Le goulag syndical

À quelques jours d’un nouveau débrayage dans le monde de l’éducation, il est bon de se rappeler que ce ne sont pas tous les professeurs qui appuient cette mesure. Plusieurs d’entre eux ont pris ouvertement position contre la grève. La question n’est donc pas de savoir s’il y a des dissidents, mais plutôt de savoir pourquoi ceux-ci seraient obligés de se soumettre à la décision d’un monopole syndical.

Soulignons d’entrée de jeu que la liberté syndicale n’existe pas au Québec. Bien sûr, on a le droit d’être membre d’un syndicat, mais, contrairement à un pays comme la France, il n’est pas possible pour deux employés d’un même secteur d’entreprise d’être membres de deux syndicats différents; le syndicat a le monopole de l’accréditation dans le secteur déterminé. On ne permet pas non plus à un employé de choisir de ne pas cotiser à un syndicat, même s’il refuse d’en être membre. C’est la formule Rand.

En d’autres mots: même si ton syndicat ne te représente pas correctement, même s’il coupe le micro de ceux qui s’opposent à ses propositions, même s’il magouille pour arriver à ses fins, tu es obligé non seulement de lui payer des cotisations, mais en plus on t’interdit de devenir membre d’un syndicat concurrent.

La logique est celle-ci: c’est le groupe qui passe en premier, et puisque toute pluralité des idées et des voix risquerait d’en affaiblir l’unité, tous les moyens sont bons pour éliminer la dissidence.

À petite échelle, cette logique fait penser aux anciennes républiques socialistes des pays de l’Est. Ces pays communistes se targuaient d’être des démocraties populaires. Sur le papier, le comité de travailleurs soumettait ses idées et les délégués remontaient les suggestions jusqu’en haut, où l’exécutif se devait d’appliquer les décisions de la base. En réalité, tout le monde sait que c’étaient le premier secrétaire-général et son entourage qui prenaient les décisions. C’est ce qui se produit dans n’importe quel régime avec un parti unique: le pouvoir se concentre entre quelques mains et, toujours au nom de la majorité, on brime toute forme de dissidence. C’est le groupe qui compte, toujours le groupe. On peut se permettre n’importe quoi quand on le fait au nom d’un groupe. La solidarité y est forcée pour les uns, et le goulag assuré pour d’autres.

Qui a peur du pluralisme syndical?

Si le pluralisme syndical existait au Québec, ce ne serait pas la fin du mouvement syndical, loin de là. Plutôt que d’avoir des syndicats-partis-uniques qui prétendent représenter des travailleurs captifs et dont les dirigeants doivent manigancer pour se maintenir au pouvoir, chaque employé serait libre d’être membre du syndicat de son choix, ou même de ne pas être membre du tout s’il croit en son rapport de force individuel.

Ainsi, au sein d’un même corps d’enseignants, pour reprendre l’exemple actuel, il pourrait y avoir trois ou quatre syndicats différents, chacun en compétition avec les autres pour garder leurs membres (et leurs cotisations). Chaque syndicat aurait sa propre orientation idéologique, sa propre échelle salariale, et il serait libre de s’allier ou non aux autres dans le cadre de moyens de pression communs.

Ce système n’empêcherait pas les grèves, mais il en limiterait parfois l’ampleur. Il offrirait un choix aux travailleurs: être membre d’un syndicat, d’un autre, ou d’aucun. Ceux qui ne sont pas satisfaits des décisions prises par leurs représentants pourraient au moins voter avec leurs pieds. Pas besoin du mur de Berlin qu’est la formule Rand pour empêcher les travailleurs de s’enfuir. Beaucoup moins de micros coupés en perspective ou de membres qui ont peur de représailles s’ils s’expriment librement.

Les syndicats, eux-mêmes, y gagneraient. Leurs structures n’auraient de choix d’être moins lourdes et la minorité d’apparatchiks sans scrupules qui y sévit devrait céder le pas à des gens plus soucieux de s’attirer les faveurs des membres. La crédibilité sociale de ces organisations s’en trouverait augmentée.

En attendant, on connaît la recette. Les bannières, les «so-so-so», les parents frustrés, les grands discours sur l’éducation camouflant les hausses salariales indécentes. Et peut-être aussi des syndiqués anonymes, dans quelque maison de banlieue, qui garderont gratuitement des enfants privés d’école, parce que c’est là leur seule résistance: la vraie solidarité…