois parce qu’on nous a volé tout le reste de notre identité.

Ce combat pour l’égalité et pour la survie du français doit se poursuivre partout, d’une Acadie où on insulte les francophones en hissant un drapeau anti-français au Québec où on sur-finance des écoles et des hôpitaux anglophones. Nous sommes tous ensemble.

Il faut se presser. Les nôtres disparaissent rapidement et la prochaine génération de francophones, éduqués dans la sacro-sainte admiration débile de tout ce qui est anglais et à qui on apprend à dire « thank you » avant même qu’ils sachent accorder un participe passé, ne sera peut-être pas à la hauteur pour défendre ce qui reste de notre francophonie. Si nous avions un gouvernement qui a des couilles, il demanderait des explications, voire des excuses, à Bathurst pour avoir permis cette insulte.

Mais si nous avions un gouvernement qui a des couilles, nous serions déjà indépendants et nous ne dépenserions pas 1,5 milliards pour un méga-hôpital anglophone et nous ne financerions pas un réseau universitaire pour anglophone sau triple de leur poids démographique.

Savez-vous quoi? Si nous n’agissons pas maintenant, nos descendants seront peut-être ceux qui exigeront qu’on hisse un drapeau anti-français et qu’on en finisse avec un peuple qui a préféré vivre à genoux plutôt que d’avoir le courage de se tenir comme se tiennent les vrais peuples: debout, le regard vers un futur où ils représentent autre chose qu’une note de bas de page dans le Grand Livre de l’Histoire.