L’information « à deux vitesses » sur la santé ; l’effet « placebo des médias »
1 mai 2001

Lors d’un huis clos, quelques heures avant la sortie officielle du Rapport de la Commission Clair, divers organismes, groupes et individus étaient invités par cette dernière à prendre connaissance de son contenu. En choisissant elle-même ceux qui auront la chance de lire le rapport avant les autres et donc de présenter leur appréciation à des journalistes n’ayant pas eu le temps de se taper ses 454 pages, la Commission s’assurait que les premiers commentaires, si importants pour faire l’opinion publique, seraient positifs.

Et, en n’invitant pas la Coalition Solidarité-Santé, pourtant un des groupes les plus importants au Québec sur cette question, la Commission agissait de façon à ce que rien n’entrave sa petite fête.

« La population va être perdante; on ne va pas vers les objectifs qu’on prétend défendre », affirme Marie Pelchat, porte-parole de la Coalition Solidarité-Santé. « La Commission, souligne-t-elle, propose de remettre en question l’accessibilité, la gratuité et l’universalité du système de santé. »

À ce sujet, une des principales recommandations fait titiller : celle de revoir annuellement le panier des services assurés. Toutes les révisions depuis 1982 se sont soldées par le retrait des assurances de services : physiothérapie, soins dentaires des enfants de 10 à 16 ans, soins d’optométrie, etc.

Les résultats sont connus. Absence de soins pour les plus pauvres et recours à des assurances privées pour ceux qui en ont les moyens.

Le prix des médicaments continue d’augmenter de près de 15 % annuellement, mais la Commission Clair n’a pas jugé pertinent de revoir les règles du jeu qui drainent des millions de dollars des contribuables vers les compagnies pharmaceutiques. On préfère mettre le blâme sur le vieillissement de la population, un fait connu, mais prévisible depuis longtemps.

La porte à la facturation est grande ouverte

Ce n’est certainement pas le commissaire Gérald A. Limoges qui aurait eu le courage de dénoncer le pillage des ressources publiques par ces compagnies transnationales pour qui « médicaments » rime avec « argent » plutôt qu’avec « patient ». M. Limoges siège sur le conseil d’administration de Supratek Pharma inc., une compagnie pharmaceutique oeuvrant en anglais au Québec.

Pour réduire les coûts, la Commission met plutôt de l’avant le principe de « subsidiarité », un euphémisme pour désigner la sous-traitance. Nous savons qu’en dehors des établissements publics, rappelle la Coalition, « la porte est grande ouverte à la facturation d’une panoplie de frais connexes (comme dans les cabinets privés) ou à la tarification des services (comme dans le cas des services d’aide domestique) ». Là encore, c’est une fenêtre ouverte aux compagnies d’assurances pour proposer des plans complémentaires.

Les médecins sont des gérants de cabinet

La proposition de créer des Groupes de médecine familiale, dont les médias ont dit tant de bien, est largement inspirée d’une étude de la firme de consultants SECOR commanditée par la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec (FMOQ). L’étude aborde la pratique médicale d’un point de vue marchand. « Les médecins, y lit-on, préfèrent que leur cabinet soit considéré comme une entreprise plutôt que comme un organisme public. Mais, pour obtenir cette reconnaissance, ils doivent se comporter comme s’ils géraient une compagnie. »

La volonté de privatisation se confirme avec le désir exprimé par la FMOQ de s’assurer que les cabinets privés demeurent la principale porte d’entrée du système de santé, au détriment des CLSC. « La nouvelle orientation suggérée dans le Rapport SECOR constitue un changement majeur. Aussi important que le coup de barre donné en 1983 », peut-on lire dans le Médecin du Québec de mars 2000. « À cette époque, précise-t-on, devant les CLSC naissants qui risquaient de devenir la principale porte d’entrée des soins médicaux généraux, la Fédération a poussé les cabinets privés à se regrouper en cliniques et en polycliniques. Une opération réussie. »

La Commission retient l’idée de cliniques privées, dites affiliées, fonctionnant en complémentarité avec le secteur public. Ces cliniques, nous dit la Coalition SolidaritéSanté en citant l’exemple albertain, ne sont que des hôpitaux privés où « on offre systématiquement à la clientèle un service amélioré, contre un léger supplément bien sûr ».

Là aussi, les compagnies d’assurances s’empressent d’offrir des couvertures supplémentaires moyennant « un léger supplément ».

En fait, toute la formule des Groupes de médecine familiale n’est pas sans rappeler les HMO américains de triste réputation qui sélectionnent leur clientèle, écartant les gens trop à risques.

Une catastrophe ne vient jamais seule

La Commission propose également de rééditer la catastrophe de l’assurance-médicaments avec son projet d’assurance-vieillesse. Rappelons que la prime maximale de l’assurance-médicaments, originellement à 175 $, a doublé à 350 $ en juillet 2000 et s’élève maintenant à 375 $ par personne.

Le danger de la création d’une caisse d’assurance-vieillesse vient du fait qu’elle doit s’autofinancer à même une contribution fiscale et obligatoire sur les revenus individuels de tous (travailleurs au salaire minimum, sans-emploi, personnes assistées sociales, aînés, etc.). C’est là une taxe régressive plutôt que progressive. Cela au moment où, signale la Coalition Solidarité-Santé, « le gouvernement a réduit la contribution des employeurs au Fonds des services de santé ».

Étouffer l ’opposition démocratique

La Commission Clair propose de revoir la composition des régies régionales de la santé, dont les membres sont élus et souvent issus du milieu communautaire. Cela explique que les régies, fortes de leur autonomie, se sont opposées depuis deux ans aux coupures du gouvernement.

On voudrait que les conseils d’administration soient réduits de 21 à 14 membres et que ceux-ci soient choisis par le gouvernement.

Un député serait également invité à faire partie de chacun des conseils d’administration. « La Commission désire que les régies ne soient plus des instances susceptibles de contester le gouvernement », affirme Marie Pelchat.

Un léger «supplément » de manipulation

En somme, la Commission Clair a doublement raté son coup. Elle n’a pas été en mesure de pointer du doigt les causes réelles de l’explosion des coûts de la santé, soit principalement les médicaments. De plus, elle propose d’appliquer la même logique marchande à d’autres secteurs du système pour le plus grand bénéfice des compagnies d’assurances. Faut-il se surprendre qu’elle en soit rendue à manipuler les médias pour repousser dans le temps toute critique constructive du rapport ?

Réforme sur l’assurance-médicaments: la bouffe ou la pilule?
1 juillet 2000

Lorsque le PQ entreprit de réformer le régime d’assurance-médicaments en 1996 pour les fins du virage ambulatoire, il espérait récupérer 200 millions $ des plus pauvres de la société dans le but d’atteindre le sacro-saint déficit zéro.

Avant 1996, les prestataires de la sécurité du revenu et les personnes âgées ayant droit au montant maximum du Supplément de revenu garanti (SRG) pouvaient obtenir gratuitement des médicaments tandis que les autres personnes âgées devaient payer un ticket modérateur de 2$ par ordonnance, et ce, jusqu’à un à un plafond de 100$ annuellement.

Lorsque la réforme dite Castonguay fut mise en place, on annula d’un seul coup la gratuité des médicaments chez les assistés sociaux et les personnes âgées pour la remplacer par une prime annuelle de 175$ à laquelle s’ajoute 20% du prix des médicaments qui aura à être payé par des gens qui n’en ont pas toujours les moyens. ((Claude Castonguay, le «père» de l’assurance-maladie, est aujourd’hui vice-président du conseil d’administration et membre du comité exécutif à la Banque Laurentienne, une institution qui offre des assurances privées…))

Déjà à 175$ annuellement, le rapport Tamblyn (une étude effectuée par seize chercheurs de l’Université McGill sur les effets de l’assurance-médicaments sur les personnes âgées et les assistés sociaux), qui fut commandé par le gouvernement, statuait en mars 1999 que les prestataires de la sécurité du revenu ont réduit leur consommation de 14,7% et les plus vieux de 7,7%. Le rapport ajoute également que 1946 «événements indésirables» (hospitalisation, institutionnalisations et décès) ont été dénombrés, identifiés comme des conséquences directes dans les dix premiers mois de la mise en application de ce programme.

Or, voilà justement que la ministre Marois a décidé de faire doubler ces primes de 175$ à 350$ annuellement.

Une situation inacceptable

Cette situation est inacceptable selon Jennifer Auchinleck, de la coalition sur l’assurance-médicaments.((La coalition sur l’assurance-médicaments compte plus de deux cents groupes communautaires, regroupements, fédérations, organisations syndicales et associations professionnelles au Québec.)) «Nous voyons régulièrement des gens qui ont à choisir entre la nourriture et les médicaments, de même que nous avons vu d’autres individus hospitalisés pour cette même raison.»

La coalition a d’ailleurs déposé un mémoire à la Commision des affaires sociales dans le cadre de la consultation générale concernant l’évaluation du régime général d’assurance-médicaments. Elle demande, entre autres, que le gouvernement assure la gratuité des médicaments pour toutes les personnes vivant sous le seuil de la pauvreté de même que le développement d’une politique globale sur les médicaments, ce qui aiderait à comprendre le rôle important joué par les compagnies pharmaceutiques dans l’augmentation rapide du prix des médicaments depuis une décennie. Finalement, la coalition demande l’intégration complète des médicaments dans le système public de santé.
Le modèle américain

Cette troisième demande est radicalement à l’opposé du vent de privatisations qui souffle en provenance du sud. L’argument principal de ceux qui prônent la dénationalisation de la santé est la performance. Il paraîtrait que le privé fonctionne mieux avec moins de ressources… C’est du moins ce qu’affirmait Alain Dubuc dans une série d’éditoriaux consacrés aux problèmes dans la santé, début juin, dans La Presse.

Pourtant, si nous nous fions aux statistiques de l’OCDE, en 1998, les États-Unis dépensaient alors 14% de leur PIB (4270$ per capita) pour les soins de santé, alors que le Canada dépensait 9%. Cela, c’est sans même compter que 15% de la population étatsunienne, près de quarante millions de personnes, ne disposent de pratiquement aucune protection. Ce n’est sans doute pas un hasard non plus si ce pays arrive loin dans le classement des pays de l’OCDE au niveau de l’espérance de vie et de la mortalité infantile.

Ces piètres résultats avaient sans doute inspirés Clinton au début de son premier mandat, alors qu’il considérait le système canadien comme un modèle à imiter. Malheureusement, il s’est buté de plein fouet aux assureurs privés pour qui le chaos et la pauvreté sont toujours source de revenus.
L’ombre des compagnies d’assurances

Désormais, il s’agit plutôt de notre système de santé qui est en danger. Un système dont nous étions pourtant si fiers. Déjà, aujourd’hui, des assureurs privés offrent des «forfaits» à prix à peine plus élevés que ceux du public.

Par exemple, pour un jeune célibataire de 25 ans, la Great West offre un service de chambres semi-privées à l’hôpital, d’infirmiers à domicile, d’ambulanciers, de services para-médicaux, de soins dentaires, ainsi que des médicaments (à 90%). Tout ça, pour 59$ par mois. Pour un couple de 40 ans, la facture monte à 109$ mensuellement. Les assureurs sont prêts. Ils n’attendent qu’un signe de la part du gouvernement et ils espèrent réussir à forger l’opinion publique à cette fin.

Avons-nous mentionné ci-haut que le patron de la Great West qui a engloutit la London Life pour 2,9 milliards $ il y a quelques années est le même que celui qui contrôle La Presse? Un certain Desmarais… Alors, lorsque nous lirons Alain Dubuc, nous saurons qui nous parle réellement et à qui profite la nouvelle réforme sur l’assurance-médicaments.