Génération bling-bling
4 octobre 2009

Ils arrivent par groupes de trois ou quatre. La démarche traînante, la fourche de pantalon descendant jusqu’aux genoux. L’air hagard, à mi-chemin entre un survivant de l’Holocauste ayant subi les pires traitements, détestant l’humanité en entier, et un propriétaire d’entreprise marchant, la tête levée et semblant défier tous ses subalternes, dans son commerce. Énorme chaîne en or au cou, bagues en or aux doigts, large ceinture en or affichant un signe de dollar ou des fusils ou encore une tête de mort. Un chandail aux couleurs complexes, travaillé, un truc qui se paie avec trois billets verts au moins. Des souliers à la mode.

Et ils s’achètent leur truc à 15$, et ils se cotisent, exigeant du caissier qu’il charge 6$ sur une carte de débit, 5$ sur une autre et pour le reste un vieux cinq dollars froissé et d’une saleté douteuse fait le reste.

Génération bling-bling.

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Peut-on leur en vouloir? Ils ne font que pousser à l’extrême le culte des apparences. Ils se promènent avec assez d’or pour se faire couler une statue (ou avec une myriade de coûteux faux artifices) mais ils peinent à se payer l’autobus. Qu’importe; il faut avoir l’air riche. Ils déambulent et font croire – ou du moins ils croient faire croire – que le monde entier les jalouse, les respecte parce qu’ils ressemblent à des stars de Hip-Hop, sautant chicks par-dessus chicks et buvant du Hennessy avec une paille dans un Hummer avec un toit ouvrant. Une illusion. Ce sont au mieux de piètres comédiens, au pire des enfants s’habillant avec les vêtements des parents et jouant aux personnes importantes.

Parfois, on aurait envie de leur dire franchement: « Hé ho, mec, t’as jamais pensé que si tu ne mettais pas autant d’importance à ton allure tu ne serais pas si fauché? » Chose à ne jamais faire. Dans le ghetto – et je ne parle pas d’un lieu physique, mais bien de cette prison où on s’impose le faux-semblant – le paraître est roi et maître. Si tu as l’air bien nanti, tu l’es, parce que rien n’existe en-dehors de l’oeil de l’autre. Pour qui se tient la fourche en se mouvant, Descartes avait tort: je ne pense pas donc je suis, mais je suis parce que les autres y croient. Je joue un rôle et je deviens ce rôle dans la mesure où les autres y croient.

Or, quand on place tout son argent et tous ses espoirs dans une apparence de gangster d’un univers post-apocalyptique où l’anarchie aurait remplacé ce qui reste de notre démocratie, quiconque ne croit pas au rôle devient un ennemi. Il ne faut donc pas se surprendre que la génération bling-bling soit parfois si agressive. Manque-moi de respect et je tue ta mère, brûle ta maison et maudis ta descendance. Manque-moi de respect – reconnais que mes habits empruntent davantage au clown qu’ils découlent d’un simple besoin de confort – et je te forcerai, par la force s’il le faut, à respecter ce rôle que je me suis donné. Ceci est mon rôle et tu es un figurant, voilà ce qu’ils nous disent vraiment. Détruis cette image que je me suis fais de moi-même et tu en paieras le prix.

Ce prix, c’est notre insécurité. Ce prix, c’est la conséquence de notre petit monde banal où on aspire à un quotidien immaculé et où on exprime nos passions et désirs dans les limites de la loi. Cette manière de vivre, cette normalité, ils l’horripilent. Elle leur rappelle leur incapacité à prendre part à ce destin commun. Ils regardent le train passer et ils méprisent ceux qui y montent plutôt que de constater qu’ils auraient eu la chance d’y être eux aussi s’ils s’étaient seulement donné la peine d’essayer. Ils nous terrorisent, ils nous regardent de haut, ils expriment la puissance d’un enfant du bidonville exhibant une vieille canette de cola devant les yeux abrutis de touristes emmurés dans un autobus climatisé.

Et quand nous dormons, quand nous sommes bien encabanés dans nos petits problèmes, confortablement assis, casaniers devant la multitude de programmes télévisés tentant de nous faire vivre par procuration ce que nous avons oublié d’expérimenter, trop pressés que nous étions de nous caser convenablement, la génération bling-bling prend la rue. Les lumières s’allument, la pièce de théâtre commence. Cette rue, ce territoire, cette jungle urbaine constituent la scène où ils projettent ce qu’ils aimeraient être. Et gare à vous si vous vous y immiscer. La réalité n’est que trop crue pour qui vit dans le rêve.

Le jour, nous rêvons d’une maison, d’une nouvelle piscine, d’une voiture de l’année, d’un voyage dans le sud. Eux, ils rêvent de puissance, de prestige, de reconnaissance. Ce sont les guerriers d’un monde en décomposition utilisant tous les interstices imaginables pour atteindre les fondements de sa fondation. Notre apparence, nous la portons dans nos petites guerres quotidiennes, au travail ou ailleurs; eux, ils la portent en eux, défendant leurs couleurs comme d’autres leur propre vie. Ce sont des guerriers et nous sommes les cultivateurs. Ils plantent ça et là des épouvantails dans les champs et les habillent de parures censées nous effrayer, mais ce ne sont toujours que des vêtements sur un corps de paille, une apparence sur ce qui n’a pas de prise sur le réel.

J’hésite toujours quant à savoir ce qui a pu les conduire à un tel culte de l’apparence, à une telle orgie de symboles aussi éphémères que leur sourire. Est-ce la pauvreté qui conduit à un tel besoin d’apparence de réussite? Ou est-ce ce mode de vie qui conduit à la pauvreté? S’agit-il de l’exemple de quelques exceptions qui réussissent à s’en mettre plein les poches dans ce numéro de funambule où la prison constitue souvent le seul parachute? Je ne sais pas.

Par contre, une chose que je crois savoir, c’est que la vie vaut bien davantage qu’un bout de chiffon bleu ou rouge ou que quelques artifices brillants. Le jour où j’aurai besoin de croiser les doigts pour savoir si je peux m’acheter une babiole à 5$ avec Interac ou que je devrai sortir de vieux billets sales et froissés de ma poche, j’espère que j’aurai au moins la décence d’avoir vendu mes bijoux et d’avoir essayé, avec cet argent, de me redonner un minimum de dignité et d’authenticité.

Si certains veulent adhérer à cette mode et se couvrir de bijoux factices et inutiles, qu’ils aient au moins l’argent pour appuyer leurs prétentions. En d’autres mots: quoi de plus précieux que le vrai? Et si on osait l’authenticité comme un nouveau bling-bling?

Le poids de la conscience
17 avril 2009

Se définir autrement que par ce qu’on fait, voilà qui va à contre-courant. Quand on se présente, on ne dit pas « je suis un citoyen qui aime le vélo et la nature », mais plutôt « je suis médecin » ou « je suis avocat ». La profession fait foi de tout. On encourage l’individualisme, le matérialisme à l’extrême et la conception de soi-même comme étant celle d’individus déconnectés de leur société, de simples accidents du hasard entre l’éjection d’un utérus et le crématorium. Ce monde est injuste pour ceux qui se conçoivent autrement.

Avoir conscience que le monde ne se résume pas à se propre petite personne n’est pas quelque chose qui est donné à tout le monde. Ça demande une force de caractère particulière, car il faut constamment ramer à contre-courant. Épuisant. Il faut faire face au flot rageur d’incompréhension d’une majorité d’individus pour qui aucune autre réalité ne peut exister. La politique? Des crosseurs. Dieu? Get real man. L’environnement? Pas dans ma cour. Mes voisins? Qui, eux, je ne les connais pas. C’est un peu comme l’allégorie de la caverne de Platon. Des individus attachés qui ne conçoivent le monde que comme le reflet d’ombres sur le mur de leur caverne vont rejeter la personne qui a pu sortir de la grotte et observer la réalité du monde. Juste l’idée qu’il pourrait y avoir « autre chose » que ce que perçoivent leurs sens semble hérétique.

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Pourtant, la vie ne se résume pas à soi-même. Avant, il y en avait d’autres, et après également. Concevoir la réalité comme étant la sienne et croire que tout ce qui suivra sa mort n’a pas d’importance est stupide, purement et simplement. On fait des enfants et on veut leur offrir un monde meilleur. Mais qu’en est-il des enfants de nos enfants? Et de leurs enfants ensuite? Si on a le désir d’avoir des enfants, c’est qu’on comprend que notre existence propre n’est que temporaire et que le fait d’assurer sa descendance est un petit pas vers l’éternité. On comprend que de considérer sa vie comme étant un vase clos se terminant à sa mort est un formidable pied-de-nez aux valeurs qu’on espère transmette à nos enfants et au monde futur que ceux-ci engendreront.

Malheureusement, j’ai souvent l’impression qu’une telle conscience constitue un poids trop lourd à porter. À quoi sert-il de vouloir protéger le français et les valeurs qui y sont rattachées quand tout le monde autour n’en a cure? Pourquoi respecter les limites de vitesse quand personne ne le fait? Pourquoi s’intéresser à la politique ou aux enjeux sociaux? Pourquoi être touché par la mort d’une personne à l’autre bout de la planète? Je suis francophile, je roule à la limite permise sur l’autoroute, je m’intéresse aux enjeux qui touchent notre monde. Je suis une anomalie. Et peut-être vous aussi, si vous me lisez. Entre anomalies, allez, un petit cri d’encouragement: « allons, nous sommes capables… »

Dans les faits, je me demande parfois s’il ne vaudrait pas mieux tout lâcher. Aimer Big Brother. Rejouer la même pièce d’échecs encore et encore comme le personnage à la fin du livre 1984. Reboire la même bière à chaque vendredi soir en parlant des mêmes stupidités. Travailler son 40 heures par semaine, prendre ses mêmes deux semaines de vacances aux mêmes places l’été et croire qu’on contribue à l’émancipation de la race humaine parce qu’on recycle son vieux deux litres de Pepsi. Vous savez: changer de poste quand il est question de politique, se questionner quant à savoir si la relation entre Brad Pitt et Angelina Jolie est au beau fixe, parler de la météo en disant des « y parait que », jeter ses papiers par la fenêtre de l’auto et rire du voisin qui les ramasse, sortir dans la rue avec une pancarte pour appuyer Maxime Landry à Star Académie, demander des baisses d’impôts parce que l’impôt « c’est du criss de vol », se moquer du jeune boutonneux qui travaille chez McDonald, faire un doigt d’honneur à un autre automobiliste, ne pas voter…

La belle vie.

À la limite, je la vivrais cette belle vie. Je serais libéré. Mais je vivrais dans le déni.

Qu’on le veuille ou non, toute notre société a été bâtie parce que des gens ont eu la conscience d’essayer de penser un meilleur vivre-ensemble. Sans cette coordination et ce désir d’adhérer à quelque chose de plus grand que soi-même, nous vivrions encore au Moyen-Âge ou dans un enfer anarchiste. Ce serait le chacun pour soi, et rien, absolument RIEN de ce sur quoi on se rabat aujourd’hui pour oublier les autres n’existerait. On en serait encore à l’époque des pierres et des lances et du mâle dominant qui tue son rival pour accoupler un maximum de femelles.

Si vraiment nous sommes humains, et si vraiment nous pouvons évoluer, il est indispensable d’avoir une certaine forme de conscience sociale. S’intéresser à la politique parce que c’est un devoir citoyen et que de cet exercice se produit le mieux-être de tous, par exemple. Jeter ses papiers à la poubelle pour ne pas que son quartier, sa ville ou sa planète ne soit une poubelle. Être fier de sa langue et de sa culture afin d’assurer la pérennité de ses valeurs. Respecter les limites de vitesse non pas par peur de la police, mais par désir d’une plus grande sécurité pour soi-même et pour ses concitoyens.

Vivre soi, mais avec les autres.

À mon sens, si nous avions un peu plus de conscience sociale, non seulement ce petit bout de planète serait un bien meilleur endroit, mais nous aurions peut-être un taux de fécondité dépassant les 1,7 enfants par femme et donnant le goût aux autres d’être assez fiers d’eux-mêmes – collectivement – pour donner la vie.

Car tant que la vie ne sera pour plusieurs qu’un ilot lumineux d’un succès factice entouré de dangers d’un monde auquel ils ne veulent pas vraiment appartenir, de quel genre d’avenir disposent ceux qui osent encore croire qu’une société est autre chose que la somme de l’égoïsme de ses individus?

Villes et régions, même combat!
4 octobre 2008

Je m’interroge fréquemment sur les différences politiques entre les régions rurales et urbaines, notamment Montréal. J’essaie de comprendre comment un parti comme le Parti Conservateur (PC) peut y être si populaire alors que ses mesures proposées (du moins, si on lit les déclarations de Stephen Harper; nous sommes au 26e jour d’une campagne de 35 jours et les Conservateurs n’ont toujours pas présenté de programme!) semblent si déconnectées de ce qui permettrait de mieux vivre ensemble.

J’y réfléchissais encore hier, en me rendant au chalet familial dans la magnifique région de Saint-Calixte, à la limite de Lanaudière et des Laurentides, en promenant mon regard entre la route, le paysage incendié de feuilles d’un rouge violent et les cabanes d’arrières-cours qu’on considérerait, par chez moi, comme des taudis semi-délabrés. Et j’ai trouvé: l’État. Ou plutôt: la différence entre la campagne et la ville semble tenir à la relation vis-à-vis de l’État et à la confiance qu’on met en ses institutions.

En effet, nous, en ville, sommes à même de constater les bénéfices d’un État fort: nous avons des universités, des transports en commun, une multitude de services sociaux, une police omniprésente s’occupant des voyous comme de la circulation, des pompiers à quelques minutes, des règlements municipaux empêchant notre voisin de laisser sa maison décrépir, des règlements pour limiter le bruit, et ainsi de suite. Nous vivons empilés les uns sur les autres, casés mathématiquement comme les pièces d’un meuble IKEA dans sa boîte et nous avons besoin d’un État fort pour nous organiser, pour nous structurer, pour empêcher que nos villes ne basculent dans le chaos et l’anarchie.

À la campagne, au contraire, il y a de l’espace pour tous et on ne voit pas toujours l’intérêt d’avoir un État qui se mêle de ses affaires. On s’arrange entre soi et personne ne se plaint si le gazon du voisin n’est pas coupé ou si sa remise à outils tombe en morceaux. On ne constate pas aussi clairement les avantages de la redistribution de la richesse via l’impôt et son utilisation notamment dans des services au citoyen dont on ne profite que très partiellement. On a davantage l’impression de se faire voler et cette impression constitue un terreau fertile pour le travail au noir, surtout dans un contexte où tout le monde se connaît. À quoi bon payer pour les cégeps, les universités, les hôpitaux? Il n’y en a pas ici. Et les taxes municipales? La municipalité n’offre que peu de services; beaucoup n’ont même pas l’eau courante. Et les taxes scolaires? Quoi, payer pour une école aux trois quarts vide et qui formera de futurs exilés vers la ville…

Voilà pourquoi, à mon avis, le discours anti-étatiste du Parti Conservateur trouve des échos dans nos régions rurales. « Le PC n’a pas de programme, pas vraiment de vision, ni même de plan, mais il veut nous laisser tranquille et nous laisser nous arranger entre nous », pourrait-on entendre. C’est ça qui plaît: « donnez-nous plus d’argent dans nos poches et qu’importe si les gens des villes ont moins de services! »

Le problème, c’est qu’en bout de compte il n’y a pas davantage d’argent dans les poches. Ce qui est donné d’une main est repris de l’autre, et même pire! Au lieu d’attaquer le PC de front, il faudrait plutôt viser le problème à sa source: convaincre les gens des régions de l’intérêt d’un État fort et qui redistribue la richesse. On doit leur expliquer les avantages d’une société cohérente et équitable qui permet à une classe moyenne, largement syndiquée et professionnelle, forte et prospère, de pouvoir se payer tous les légumes, meubles, et items divers qui sont fabriqués en région. Leur parler des touristes qui aimeraient avoir autre chose à faire que de se promener de ghettos en ghettos en espérant ne pas se faire voler, si les inégalités sociales continuent de s’accentuer. Mais surtout, réitérer l’importance de bâtir un Québec uni, où la campagne a un rôle à jouer et où les villes ne sont pas des ennemies, mais des partenaires économiques, sociaux et culturels. Où chacun se complémente l’un l’autre.

Bref, on doit faire accepter à des gens qui croient ne pas avoir besoin d’un État fort la nécessité de celui-ci pour le bien de tous.

Car l’État a un rôle à jouer. Si ce n’est pas aussi évident à la campagne qu’en ville, c’est tout aussi important et il devient plus que nécessaire de bloquer l’idéologie de droite de Harper avant de subir les affres d’une déréglementation qui, on le constate aux États-Unis, ne fonctionne pas.

Quand l’automne arrive et que les feuilles tombent et préparent un lit douillet pour les premières averses de neige, c’est pour tout le monde. Et quand une société ou un système s’écroule, c’est toute la population qui en paie la note, qu’on habite coin Saint-Denis et Mont-Royal ou sur la rue des Bouleaux à Sainte-Gertrude.