Lent déclin

On apprenait aujourd’hui qu’une société d’État québécoise allait couper jusqu’à 3% des heures de ses employés au courant de la prochaine année. Malgré une augmentation des ventes, l’achalandage serait en diminution, ce qui expliquerait de telles coupes. La situation à laquelle ont à faire face ces employés ressemble beaucoup à ce qui adviendra de l’ensemble de la société.

Lorsque nous étions dans la partie montante de la courbe de la consommation des énergies fossiles, tout était prévisible lorsqu’on travaillait pour une société d’État syndiquée : l’ancienneté augmentait constamment, les salaires suivaient grosso modo le coût de la vie ; le futur n’était peut-être pas toujours rose, mais il était plus rose que gris. Si la richesse, la vraie — à ne pas confondre avec la monnaie, qui sert à répartir cette richesse — consiste en un ratio définissant la quantité d’énergie disponible par capita, il ne fait aucun doute que jusqu’aux années 70 en Amérique du Nord (pic pétrolier des États-Unis en 1970 ou 1971) ou 2005 sur la planète en général (pic pétrolier glocal), le futur était meilleur que le passé.

Cette vision des choses allait de pair avec la Foi dans le progrès, notre véritable religion laïque, celle qui a été embrassée dès le 18e siècle en France et aux États-Unis, puis au tournant des années 1960 au Québec. Quand on considère l’Histoire comme étant linéaire, quand on croit que hier était le repaire des barbares et demain celui de la crème et des fraises, cela aide de voir son niveau de vie augmenter d’année en année. Sinon, comment avoir la foi ? Comment croire que notre situation serait à ce point exceptionnelle que nous échapperions à la fin tragique de toutes les autres civilisations avant la nôtre ?

Désormais, notre foi est en crise. Le futur ne sera jamais plus beau que le présent. Il sera laid. Pas laid d’une manière apocalyptique, mais plutôt laid comme ce que John Michael Greer appelle un « effondrement catabolique ». Cet effondrement se caractérise par des crises amenant une réduction de la complexité, elle-même entraînant un répit jusqu’à une autre crise, puis une autre réduction de la complexité, et cela jusqu’à l’effondrement final, plusieurs siècles plus tard.

Il n’y a pas de porte de sortie à cette situation qui est la nôtre. À partir du moment où le pétrole, le sang de notre économie, devient plus rare et plus coûteux en énergie à extraire, nos ressources doivent être déviées vers cette extraction, asphyxiant progressivement le reste de l’économie. Toute tentative de créer de grands projets pour lutter contre ce problème se butte à ce qui avait déjà été défini dans le classique « Les limites de la croissance », publié en 1972, et qui expliquait que tout projet nécessitait des ressources qui manqueraient alors aux besoins fondamentaux.

Cela nous ramène à nos employés de la société d’État. S’ils veulent lutter contre les coupures que leur impose indirectement un État en manque de ressources, ils devront s’organiser. Ils sont syndiqués, donc ils peuvent s’organiser syndicalement. Or, pour cela, ils ont besoin d’être prêts à faire des sacrifices. Ils peuvent, notamment faire la grève lors du renouvellement de leur convention collective. Ils auront bien sûr un peu d’argent de leur organisation syndicale, mais s’ils veulent faire la grève, ils devront se mettre eux-mêmes, chaque employé, de l’argent de côté en prévision ce celle-ci.

Si vous avez bien suivi ma logique, vous comprenez le problème : toute somme d’argent qui sera mise de côté afin de préparer une lutte contre les coupures devra être prélevée de revenus qui sont déjà en décroissance à cause de ces mêmes coupures. Concrètement : si un employé n’a plus d’heures, comment se mettra-t-il de l’argent de côté ? Il peut bien sûr couper ailleurs, mais au final, cet « ailleurs » finira toujours par avoir un impact sur quelqu’un d’autre. Si cela se trouve, ce sont les coupures d’autres entreprises qui ont mené à des choix ayant poussé nombre de consommateurs à se priver du service de la dite société d’État.

On se trouve alors dans un cercle vicieux, où chaque coupure en entraîne de nouvelles. Il s’agit d’une dépression, mais contrairement à celle des années 1930, celle-ci n’aura pas de fin avant très, très longtemps.

D’ici là, mieux vaut attacher sa tuque. Nous n’avons peut-être pas appris à considérer l’Histoire d’une manière linéaire, mais celle-ci n’en a rien à foutre. Nos villes sont bâties sur les ruines de civilisations ayant, eux aussi, cru qu’on pouvait croître à jamais dans un environnement fini.