Le Québec sous la table des décisions

Philippe Couillard a affirmé, au lendemain des élections fédérales, que le résultat démontrait non seulement que le déclin du mouvement indépendantiste se poursuivait, mais également que le Québec serait « de retour à la table des décisions » puisqu’il a appuyé avec force le nouveau gouvernement libéral. Au contraire, le résultat de ces élections a achevé de discréditer le Québec en tant que force dont il faut tenir compte. Nous ne sommes pas à la table ; nous sommes sous la table, tels des appui-pieds de piètre qualité.

Il y a un peu plus d’un siècle, l’ancien premier ministre canadien Wilfrid Laurier, alors questionné par Henri Bourassa quant à sa décision de participer à la guerre des Boers malgré la forte opposition du Québec, avait déclaré ne pas avoir à tenir compte du Québec dans ses décisions parce que « la province de Québec n’a pas d’opinions, elle n’a que des sentiments ».

En effet, comment analyser autrement le comportement politique de gens votant indifféremment tantôt pour le NPD (centralisateur, centre-gauche, pro-environnement) ou pour le PCC (décentralisateur, droite, anti-environnement) ? Les mêmes personnes, à Québec notamment, ont pu mettre un « X » en 2011 pour un parti voulant s’attaquer aux mieux-nantis et lutter contre les changements climatiques, puis mettre le même « X » cette fois-ci pour un parti proposant exactement le contraire.

Ce magasinage politique, où les gens refusent de s’attacher à un parti représentant leurs valeurs, se contentant de suivre la vague, ne permet pas au Québec de prendre sa place à la table des décisions, mais assure plutôt que les partis politiques canadiens ne chercheront plus à prendre en considération le Québec, peu importe leurs décisions.

Pensons-y un instant. Pourquoi un parti fédéral se donnerait-il la peine d’écouter les revendications du Québec dans le cadre de l’élaboration de ses politiques, si le Québec ne vote pas en fonction des dites politiques ? Pourquoi Justin Trudeau déciderait-il en fonction du Québec s’il sait que la moitié de ses appuis ici provient de comtés anglicisés ou à forte proportion d’immigrants où un cochon peint en rouge gagnerait, et l’autre moitié de gens qui « suivent la vague » et n’ont rien à foutre de ce qu’il fait ?

Remarquons que le calcul politique était le même pour le Parti conservateur. La poignée de députés du PCC dans la région de Québec et en Beauce a-t-elle permis au Québec d’être à la table des décisions ? A-t-on vu beaucoup de députés conservateurs du Québec prendre des positions courageuses depuis quatre ans, comme la défense de notre fleuve contre l’oléoduc tant honni ou d’autres enjeux environnementaux ? Bien sûr que non. Ces régions sont acquises, et les mandarins du PCC savent que le Québec ne compte pas : on n’y gagne pas ailleurs en fonction des politiques, mais sur de simples états d’âme.

Depuis l’étrange et honnête aveu de Laurier il y a un siècle, et jusqu’à aujourd’hui, le Québec n’a été à la table des décisions que lorsqu’il a donné avec force son appui à un parti remettant en question notre appartenance au Canada. On n’a jamais autant écouté le Québec qu’entre 1960 et 1995. Le Québec, alors, était sur toutes les lèvres. Le Québec, en votant de manière cohérente et selon les politiques proposées, a forcé des modifications majeures au fonctionnement de l’État canadien. Le Québec était à la table lorsque ses citoyens ont cessé de voter selon leurs sentiments et qu’ils ont embrassé avec force l’idée indépendantiste. Nous étions assis sur la table, et nous avons forcé le Canada à négocier.

Ce n’est donc pas le déclin du mouvement indépendantiste ou le retour à la table des décisions du Québec qu’il faut célébrer aujourd’hui. Il s’agit plutôt du déclin de la force politique du Québec et notre retour non pas en tant que puissance dont le Canada doit tenir compte, mais plutôt comme des enfants un peu bébêtes et sentimentaux, qui jouent sous la table pendant que se prennent les décisions des grands.