Pourquoi Éric Duhaime va gagner

Christian Dufour a raison de dénoncer la haine de soi et le caractère profondément hostile au Québec dont fait preuve Éric Duhaime dans plusieurs de ses interventions chez nos voisins canadiens. Duhaime défend régulièrement l’indéfendable, fait abstraction des faits les plus élémentaires, refuse de considérer la moindre complexité dans ses « analyses ». Osons dire qu’il est populaire au Canada précisément PARCE QU’IL a honte d’être Québécois et fait tout pour traîner le Québec dans la boue. Malgré tout, il continuera de gagner des appuis.

La raison est une démonstration particulièrement éloquente du sophisme de Weishaupt. Adam Weishaupt était un intellectuel bavarois qui, en 1776, a fondé une société privée, chez lui, dans un environnement ultra-catholique, où il prônait les idées des Lumières, alors particulièrement en vogue dans le milieu parisien. Ce groupe, qui s’est appelé les Illuminati (oui, CES Illuminati), contemplait un renouveau intellectuel devant libérer l’humanité du Moyen-Âge et d’un pouvoir archaïque composé de brutes sans la moindre finesse. Convaincu de la justesse de ses propos et de la supériorité de son point de vue, le groupe n’a jamais vu venir la frappe policière qui a mis fin aux rencontres et détruit les Illuminati.

En clair, les Illuminati savaient qu’ils avaient raison, que leur raisonnement était juste, que leurs idées étaient supérieures, mieux adaptées à l’époque et que la société dans laquelle ils vivaient était dirigée par un pouvoir arriéré. Mais ils ont perdu, non pas parce que leurs idées n’étaient pas les meilleures, mais parce que le pouvoir brut avait le fusil au bout du bras.

De la même manière, quiconque a la moindre éducation supérieure ou le moindre esprit critique sait qu’Éric Duhaime dit n’importe quoi, qu’il s’adresse aux émotions à défaut de pouvoir parler de faits. Il ne fait aucun doute que Duhaime est le porte-parole du milieu des affaires et que sa haine de l’État n’a d’égale que l’enrichissement personnel et le prestige qu’il en tire. Duhaime lui-même doit savoir, d’une certaine manière, que ce qu’il dit est faux, qu’il manipule la réalité et qu’il contribue à raviver de vieux comportements masochistes chez des Québécois ayant, l’espace d’une période qu’on a baptisée « Révolution tranquille », cru qu’on pouvait passer à autre chose.

Malgré cela, Éric Duhaime va gagner.

Ceux qui dénoncent Duhaime – et je ne fais pas exception – l’attaquent sur ce qui leur paraît être le plus pertinent : sa conception élastique de la réalité et des faits. Malheureusement, cela ne fonctionne pas. Duhaime ne s’adresse pas à des universitaires, à des gens ayant des connaissances intellectuelles particulières, mais plutôt au peuple, à une population ayant fréquenté un réseau d’éducation incapable d’apprendre la pensée critique et à des gens débordés par la complexité du monde actuel.

Ces gens, ces lecteurs, ne veulent pas qu’on leur explique des faits complexes, qu’on leur parle de conceptions abstraites du bien commun, qu’on fasse le récit d’études scientifiques, économiques, etc. Ils veulent du simple. Les Lumières sont compliquées ; mieux vaut voir le fusil directement, le pointer sur quelque groupe facile à atteindre et mitrailler quelques phrases pointues. Cette rébellion, c’est celle contre la complexité du monde moderne, contre la diffusion du pouvoir, contre les « pousseux de crayons » qui n’ont pas à se lever à 7h00 pour travailler à l’usine ou dans un bureau anonyme.

Duhaime va gagner précisément parce qu’il ne cherche pas à convaincre ces gens avec des arguments rationnels. À quoi cela servirait-il, d’abord ? On n’est pas dans le rationnel, mais dans l’émotif. C’est la frustration contre le monde moderne qu’il faut exploiter. La colère contre une Révolution tranquille qui a imposé une bureaucratie permettant d’atteindre des objectifs communs. La haine contre ceux qui croient qu’on pourrait encore être fiers d’être quelque chose comme un grand peuple.

Duhaime va gagner parce qu’il parle aux émotions et est donc insensible aux faits, mais il gagnera également parce qu’il connaît son heure de gloire précisément à une époque où la descente vers la partie inquiétante du pic pétrolier favorisera la dissolution des bureaucraties modernes et une simplification sociale. D’ici quelques décennies, nous n’aurons plus les moyens de gérer une grande partie de ce qui est actuellement contrôlé par l’État québécois. Dans le cadre d’un effondrement catabolique (pour reprendre le terme développé par John Michael Greer), et si on en croit les travaux de Tainter sur l’effondrement des sociétés complexes, la fin de l’énergie à bas coût permettant de financer la complexité actuelle mènera à une simplification des lois et de la société en général.

Ainsi, Duhaime gagnera non pas parce que ses idées sont meilleures, mais aussi et surtout parce que l’époque est à une réduction de la complexité, qu’une grande partie de la population est prête pour cette réduction, et que le refus des intellectuels de trouver des alternatives moins barbares aux divagations de Duhaime afin d’offrir une simplification plus humaine permet à ce dernier de briller de tous ses feux.

Au final, la société sera plus simple, il y aura moins d’intellectuels, moins de bureaucrates, moins d’État. À nous de trouver un moyen de parler à ceux qui sentent cela et qui sont prêts à suivre Duhaime non pas parce qu’il dit des choses intelligentes, mais peut-être parce qu’il est un des seuls à oser tenir de tels propos. À nous de proposer une alternative entre le statu quo et l’anarchie libertarienne prônée par un Duhaime à la solde des mieux-nantis.