L’irresponsabilité de André Pratte
22 mars 2009

Je n’aime pas André Pratte. En fait, j’admire ses talents journalistiques. Ses textes sont bien écrits, concis, d’une précision à faire rêver le chirurgien des mots qui m’habite. Malheureusement, son talent n’a d’égal que sa capacité à manipuler volontairement les gens qui sont assez dupes pour le croire. Dernier exemple en liste: son plus récent éditorial, où il qualifie d’irresponsable le budget provincial. Irresponsable. Pas parce que Jean Charest a menti aux Québécois lors de la dernière campagne électorale en leur affirmant qu’il n’y aurait pas de déficit. Irresponsable. Parce que le gouvernement devrait, selon Pratte, couper dans les services publics. Une belle connerie.

En effet, selon M. Pratte, il conviendrait « d’ajuster l’envergure des programmes sociaux à [notre] capacité fiscale ». Gros bon sens. Oui. Le problème, c’est que Pratte se refuse à considérer le rôle des précédentes baisses d’impôts, qui ont principalement profité aux classes supérieures, dans son analyse. Il considère la « capacité fiscale » comme étant quelque chose de fixe, qui ne peut être modifié. En conséquence, à ses yeux, la seule façon d’équilibrer le budget serait de couper dans les services ou de facturer les utilisateurs au pro-rata, ce qui handicape systématiquement la classe moyenne et les moins fortunés.

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Pourtant, les baisses d’impôts imposées par les gouvernements du Parti Québécois et du Parti Libéral depuis le début des années 2000 ont privé le Québec de près de 10 milliards $ par année. 10 milliards $! Pratte réfute implicitement ces faits d’un trait de crayon: « les politiciens québécois répondront qu’il est impossible d’augmenter les impôts des Québécois ». Ah oui? Laissez-moi comprendre: on ne devrait pas mieux imposer les plus nantis parce que « les politiciens » disent que c’est « impossible », mais d’un autre côté on devrait demander à ces mêmes politiciens qu’ils coupent nos services. Ça, c’est possible, selon M. Pratte. Vous y comprenez quelque chose?

En vérité, si les politiciens jugent qu’il est impossible de hausser les impôts des mieux nantis, c’est largement à cause d’éditorialistes comme André Pratte, qui ne manquent jamais une occasion de réclamer une baisse. Ça se comprend: pensez-vous sérieusement que André Pratte gagne moins de 100 000$ par année?  Et son patron, le milliardaire Paul Desmarais, lui?  Évidemment qu’il a avantage à ce qu’on baisse les impôts! Bien sûr qu’il y gagnerait! Il fait partie de l’élite, d’une minorité de Québécois qui n’ont que peu à gagner d’une redistribution de la richesse. Pour ces gens, le tout-privé représente presque un paradis. Ils ont les moyens de tout se payer, de l’école privée à l’hôpital privé en passant par des tarifs d’électricité plus élevés, des péages sur les routes, alléluia. Ils en ont les moyens.

Mais pour les autres, la classe moyenne et les plus pauvres, ce n’est pas le cas.

On conçoit souvent négativement l’impôt. Pourtant, il s’agit de la principale source de revenus du gouvernement, et c’est cette nécessaire redistribution de la richesse qui permet de bâtir une société plus cohérente. Les riches sont moins riches, mais ils vivent en paix. Les pauvres sont moins pauvres, et ils n’ont pas besoin de voler les riches. Montrez-moi une société plus égalitaire, je vous montrerai une société qui impose adéquatement ses plus riches. Montrez-moi une société pacifique où il est possible de ne pas barrer ses portes le soir, et je vous montrerai une société qui redistribue convenablement sa richesse grâce à des services publics financés à même les impôts. Tout le monde y gagne. Même les plus aisés, qui n’ont pas à s’isoler dans des villas privées entourées de hautes clôtures et de gardes de sécurité pour se protéger des démunis.  Même eux, ils ont avantage à être mieux imposés afin de jouir d’une société plus égalitaire et moins violente.

Baisser les impôts, c’est faire un pas vers l’anarchie et la désintégration sociale. C’est se rapprocher de sociétés inégalitaires où les plus pauvres ne sont peut-être pas des « assistés sociaux », mais au contraire de dangereux prédateurs. Où les mieux nantis cherchent à s’isoler et se croient investis du droit de tout s’acheter, y compris les autorités publiques. C’est ça, que M. Pratte désire?

Le budget Jérôme-Forget est irresponsable, mais ce n’est pas parce qu’il refuse de couper les services. Il est irresponsable parce qu’il ne répare pas les erreurs du passé en réajustant les impôts des mieux nantis à un seuil plus acceptable. Le party est fini. Les baisses d’impôt nous ont trop coûté. Il est temps de dégriser et de faire payer leur juste-part à ceux qui en ont les moyens. Et tant pis pour la minorité de gens qui, comme André Pratte, y perdraient au change.

Nous sommes en démocratie: visons le mieux-être de la majorité!

Au lieu d’augmenter la taxe de vente et d’accroître ainsi le fardeau de la classe moyenne et des plus pauvres, ne serait-il pas temps de faire contribuer plus équitablement les mieux nantis en haussant leurs impôts?