Fièrement né pour un petit pain

S’il y avait une seule expression qui pouvait résumer l’ampleur de l’anglomanie et du déni de soi qui sévit dans la sphère publique depuis quelques années, ce serait celle-ci. La peur, viscérale, atavique, d’être « né pour un petit pain » teinte le discours de tous ceux qui s’opposent à toute mesure susceptible de mettre un terme au recul de notre langue nationale.

Que ce soit pour s’opposer à la francisation de nos institutions publiques d’éducation supérieure, de nos garderies subventionnées, ou autres, les ennemis du français tiennent toujours sensiblement le même discours : « L’anglais ouvre les portes de l’international et c’est la clef de la réussite. » Invariablement, quand on pousse ces gens dans leurs derniers retranchements en leur rappelant leur responsabilité historique face à leur patrie, ils lèvent les yeux vers le ciel par dépit et rappellent qu’ils ne sont pas « nés pour un petit pain ». Bref, ils veulent faire du cash, du gros cash.

Pourtant, qu’y a-t-il de mal à être « né pour un petit pain » ? Le petit pain, c’est celui du boulanger. C’est celui de l’artisan qui se lève de bonne heure le matin et qui pétrit la pâte de ses mains. C’est celui qui achète son grain chez le fermier voisin. C’est celui qui connaît le nom de ses clients. Celui qui vit une vie honnête, ni riche, ni pauvre, mais pleine. Une vie enracinée.

On dit parfois d’un homme qu’il a besoin à la fois de racines et d’ailes. Depuis des décennies, on s’applique à détruire ces racines. On a d’abord tué Dieu et déserté Ses magnifiques églises, Ses cathédrales qui faisaient notre fierté et qui nous distinguaient sur ce continent. Puis, quand Dieu fut mort et enterré, on a tué notre histoire, nos héros, ces grands découvreurs, ces grands bâtisseurs de notre pays. Enfin, on s’est appliqué à détruire ce qui restait de notre langue. On se suicide d’une manière tellement systématique qu’il est devenu controversé simplement de considérer qu’il y a un « nous » et un « eux ». Ce qui était normal dans l’histoire humaine depuis des millénaires devient aujourd’hui superflu. Nous ne sommes plus que des humains déracinés, cherchant à accumuler des richesses factices en attendant que nos enfants nous placent dans des centres de vieux où nous mourrons dans l’indifférence la plus totale.

Or, nous ne survivrons pas à tout l’argent accumulé du monde. Quand on met la réussite individuelle sur un piédestal, quand on considère comme normal de se faire violence en s’imposant une langue étrangère et de vivre une vie n’ayant comme finalité que d’être en compétition avec un Asiatique de l’autre bout du monde, on vit une vie vide et destinée à l’échec. L’argent, plutôt que de constituer un OUTIL permettant d’acheter des biens permettant de vivre une vie digne, devient l’objectif. Et cet objectif est mortel.

À l’inverse, si on s’enracine, si on vit dans le local, si on refuse cette mondialisation déjà en phase terminale (le pic pétrolier achèvera de la détruire), si on est « né pour un petit pain », on peut atteindre quelque chose que tout l’argent salement gagné du monde ne pourra jamais obtenir : le sens. À défaut d’avoir l’accumulation de capital d’une vie passée à courir et à se lamenter sur le manque de temps, on obtient la seule vraie liberté : celle d’avoir vécu avec honnêteté, mais, surtout, d’avoir vécu en homme libre, un homme auquel on n’a pu rien imposer qu’il n’ait pas lui-même choisi.

Lanza del Vasto, un disciple de Gandhi, disait :

« Pour que le travail même, et non le paiement seul profite à l’homme, il faut que ce soit un travail humain, un travail où l’homme entier soit engagé : son corps, son cœur, son intellect, son goût.

L’artisan qui façonne un objet, le polit, le décore, le vend, l’approprie aux désirs de celui à qui il le destine, accomplit un travail humain. Le paysan, qui donne vie aux champs et fait prospérer le bétail par une œuvre accordée aux saisons, mène à bien une tâche d’homme libre.

Tandis que l’ouvrier enchaîné au travail à la chaîne, qui de seconde en seconde répète le même geste à la vitesse dictée par la machine, s’émiette en un travail sans but pour lui, sans fin, sans goût ni sens. Le temps qu’il y passe est temps perdu, vendu ; il vend non son œuvre, mais le temps de sa vie. Il vend ce qu’un homme libre ne vend pas : sa vie. C’est un esclave. »

L’ouvrier de del Vasto n’est pas seulement enchaîné à une machine physique, mais c’est également le travailleur intellectuel moderne, qui produit des biens en série pour quelqu’un d’autre. Quelle différence, en fin de compte, entre le travailleur plaçant les mêmes pièces de métal sur les mêmes socles pendant huit heures, et celui qui travaille dans une langue étrangère à faire le même travail abrutissant avec sa tête ?

Être « né pour un petit pain », c’est rejeter les mirages de l’enrichissement personnel et de l’abrutissement au service d’autrui comme finalité. C’est faire de sa vie non pas un témoignage de la vacuité de celle-ci, mais plutôt une célébration de son caractère éternel, alors que la vie riche et pleine de sens, enracinée, est féconde de milliers d’autres pendant que celle, mondialisée et anglicisée, ne peut rien produire d’autre qu’un désert où plus rien ne poussera.

Être « né pour un petit pain », c’est affirmer à la face du monde, de ses tyrans et de ceux qui croient que tout s’achète, qu’il y a certaines choses qui ne se vendent pas, qu’ils y a ici des hommes et des femmes qui valent davantage que tout ce qu’ils ont à offrir. C’est planter un drapeau et déclarer à l’humanité qu’ici vit un peuple libre, sur une terre libre, que ce peuple vit dans sa langue, selon ses valeurs, et que ces conditions ne sont pas monnayables ou négociables.

Je suis né pour un petit pain et j’en suis fier.

9 Réponses

  1. Vous ne faites pas que défendre la langue française, vous la maniez aussi avec talent.
    J’ai aimé votre texte.
    N’ayant pas vos compétences langagières, vous devrez vous contenter d’un style plus sommaire et quelque peu télégraphique :
    Mondialisation = américanisation = empire = dictature (politique économique, sociale, financière, monétaire, culturelle et donc… linguistique.)
    L’imposition de l’anglais est aux langues ce que les OGM (firme américaine Mosento) sont à l’agriculture : la dépossession pour tout à chacun de sa culture. Pour quel objectif ? régner en maître absolu.
    Citation de François Mitterrand peu de temps avant sa mort, rédigeant avec le journaliste Benamou, ses mémoires :
    « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans morts. Apparemment […] Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde. »
    De Gaulle l’avait déjà compris bien avant lui.
    Je vous suggère de vous intéresser de près à un homme politique qui monte en popularité en France et sur lequel je fonde beaucoup d’espoir.
    Il s’appelle François Asselineau.
    Il a un site politique (u-p-r.fr) où vous trouverez des articles d’actualités, des conférences en lignes sur des sujets fort instructifs, un forum, des dossiers de fond (historiques entre autre)…
    Son programme politique : sortir de l’UE, de l’OTAN et de l’Euro.
    Que la France reprenne son indépendance politique, économique, financière, monnétaire, diplomatique et culturelle.
    Il pense et parle aussi de la francophonie et du contre-poids politique et économique qu’elle pourrait réprésenter si une volonté politique était menée en ce sens.
    Je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec la situation du Québec:
    – En France, nous devons nous libérer de l’UE qui nous fait lentement mais sûrement disparaître (c’est l’objectif) ;
    – Et vous, au Québec, vous devez vous libérer du fédéralisme canadien qui vous fait lentement mais sûrement disparaîte (c’est l’objectif).
    Ce n’est vraiment pas une vue de l’esprit. Je pense sincèrement que nous avons, chacun à notre échelle, la même voie a prendre.
    La seule façon de faire barrage à cette emprise impériale est de ré-affirmer, renforcer les nations. La seule voie envisageable.
    François Asselineau s’y emploie sans grand relais des médias dominants, cela va s’en dire, mais internet est là.
    Son nom et son mouvement connaissent une vraie montée dans l’opinion et ne pourra que grandir.

    Faites-vous une opinion, allez visiter ce site, vous pourrez peut-être y puiser quelques éléments de réflexions. Ce qui, en soit, est déjà séduisant. Non ?

  2. Le combat des Français pour rétablir leur indépendance a tout mon respect. C’est le même combat, quoi que je crois que la France est dans une bien meilleure position que le Québec…

  3. J’ai retransmis sur mon Facebook.
    Voici ce que j’ai ajouté à la suite:
    LE SENS. Voilà je pense l’enjeu qui englobe les autres.
    Or le Système ne veut pas que nous ayons une identité.
    Il ne veut PAS que notre vie ait un sens.

  4. Exactement. Tant que nous croyons que rien n’a de sens, nous sommes prêts à accepter les pires dérives sur le plan personnel. Nous sommes prêts à vivre des sous-vies et à finir vieux à se faire torcher dans des centres à la fin d’une vie vide n’ayant, finalement, servi à rien.

  5. Excellent texte! Il résume très bien ce que je pense du sujet. Vous avez une bonne plume et vous démontrez un excellent esprit patriotique et social.

  6. Vous dénoncez avec justesse le masochisme social si répandu au Québec qui nous est inculqué par le multiculturalisme et le rouleau compresseur anglo-saxon.

  7. Merci !

  8. C’est le même combat que celui du Cercle Solidaire Québécois, à ne pas confondre avec Québec Solidaire. Nous sommes nationalistes et socialistes et nous luttons fermement contre le masochisme national.

  9. Ëtre né pour un petit pain n’a pas la même signification pour moi. Ce vieux dicton bien ancré dans l’inconscient collectif des québécois renvoie plutôt au sentiment d’infériorité que chaque peuple colonisé intériorise et transmet de génération en génération. Ëtre né pour un petit pain donc, c’est se contenter des miettes qui tombent de la table des détenteurs des moyens de production. Se défaire de cette idée c’est prendre confiance en ses moyens.

Comments are closed.