Allo, toi!
1 juillet 2008

Le vouvoiement est un art qui se perd. Tout comme les coups de pied au cul.

Pourtant, je suis poli, moi. « Bonjour monsieur, comment allez-vous aujourd’hui, monsieur? » Ou encore: « Puis-je vous aider? » La plupart du temps on me répond avec la même amabilité et en me vouvoyant. Occasionnellement, par contre, on me sert du « allo, toi! » avec de grands yeux condescendants comme si j’étais une sorte de petit enfant portant une casquette multicolore avec une hélice sur le dessus et qu’on me connaissait depuis des décennies.

Ces adeptes du tutoiement sont inévitablement des baby-boomers. Des jeunes de dix-huit ans qui n’ont pas encore le nombril sec me vouvoient. Et nos ancêtres – nos braves ancêtres – le font également. Entre les deux, le plus souvent un trou noir qui me rappelle combien la société a changé.

En effet, le tutoiement a surtout gagné en popularité dans les années soixante, suivant le courant égalitarisme où tout le monde pouvait être ami avec tout le monde. Nous étions tous beaux, nous étions tous fins, nous étions tous Québécois, nous étions tous de la classe moyenne, et nous vivions la même réalité. Une très belle philosophie qui connu son apogée avec la série Passe-Partout, qui a eu le grand honneur de m’accompagner dans ma plus tendre enfance.

Sauf que ce temps-là est fini. La puissance du rêve s’est édulcorée, et nous ne sommes plus amis, nous ne sommes plus tous fins, nous ne sommes plus Québécois (du moins pas ces trillions d’immigrants-anglophones où je travaille), nous ne sommes plus de la classe moyenne (cette classe moyenne largement syndiquée à laquelle certains politiciens opportunistes de droite s’attaquent… au nom de la classe moyenne). Nous ne vivons plus dans le même monde.

Alors, SVP, quand je viens licher vos souliers et vous traiter comme des rois pour un salaire plus que moyen ne me permettant même pas d’aspirer à un minimum de liberté, ayez au moins l’obligeance de me vouvoyer et de ne pas ajouter l’hypocrisie à l’injure en me donnant l’impression que nous sommes dans la même gang.

Non, nous ne le sommes pas. « Toi », tu as vécu une belle période, les lendemains qui chantent. Et moi, je me fends le cul juste pour espérer garder la tête au-dessus de l’eau et pour m’accrocher à mes minces privilèges. Alors viens pas me casser avec ton langage égalisant pendant que tout, chez toi, trahit la distance qui nous sépare.