Quand la gauche a peur

Aujourd’hui, aux États-Unis, la journaliste conservatrice Kaitlin Bennett a été éjectée d’un rassemblement de Bernie Sanders. Elle était calmement assise, tranquille, quand des policiers sont venus la chercher pour la forcer à quitter. Ce rassemblement, pourtant annoncé « ouvert pour tous », ne pouvait tolérer la présence d’une journaliste ayant d’autres idées que celles prônées par la gauche.

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Au Québec, même phénomène : la professeure Nadia El-Mabrouk, bien connue pour son opposition au port du voile islamique, a récemment été désinvitée d’une conférence qu’elle devait donner à l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal. Le mois précédent, c’était Québec Solidaire qui expulsait les journalistes de son congrès. En 2016, c’était Rhéa Jean, militante féministe, qui a vu sa conférence annulée parce qu’elle a eu l’audace — que dis-je, l’outrecuidance — d’affirmer que les êtres humains sont sexués, c’est-à-dire divisés, biologiquement, entre des hommes et des femmes.

La gauche ne fait même plus semblant de jouer le jeu : ses vieux réflexes soviétiques sourdent de partout, dégoulinent, salissent et corrodent le principe même de la liberté d’expression.

Il y a quelques mois, le philosophe Normand Baillargeon, pourtant un homme de gauche lui-même, faisait grosso modo le même constat que Jordan Peterson par rapport au post-modernisme et aux dérives du marxisme social :

Il y a des chercheurs et des intellectuels qui posent des questions fondamentales et qui se font censurer. Faut-il réécrire les livres […] ? On a abandonné la gauche qui défend les travailleurs, les pauvres, qui lutte contre les inégalités et contre le capitalisme. Cette gauche est plutôt une pensée postmoderne, individualiste, qui veut imposer à tout le monde sa vision personnelle.

Le problème de base avec cette analyse, c’est qu’elle oublie à quel point la censure et le mépris des opinions contraires font partie de l’ADN de tout ce qui est à gauche. Dire de la gauche qu’elle a malencontreusement censuré quelqu’un serait l’équivalent d’affirmer qu’un guépard a malencontreusement mangé une gazelle. La censure, la haine de la diversité, l’hostilité aux débats font partie de l’histoire de la gauche depuis que celle-ci a décidé qu’elle s’imposait en modèle de vertu et détentrice de l’ultime vérité.

l’archipel du goulag

S’il y a un livre que tout gauchiste devrait lire, c’est bien L’Archipel du Goulag, d’Alexandre Soljenitsyne. On y est témoin de la censure gauchiste dans toute son inhumanité, elle qui a atteint une telle perfection qu’il a fallu que ce livre s’écrive en secret et sorte clandestinement du pays où il a été rédigé. Soljenistyne, qui a été arrêté et envoyé au Goulag pour de simples lettres privées se moquant timidement du premier secrétaire soviétique, y a passé des années, et a été témoin des conséquences morbides et des conséquences terribles du pouvoir absolu concentré entre quelques mains.

Un individu accroche son manteau sur le buste de Staline ? Au Goulag ! Un autre punaise un journal et met la punaise sur le visage d’un chef soviétique ? Au Goulag ! Un chef de district est le premier à s’arrêter d’applaudir après une ovation debout de onze minutes quant aux géniales politiques du premier secrétaire ? Au Goulag ! Ton père est un Koulak, soit un ancien propriétaire terrien apte à bien exploiter celle-ci ? Au Goulag ! Ta mère ? Au Goulag ! Ton frère ? Au Goulag ! Au Goulag ! Au Goulag !

Soljenitsyne démontre, dans son œuvre, que le Goulag ne constitue pas une anomalie de l’Histoire, le fruit de la seule cruauté de Staline, mais s’est plutôt mis en place dès la révolution russe de 1917, sous Staline, et que les camps de concentration russes ont ensuite servi d’exemple à ceux des nazis.

À gauche, on ne lésine pas avec la dissidence, et il y a une raison fondamentale pour cela : de tout débat jaillit la vérité et la vérité détruit les thèses gauchistes comme de la glace sur le rebord d’une fenêtre en plein été.

la gauche a peur

C’est de cette vérité que la gauche a peur. S’il devait y avoir un débat, il serait possible de comparer les mérites de chaque position, d’opposer les faits, de considérer le bien-fondé des idées de chacun. La droite, traditionnellement plus décentralisée, n’a pas à soutenir un agenda, à se faire le porte-étendard d’une vision étroite et renfermée ; elle peut se permettre de tirer dans tous les sens et d’absorber — ou de rejeter — librement ce qui lui convient. C’est pour cela que la droite est en ébullition depuis plusieurs décennies tandis que la gauche sent le vieux sous-sol miteux de l’est de la ville.

Quelle différence y a-t-il entre un Staline qui défend ses politiques cruelles par la nécessité de protéger la société soviétique des agitateurs capitalistes et un parti politique qui exclut des journalistes sous prétexte de protéger sa propre unité ? Il n’y a là qu’un ordre de grandeur ; il s’agit de la même idée consistant à affirmer qu’il serait acceptable de s’attaquer à la liberté individuelle d’une minorité pour défendre une vague notion de liberté collective pour la majorité.

N’est-il pas ironique que la gauche, toujours prête, en théorie, à défendre telle ou telle minorité, soit celle qui n’hésite pas à écraser n’importe quelle dissidence risquant d’affaiblir la majorité ?

Il y a dans la vie bien peu de certitudes, mais si j’en avais une, une seule, ce serait celle-ci : une société qui permet qu’on censure des journalistes, des professeurs ou des chercheurs est une société bien fragile. Idem pour un parti politique.

Quand on a peur des idées des autres, on affirme déjà ouvertement sa propre défaite idéologique.