Le Québec : à genoux devant l’anglais
1 octobre 2012

Dans une lettre publiée dans Le Devoir le 21 septembre dernier, Stephen Jarislowsky pourfendait l’aménagement linguistique du Québec en affirmant que nous étions en train de devenir un « État-ermite » n’étant pas en phase avec ce qui se fait ailleurs. Ces propos relèvent davantage de préjugés que de faits.

D’abord, M. Jarislowsky affirme que la Suisse a quatre langues, mais ce qu’il oublie de signaler, c’est que chaque canton a sa propre langue : il y a quatre cantons unilingues français, quatorze cantons unilingues allemands et un canton unilingue italien. Ainsi, et même si la grande majorité des Suisses ont l’allemand comme langue maternelle, il n’y a pour ainsi dire aucun service public en allemand dans le canton de Vaud ou de Neuchâtel, par exemple.

En fait, et contrairement aux propos de M. Jarislowsky, le Québec ne constitue pas une exception à cause de son aménagement linguistique assurant la préséance de sa langue nationale, mais il constitue plutôt une anomalie parce qu’il est une des rares nations, indépendante ou dans un cadre fédératif, à financer davantage les services de sa minorité que ceux dans la langue nationale. Comme je le démontre dans mon livre « Apartheid universitaire » (Louise Courteau éditrice, 2012), les universités de langue anglaise du Québec reçoivent 29% du financement pour une minorité anglophone historique de moins de 6% de la population. Une telle situation est inédite sur la planète ; partout ailleurs on vise l’intégration à la langue majoritaire.

Les propos de M. Jarislowsky relèvent d’une vieille vision anglocentriste du monde selon laquelle il n’y a pas de salut en-dehors de l’apprentissage de la langue anglaise. Ce n’est rien de nouveau ; on tenait le même discours jusqu’aux années 1960. Selon cette vision du monde, l’Angleterre d’abord, puis les États-Unis maintenant, forment le centre du monde, et il convient d’apprendre leur langue pour atteindre une forme de réussite individuelle, peu importe les conséquences pour la communauté.

Dans un premier temps, cette vision fait abstraction de la différence entre l’apprentissage d’une langue nationale (comme le prône le Parti Québécois) et l’apprentissage d’une langue étrangère, qui doit être utilisée en-dehors de nos frontières. Dans un second temps, elle ne reconnaît pas les changements globaux qui sont en train de se produire et qui sont en train de remettre en question l’hégémonie américaine sur le monde, alors même que de nombreux pays asiatiques délaissent le dollar américain au profit de leurs monnaies nationales et font du mandarin la langue principale de leurs échanges. Le Québec, dans cette situation, fait bien de renforcer son aménagement linguistique et de s’éloigner de l’hégémonie de l’anglais.

Quant au recul du français, il ne constitue pas un mythe, contrairement aux propos de M. Jarislowsky, mais une réalité démontrable et quantifiable. La seule chose qui nous sépare de l’assimilation est notre aménagement linguistique. Celui-ci, loin de faire de nous un « État-ermite », est plus faible que celui de la plupart des autres nations. À nous de cesser d’avoir peur et d’avoir le courage de faire face à ceux propagent des préjugés sans fondement.

Le droit des Anglais
21 mars 2012

Je remarque un trait commun à tous les débats touchant la langue au Québec : alors que les Québécois ont des positions modérées et variées, la minorité anglophone est quasi unanime à dénoncer la Loi 101 et à déverser sa haine – voire son racisme – sur le peuple québécois. Cette attitude, loin d’être normale, constitue plutôt la conséquence d’une sorte de complexe de supériorité issue de ce qu’on peut considérer comme étant le « droit des Anglais ».

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Comme il en est question au chapitre 2 d’APARTHEID UNIVERSITAIRE, le droit des Anglais a été exprimé par Edmund Burke au 18e siècle en réponse aux Lumières françaises. Cette attitude de supériorité découlait d’une forme de darwinisme social qui valorisait l’application des théories biologiques de Darwin au niveau politique. En clair, on considérait qu’il était légitime pour le plus fort de dominer le plus faible et les Anglais considéraient donc qu’ils avaient non seulement le droit, mais le devoir de dominer les autres peuples, qu’ils considéraient comme inférieurs. C’est ce « droit des Anglais » qui a inspiré les politiques ethnocidaires de Durham à l’égard de la nation québécoise dans les années 1840.

Aujourd’hui, après près d’un demi-siècle de rapports linguistiques basés sur des aménagements structurés, on semble revenir à l’idée d’un rapport de force brut entre les langues. L’anglais étant la langue la plus puissante d’Amérique du Nord – et de loin – on considère donc qu’il est normal, voire nécessaire, de l’imposer à toutes les autres, considérées comme inférieures.

Se croyant investis du devoir d’imposer la supériorité présumée de leur langue, nombre d’anglophones vivant au Québec considèrent comme une hérésie la seule pensée que puisse exister une puissance étatique leur imposant une langue qu’ils considèrent inférieure. À leurs yeux, il n’y a qu’un pas entre l’obligation d’afficher en français ou d’envoyer les enfants d’immigrants à l’école française et les camps de concentration de Dachau ; ils perçoivent le contrôle de leur langue non pas comme une mesure nécessaire pour protéger une langue française minoritaire sur ce continent, mais comme un affront que fait le faible au fort simplement en pensant qu’il pourrait imposer des règles dépassant le simple rapport de force.

Ce complexe de supériorité de la minorité de langue anglaise ne serait pas si dangereux en soi s’il n’arrivait pas à s’imposer de plus en plus à une grande partie des Québécois. Ceux-ci, éduqués à l’école du laisser-faire économique et identitaire, en viennent non seulement à se montrer indifférents à l’égard de leur langue, mais même à la détester et à ne plus se considérer, collectivement, qu’à travers le prisme déformant et haineux de la majorité anglophone continentale.

Le Québec, à leurs yeux, ne constitue plus le territoire physique de la nation québécoise, mais une simple limite géographique où vivent des humains ayant la particularité de parler une langue considérée comme inférieure, possédant une culture considérée comme inférieure, des valeurs considérées comme inférieurse, un système politique considéré comme inférieur, alouette ! Ces Québécois ayant adopté la vision du « droit des Anglais » ont appris à haïr leur propre peuple précisément parce que le Québec s’est doté d’un aménagement linguistique permettant de faire triompher le faible aux dépens du fort.

Les idées de droite qui soufflent sur le Québec depuis environ trois décennies commencent à donner leurs fruits. Tout en laissant une Loi 101 de façade de plus en plus affaiblie, on a travaillé à affaiblir ses fondations en enseignant à nos jeunes à détester tout ce qui n’est pas issu du « laisser-faire ». L’idée même de légiférer pour autre chose que pour protéger les « libertés » individuelles devient de plus en plus étrangère pour nombre de jeunes.

Nous vivons donc à la pire des époques. Non seulement nous rapprochons-nous de plus en plus du précipice de l’assimilation, mais nous le faisons dans un contexte où l’État est systématiquement émasculé et où la simple conviction que puisse exister en Amérique du Nord un peuple riche et ayant une langue méritant d’être protégée est anéantie à la fois par le racisme d’une minorité d’anglophones surfinancés et par l’ignorance et l’endoctrinement d’une majorité de Québécois ayant appris à détester tout projet collectif.