Au chevet de l’idéologie du mérite
30 septembre 2008

Le rejet par les deux partis (de droite) de la chambre des représentants étatsunienne du plan de sauvetage de 700 milliards $ m’inspire une réflexion sur le rôle de l’État dans l’économie. Peut-on réellement s’en passer? Et doit-on seulement aider les plus méritants?

En effet, ça fait (faisait?) des années qu’on nous servait le même discours néolibéral clamant qu’on devait laisser les forces du marché agir et que tout s’équilibrerait en douceur. Cette vieille idée de la main invisible du marché où l’addition des besoins de chacun donnerait un mieux-être collectif. Sauf qu’on le constate, sans modération le capitalisme à l’extrême s’auto-détruit.

À mes yeux, il y a un parallèle entre l’aide proposée aux grandes entreprises menacées de faillite et les subventions aux artistes abolies par Stephen Harper, de même qu’avec l’aide sociale consentie aux plus démunis. Dans tous ces cas, s’il y a consensus sur le fait que théoriquement on ne devrait pas aider quelqu’un qui n’a pas « mérité » l’aide, on réalise que les conséquences d’une absence d’aide seraient bien pire.

  1. Si on n’aide pas les entreprises menacées de faillite. Celles-ci feront faillite, entraînant vers le bas toute la confiance de consommateurs délaissant le marché, retirant leurs avoirs, et plongeant le pays, voire l’économie mondiale, en récession, ou en crise.
  2. Si on coupe les subventions aux artistes. Nous perdrons notre capacité à nous projeter dans le monde; nous nous ferons avaler tout rond par la culture étatsunienne, et nous perdrons les milliards $ découlant de l’industrie culturelle.
  3. Si on coupe l’aide sociale. Les gens devront voler pour se nourrir (puisqu’il n’y a pas assez d’emplois pour tous), l’insécurité augmentera, la violence aussi, l’itinérance, et même les plus riches y perdront au change, devant s’isoler derrière de coûteux systèmes de surveillance et de sécurité pour se protéger des plus pauvres.

Aujourd’hui, quand je regardais ce vote, où ce sont principalement les Républicains qui se sont opposés, je me suis rendu compte à quel point cette idéologie du mérite est pernicieuse. On oublie que tout est inter-relié. On oublie que ce ne sont pas les riches banquiers de Wall Street qui ont fait des milliards, mais que c’est nous (ou le citoyen américain) qui avons accepté que de telles personnes puissent s’enrichir d’une manière aussi honteuse. Nous sommes à blâmer pour avoir élu des gouvernements de droite depuis plus de vingt ans et qui ne font pas de la nécessaire redistribution de la richesse une priorité. Et nous sommes aussi à blâmer quand nous lisons des journaux qui font de la propagande contre toute forme de redistribution de la richesse et contre n’importe quel parti osant proposer des solutions concrètes aux problèmes actuels.

Au cours des derniers dix ans, nous avons fait la sourde oreille à tous ceux qui ont signifié l’importance du rôle de l’État dans l’économie. Nous avons préféré lire les Pratte, Roy, Dubuc et autres pantins du néolibéralisme travaillant pour le compte de Power Corporation nous vanter les mérites du libre-marché et qualifier n’importe quelle alternative de « passéiste ».

Et bien, nous y voici au résultat. C’est l’heure des comptes. Et encore une fois, on a la preuve irréfutable que le marché n’est pas omnipotent, qu’il ne peut pas tout régler, et que la redistribution de la richesse par l’État et l’aide aux moins fortunés est un mal nécessaire, indispensable.

Les Représentants ont refusé de sauver leur système financier. Car s’ils l’avaient fait, ils auraient dû admettre que l’État a un rôle à jouer et qu’il faut aussi prendre du riche pour donner au pauvre ou au nécessiteux. Il aurait fullu accepter d’imposer davantage la richesse et augmenter les impôts de ceux qui gagnent beaucoup plus que ce qu’ils ont besoin pour vivre.

Et ça, au pays de l’Oncle Sam, c’est impensable.

Ici, heureusement, il y a de l’espoir. Nous sommes moins radicaux, et il existe un parti social-démocrate, le NPD, qui propose justement cela: modérer le capitalisme, dompter ce cheval sauvage qui, si puissant peut-il être, a tout de même la capacité de plonger dans le ravin sans l’organisation et la structuration de l’État.

Au-delà du mérite, il y a la nécessité d’organiser une société qui fonctionne. Et le capitalisme sans garde-fous n’a jamais fonctionné. Et cette idéologie d’un État minimal réfractaire au partage de la richesse, telle que proposée par les Conservateurs, a été un échec, est un échec, et sera encore un échec demain.

Il est temps de penser au futur et de comprendre que la société est un tout, et qu’on ne peut pas plus ignorer la douleur d’une de ses parties qu’on peut s’arracher un bras et croire que la force des autres membres pourra compenser cette perte.