L’anonymat et la petite criminalité
30 juillet 2009

« Bonjour, je m’appelle Lou. » Désormais, les employés de Service Canada n’ont plus à dévoiler leur nom complet à leurs clients. Le prénom ou une abréviation suffit. On ne sait jamais quelle forme peut prendre le progrès. Ou à quel point il n’est pas en forme.

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Dans les faits, ce n’est pas une victoire pour ces employés, mais une défaite pour l’ensemble de la société. C’est l’acceptation de notre impuissance face à la petite criminalité. On recule et on présente cela comme une victoire. Au lieu de faire face à ceux qui violent la loi, de les attraper et de les punir, on prend la décision de se cacher. Le progrès, dites-vous.

Dites-moi, où cela s’arrête-t-il? Hier on autorisait les chauffeurs d’autobus à enlever leurs noms, aujourd’hui Service Canada. Demain aura-t-on des politiciens anonymes, des policiers anonymes, des vendeurs d’assurance anonymes, des artistes anonymes? Ah, quoi, j’exagère? Eux aussi reçoivent des menaces, des intimidations, des coups de fils la nuit. Pourquoi devraient-ils se dresser, stoïques, au front pendant que les autres se terrent dans les tranchées? Pourquoi certains ont-ils droit au confort douillet de l’anonymat pendant que d’autres doivent faire face à la musique?

Par ailleurs, il ne s’agit pas que d’une question d’anonymat. L’ensemble de la société semble reculer devant la petite criminalité. J’ai un ami qui travaille dans un commerce de détail, et il me comptait de quelle façon des bandes « de Noirs ou de Latinos » (ses mots) entraient dans son commerce, brisaient des objets pour détourner son attention et volaient ensuite la marchandise. Appelle-t-il la police quand ces situations se produisent? Non, il ne le fait même plus. « La police arrive trois heures plus tard et ne fait rien. Elle n’est même pas là quand je termine à 22h00. Je pourrais me faire attaquer en sortant et personne ne me protégerait. » Et des menaces, il en a reçues plusieurs. Il s’est battu à quelques reprises. Et la police? « Elle serait ici à tous les soirs si je devais l’appeler. Je pourrais avoir un agent de sécurité mais c’est plus rentable de laisser les voleurs voler. »

Au lieu de prendre les devants et d’agir en citoyens responsables, nous fuyons. Et individuellement, nous avons raison de fuir. Pourquoi porter seuls le fardeau de l’incapacité de tous? Pourquoi prendre le risque de se faire attaquer, intimider, violenté, pendant que tout le monde autour vit dans l’indifférence et l’acceptation de la petite criminalité?

Or, le problème ne fait que s’accentuer. Les petits criminels ne sont pas de gentils êtres rationnels à qui on entrouvre la porte et qui demandent pardon avant d’entrer. Ils enfoncent le portillon de nos concessions. Nous leur donnons un centimètre, ils prennent un mètre. Nous leur lançons le message que nous avons peur d’eux, que nous devons être anonymes pour nous protéger? Ils se sentent plus confiants de nous intimider. Nous leur démontrons que nous n’appelons pas la police quand ils nous volent? Ils reviennent à dix pour le faire. Nous reculons, et ils avancent.

Peut-être serait-il temps d’être un peu moins tolérant avec les petits crimes de tous les jours. Je ne parle pas ici de dureté des peines ou d’emprisonnement, mais simplement d’attraper les fautifs, de ne pas laisser faire sous prétexte qu’il s’agit de petits crimes. De ne pas se dérober au lieu de confronter ceux qui violent la loi. De ne pas croire qu’en acceptant de se cacher et d’accepter ainsi une liberté amoindrie nous avons signé une grande victoire.

Car lorsque nous serons tous bien à l’abri dans les tranchées, qui mènera la bataille au front?

Le blues du blogueur
13 avril 2009

Je devrais peut-être débrancher l’ordinateur et le lancer au bout de mes bras. Au moins, ça aurait le mérite d’être clair. Je l’emmerde cette machine. L’écran me toise de son oeil vide, semblant exiger que je le ramène à la vie et le fixe tel un chirurgien auprès de son patient. Je devrais me lever et substituer aux trop nombreuses heures de travail d’autres heures d’un nouveau labeur, d’autres projets, d’une vie distincte que je m’efforce de bâtir en ligne. C’est peut-être la rançon du blogue signé.

Ah, que j’étais bien lorsque j’étais anonyme et sans ambition!

Ambition? Oui, le mot est lancé: j’aimerais pouvoir vivre en faisant ce que j’aime. C’est beaucoup demander à une époque où deux décennies et demie de gouvernements de droite ont (re)transformé le travail en dur labeur incompatible avec la réalisation humaine. Aujourd’hui, c’est le « ferme ta gueule, fais ton shift », et demande surtout pas d’avantages. T’es pas un citoyen; t’es juste un élément productif d’une mondialisation libérale te mettant en compétition avec d’autres éléments productifs dans une lutte où la seule finalité est que tout le monde perd sauf le gars en haut qui se meurt de trop rire.

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Faire ce que j’aime, bloguer pour bloguer, est-ce possible? Je n’ai plus de temps, littéralement. Et j’en aurai encore bientôt moins, harnaché à une vie qui m’offrira bientôt une journée de congé de moins par semaine. Faut payer les factures, y parait. Ah oui, pourquoi? Pour en avoir d’autres, bien sûr. Merci thank you.

En mettant de côté mon anonymat, j’ai fait un choix: celui d’assumer entièrement tout ce que j’écris. Écrire sous son vrai nom, ça a des avantages, mais je réalise maintenant qu’il y a des inconvénients.

Avantages d’écrire sous son vrai nom:

  • La crédibilité hors d’internet: C’est beaucoup plus facile d’obtenir une crédibilité hors d’internet en s’appelant Louis qu’en ayant un nom comme LeDernierQuebecois, par exemple;
  • La respectabilité: On respecte plus facilement quelqu’un qui s’assume entièrement que quelqu’un qui ne le fait pas;
  • Carrières connexes: Tout comme Michelle Blanc, qui allie sa carrière à son blogue (et se sert de l’un pour promouvoir l’autre et vis-versa), un nom et un visage permettent de désenclaver la vie sur le net et ouvre la porte à une émancipation hors-ligne.

Inconvénients d’écrire sous son vrai nom:

  • L’impératif de la qualité: Si on écrit sous son vrai nom avec l’objectif de se servir du blogue comme d’un tremplin, on se condamne à la qualité.  Écrire un mauvais article permet à n’importe qui, n’importe où, de mal vous juger à cause de celui-ci;
  • L’impératif de la réflexion: En étant anonyme, on peut écrire ce qu’on veut sur le sujet dont on veut parler et sans mettre de gants blancs.  On peut même insulter qui on veut, à la limite.  En assumant son vrai nom, il devient essentiel de réfléchir à ce qu’on écrit, de se calmer et d’éviter d’être trop émotifs afin d’éviter de trop brusquer la sensibilité d’autrui et de nuire durablement à sa réputation;
  • La pression des pairs: En ayant une vie internet cloîtrée, on peut ressentir une certaine pression d’écrire de la part de ses collègues blogueurs, mais on a l’esprit tranquille le reste de la journée.  En assumant ce qu’on écrit, il devient impossible de fuir: mêmes les collègues de bureau ou la famille peuvent vous suggérer ceci ou cela, vous critiquer ou vous inciter à écrire davantage.

Somme toute, je préfère écrire sous mon vrai nom.  Mais ce serait mentir que d’écrire que je me sens aussi libre d’écrire qu’auparavant.  Afin que ce blogue prospère, il me faut:

  1. Me museler: Je n’écris plus ce que je veux sur le sujet dont je veux parler;
  2. Choisir mon créneau: J’ai décidé de me concentrer sur les enjeux sociaux et l’actualité.  Si je décide soudainement de parler d’un autre sujet, je risque de mêler mes lecteurs et de nuire à ma crédibilité.  Comme je l’écrivais dans mon texte La fin des journaux?, le futur appartient aux médias ciblés;
  3. Chercher à devenir une référence dans mon créneau: Je cherche désormais à écrire de la qualité, que de la qualité et uniquement de la qualité afin de devenir une référence en ce qui concerne les enjeux sociaux et l’actualité au Québec.

Bref, je travaille fort, mais la question de la finalité demeure: quel futur?   Je ne peux pas vivre en faisant cela.  Point, final bâton.  Même si je fais comme me l’a suggéré Antoine Robitaille et que je tente de créer du contenu pour entrer le pied dans un quotidien comme Le Devoir, qu’est-ce que cela donnerait au bout de la ligne? Les médias traditionnels sont en perte de vitesse; le futur semble de plus en plus être sur la toile.

Parallèlement, il n’y absolument rien à vendre avec ce que j’écris. J’affiche des annonces Google Adsense pour les visiteurs du blogue (elles se désactivent pour les réguliers) et j’obtiens des revenus de misère parce que personne n’a rien à vendre à propos des enjeux sociaux. Avec la quantité de contenu que j’ai créé depuis deux ans, je pourrais probablement vivre si j’écrivais sur les derniers potins hollywoodiens ou autres conneries populaires. Mais la politique et les enjeux sociaux, ça intéresse moins de personnes et ça n’a presque rien à vendre, sinon du rêve. Et aux dernières nouvelles, le rêve n’était pas coté très haut à la Bourse.

Alors, on en revient à ça: faut bloguer pour le plaisir. C’est ce que j’ai fait ce soir, en écrivant un texte certes loin de faire partie de mes meilleurs, mais en assumant le fait que je serai probablement condamné à continuer à faire un travail très ordinaire ne me permettant d’écrire qu’occasionnellement. Je suis dans cette période ingrate où je n’ai ni la crédibilité pour faire quoi que ce soit en-dehors d’internet ni l’incrédibilité pour ne pas y aspirer.

Je roule ma bosse, simplement. Et parfois j’aimerais pouvoir réellement décrocher de tout ça pour une journée ou deux et ne plus sentir le fardeau du monde entier sur mes épaules.  Écrire du lundi au vendredi, puis avoir la fin de semaine pour passer la tondeuse, racler le jardin ou désinstaller l’abri Tempo.

Parfois, je me dis que le blogue est une forme de maladie et que le journalisme est son remède.