Anesthésie, août changement?
17 août 2009

J’ai toujours considéré le mois d’août comme un étrange insecte. Mille-pattes aux milles activités filant à toute allure sur le mur de l’été, vers les interstices craquelés d’une autre saison à l’agonie, il louvoie entre chaleur oppressante et fraîcheur salvatrice. Jamais content. Trop chaud. Trop froid. Même en pleine canicule, les journées cireuses ne peuvent camoufler cette nuit qui dégèle et fond et couvre de ses longs doigts d’hiver cet été si fugitif. D’abord un effleurement, presque sensuel, quelques minutes de moins. Puis une demi-heure, une heure. Comme un train toujours en retard qui arrive à la gare sans crier gare la faucheuse d’été suit de près le temps chaud et annonce un automne aussi inévitable que fatal pour toutes les merveilles de l’été.

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Pour certains, l’école. Les résolutions: de bons résultats, de bons amis, une bonne vie. Des étoiles dans des cahiers ou l’achat d’un agenda qui finira, inutile, sous une pile de magazines. Des cours, une soif d’apprentissage qui se tarira après trois semaines de dur retour à l’esclavagisme estudiantin. Le retour à la vie pour ceux qui se sont abrutis dans un emploi d’été. La mort qui s’annonce pour les autres qui détestent ce dur banc de bois détruisant les assises de leur imagination. La conformité, l’embrigadement, la liberté. Ou simplement: un investissement temporel dans le but d’obtenir un diplôme, cet autre investissement temporel vers le travail, cet investissement temporel vers la retraite, puis vers la mort. On investit et plus on s’y investit c’est toujours la même jeunesse qu’on donne en pâté aux fossoyeurs d’avenir afin de se payer de grandiloquentes funérailles.

Pour d’autres, le retour au travail. Une semaine, deux semaines parfois trois et retiré! Toute une année à faire du neuf à cinq, à inhaler la circulation dans le monoxyde de carbone bloqué, à endurer les petits tracas en prévision de ces vacances. Puis, après une semaine, deux semaines parfois trois sur des plages bondées, dans des files d’attente interminables aux douanes, après des semaines de stress et de calculs pour tout organiser, c’est le retour au travail. Déjà. Une autre année. Encore. Et les meilleures années filent, inlassablement, et on espère avoir le temps d’en profiter « plus tard ». Plus tard. Travaillez maintenant, vivez plus tard. La retraite, c’est la vraie vie, il parait. Et les courses de fauteuils roulants, c’est un vrai sport, aussi.

Moi, en août, je travaille. Ouais. Je regarde mes archives et je remarque qu’autant juin et juillet sont des mois hyper-productifs, autant août est plus calme. Normal: je suis un travailleur précaire. C’est-à-dire qu’on considère que ma vie n’a d’utilité qu’en autant que je peux remplacer celui qui est malade, celui qui est en vacances, celui qui retourne à l’école, celui qui prend congé pour profiter du soleil ou celui qui a les deux doigts dans le nez en attendant un signal divin. Ma qualité de vie? Mais quelle vie, me demanderait-on? Je dois me dépêcher de faire un maximum d’heures pendant que les autres sont en vacances et manger mon pain noir en septembre. Quand j’ai commencé, quelqu’un m’avait dit: « Tu veux faire des heures? Trouve quelqu’un au-dessus de toi sur la liste d’assignation, et passe-lui dessus en voiture! » Était-ce vraiment une blague? So, so, solidarité. Le malheur des uns fait le bonheur des idiots qui attendent un coup de pouce du malin pour améliorer leur condition financière.

C’est ça, pour moi, le mois d’août. Transition mesquine. Le mois des espoirs perdus, des retours à la réalité, de la compréhension de la vacuité d’une vie qu’on repousse toujours à plus tard. Une marmelade gluante d’intérêts divergents qu’on enroule autour d’un bâton qu’on laisse fondre dans les derniers rayons de l’été. Novembre, en été. La vie est belle, la vie est fine, la vie est capable, mais c’est toujours la même vie que l’année d’avant, elle-même identique à la précédente. Le mois des récoltes, mais ce ne sont toujours que des légumes, jamais un meilleur soi-même qu’on moissonne. Sous le rose vernis d’août se cache une plate vérité: rien n’a changé pour soi pendant que tout autour appelle à la fin d’un été qui aurait pu être fécond en changements mais qui se retirera, vieux garçon, dans les langes automnaux. Août est un mois magnifique, mais sa beauté camoufle l’essentiel: le changement.

Or, le changement fait partie de la vie. Retourner à l’école, au travail, mettre un chandail de laine ou des bas chauds, s’agit-il du vrai changement? Et si on sautait directement de juillet à septembre, qu’on créait ce choc fondamental permettant la nécessaire prise de conscience de sa propre situation? Sans l’auguste anesthésie d’un mois aussi magnifique que trompeur, ne pourrait-on pas davantage prendre le temps de se questionner sur la précarité de la vie et la nécessité d’en profiter?