Le marchandage vert des Cowboys Fringants

Récemment, le groupe de musique Les Cowboys Fringants annonçait sur sa page Facebook avoir réalisé une tournée « verte » pour son album « Que du vent ». Les 105 683 kilomètres parcourus seront « compensés » par la plantation de 624 arbres, ce qui en ferait, selon les musiciens, une tournée éco-neutre. Ce projet est même en nomination aux Vivats de l’environnement. Les félicitations d’usage des fans n’ont pas manqué, mais une question demeure : les Cowboys sont-ils vraiment verts ou tentent-ils plutôt de marchander ce qui ne pourra jamais l’être ?

Il y a deux raisons pourquoi ce calcul environnemental est malsain. D’abord, et au mieux de mes connaissances, on ne prend pas en compte les impacts indirects de la tournée, dont les coûts environnementaux menant à la construction du ou des véhicules utilisés, l’électricité et le matériel nécessaire pour les spectacles, de même que le déplacement de tous les spectateurs vers les lieux du spectacle. En mettant d’un côté les kilomètres et de l’autre les arbres, on agit comme si les véhicules apparaissaient au début de la tournée et disparaissaient par la suite, sans aucun impact de quelque autre acteur dans le calcul. On ne prend pas en compte, par exemple, le fait que plusieurs automobiles se sont approchées de leur fin de vie avec cette tournée et qu’il y aura des impacts environnementaux pour disposer de la ferraille par la suite.

Par ailleurs, ce calcul contribue à déresponsabiliser la population de ses choix environnementaux. Ainsi, si 105 683 kilomètres sont compensés par 624 arbres, on peut donc déduire qu’un arbre vaut 196 kilomètres. Moi, par exemple, ayant une terre de 10,5 hectares et donc peut-être 50 000 arbres, je pourrais donc conduire en toute impunité sur plus de 10,6 millions de kilomètres, soit près de 14 allers-retours vers la Lune. Y a-t-il une seule personne qui peut sérieusement croire que cela serait responsable et « éco-neutre » pour la planète ? Si on extrapolait, n’importe qui pourrait planter des arbres — et qui parle d’en prendre soin ; c’est facile de planter, mais plus difficile de leur assurer une vie longue à l’abri des tronçonneuses — pour ensuite prendre son VUS préféré et aller manger des kilomètres pour le plaisir. À ce jeu, les plus grands défenseurs de l’environnement sont peut-être les ruraux qui vont assister au Monster Spectacular une fois l’an au Stade olympique de Montréal !

Cette manière de calculer, de tenter de négocier avec la planète, ne peut nous faire oublier les étapes classiques d’un deuil, dans ce cas-ci de celui de la civilisation industrielle : déni, colère, marchandage, dépression et acceptation. Les Cowboys, comme beaucoup d’entre nous, en sont au troisième stade : après avoir beaucoup dénoncé, dans leurs chansons ou ailleurs, les conséquences néfastes de notre mode de vie, ils tentent de marchander : « Peut-être pourrions-nous conserver notre mode de vie si nous faisons [ceci] ou [cela] ». Malheureusement pour eux — et pour nous — on ne marchande pas avec la planète. On ne peut pas davantage maintenir un mode de vie inadéquat en plantant quelques arbres qu’on peut négocier quelques années supplémentaires avec le gars à la faucheuse quand l’heure est venue.

Si on fait remarquer cela aux fans, la réaction est habituelle : « Mais, mais… Au moins ils font quelque chose ! C’est mieux que rien ! ». Vraiment ? Est-ce VRAIMENT mieux que rien ? À mon avis, et avec tout le respect que j’ai pour les Cowboys Fringants et pour leur excellente musique, il aurait été mieux pour l’environnement de ne rien faire, c’est-à-dire ne pas faire de tournée et de ne pas planter d’arbres. Quand on est sur un cours d’eau et qu’on fonce vers la chute, la question n’est pas de ralentir la progression, mais de l’arrêter. En faisant tous ces kilomètres, et malgré les arbres plantés, le groupe a contribué à une pollution et à une déplétion d’énergies fossiles non renouvelables. Il aurait mieux fallu ne rien faire.

Le vrai changement vert ne sera probablement jamais mis en œuvre ni par les Cowboys, ni par nous. Il y a trop à gagner, individuellement, à s’accrocher à la civilisation industrielle telle que nous la connaissons. Si les Cowboys Fringants voulaient changer les choses, ils le pourraient simplement : mettre fin aux tournées en-dehors du sud du Québec, faire des concerts seulement dans des villes où on peut se déplacer en train, faire un concert acoustique sans électricité, le faire le jour pour profiter de la lumière, ne pas accepter de vendre des billets à quiconque habite plus loin que 20 kilomètres du lieu du concert, etc. Je ne retiendrai pas mon souffle : cela n’arrivera pas volontairement. Un jour, la plupart de ces propositions seront appliquées, mais ce sera parce que l’énergie coûtera trop cher pour être gaspillée comme elle l’est actuellement, même en échange de quelques arbres.

On ne marchande pas avec la planète. Les Cowboys Fringants gagneront peut-être un prix, mais nous serions tous perdants si nous devions faire la promotion de l’idée selon laquelle on peut se permettre tous les excès en échange de quelques centaines d’arbres. Le vrai changement commence en chacun de nous par la réduction de notre dépendance au pétrole et par une économie de l’énergie. Toute autre conception, au final, ne sera « Que du vent »…