Les universités anglos : malades d’étudiants étrangers

N.B. Ce texte, non publié jusqu’à aujourd’hui, m’a été soumis par Michel Moisan, professeur de physique à l’Université de Montréal. Le sujet est tout à fait connexe à l’apartheid universitaire que je dénonce dans mon essai. En rouge, quelques passages qui me semblent particulièrement pertinents.


Les étudiants étrangers et leur financement par l’État québécois

Les étudiants universitaires en grève se posent, avec raison, la question du bon usage du budget de l’État fait par nos universités. La présence des étudiants étrangers dans le système universitaire est un aspect méritant d’être examiné de ce point de vue.

Les coûts du système universitaire de premier cycle sont principalement à la charge du gouvernement du Québec, en d’autres mots c’est le contribuable québécois qui doit en assurer l’essentiel du financement. Il est possible de distinguer deux groupes d’étudiants étrangers que nous sommes justifiés d’accueillir dans nos universités (nous allons nous en tenir aux études de niveau baccalauréat (premier cycle), excluant donc les Études de maîtrise et de Ph. D. dans ce qui suit).

  • Ceux-ci proviennent de pays en émergence ou en voie de développement. Les recevoir dans nos universités constitue une contribution québécoise à l’aide internationale, encore faudrait-il toutefois que le niveau de ce financement soit en conformité avec les priorités du budget du Québec.
  • Ceux-ci proviennent de pays développés et il y a une perspective d’échange, de réciprocité. C’est le cas des ententes universitaires avec la France, mais pas (ou très peu) avec les États-Unis. On peut se poser la même question pour les provinces canadiennes. Le fait est qu’en 1996, le Ministère de l’Éducation du Québec avait imposé aux étudiants canadiens inscrits dans les universités québécoises, à défaut de réciprocité, des frais de scolarité qui correspondaient à la moyenne des frais de scolarité des provinces canadiennes. Dans ce qui suit, le terme étudiant étranger désigne à la fois les Canadiens hors-Québec et les Internationaux.

Considérer le financement global des divers ministères et non pas seulement celui du Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS)

Dans l’examen des coûts de formation de ces étudiants, il y a lieu de prendre en compte toutes les contributions gouvernementales québécoises, non seulement celles du MELS mais aussi celles des autres ministères comme, dans l’exemple qui suit, du Ministère de la Santé et des Services Sociaux (MSSS).

Pour aborder cet aspect, considérons le coût de la formation des étudiants en médecine (il faut quatre ans pour obtenir le titre de MD avec une année préparatoire selon la formation antérieure, notamment pour les Cégépiens). Si l’on s’en tient au seul financement de l’enseignement universitaire (enveloppe budgétaire du MELS), les étudiants canadiens hors-Québec en médecine paient environ 9 000 $/an et leurs confrères internationaux (notamment Américains) environ 24 000 $/an. Mais ce poste ne comprend pas le financement par le MSSS, portant à environ 300 000 $ le coût global estimé pour le cours de MD (document UdeM). Puisque 47,6 % de la cohorte MD de McGill (par rapport à 2,1 % pour celle de l’UdeM) ne vont pas exercer au Québec et ne jamais y payer d’impôts, c’est du financement à perte. En excluant les étudiants du Nouveau Brunswick à qui la Faculté de médecine de l’UdeM réserve chaque année trois places sur demande du Gouvernement, la perte pour le contribuable québécois, par étudiant canadien hors-Québec diplômé, est d’environ 260 000 $ alors qu’elle est d’au minimum 175 000 $ pour les Internationaux.

Certes, McGill est une université reconnue en médecine, mais est-ce judicieux que nous contribuions à financer un aussi grand nombre d’étudiants canadiens hors-Québec et de « pauvres » étudiants américains? Surtout, ne prive-t-on pas ainsi le Québec de médecins dont on déplore, dans les journaux, qu’ils ne sont pas assez nombreux ? Qui plus est, la forte présence d’étudiants non québécois fait en sorte que la formation dispensée ne tient pas suffisamment compte des besoins populationnels exprimés par le MSSS, par exemple au cours des années passées, pour une formation accrue en médecine familiale. Il semble en effet mieux indiqué pour McGill de préparer des médecins spécialistes, ce qui est plus prestigieux pour sa « réputation internationale » on en conviendra.

Partage des programmes entre universités

Si un programme doit son existence à la présence majoritaire d’étudiants non québécois, n’y aurait-il pas lieu d’établir ce programme dans une seule université (francophone ou anglophone, suivant le cas). Plusieurs programmes de McGill et Concordia devraient être examinés sous cet angle puisque ce sont ces universités qui reçoivent le plus d’étudiants internationaux et canadiens hors-Québec. Considérons, à cet effet, le taux de rétention au Québec des diplômés de McGill en Médecine dentaire, qui se situe entre 45 et 50% (pourcentage tenant compte d’un éventuel stage de formation en dehors du Québec, après leur diplomation, avant leur inscription à l’Ordre des dentistes) : on peut s’interroger sur l’opportunité de former des dentistes à McGill (29 étudiants inscrits/an et 85 à l’UdeM). Pourquoi ne pas en faire un seul programme, regroupé à l’UdeM pour ce qui est de l’enseignement magistral qui, comme il se donne en français, augmenterait le taux de rétention des diplômés puisque ceux-ci pourraient plus facilement obtenir le permis d’exercer au Québec de l’Office Québécois de la Langue Française (OQLF). Le chevauchement de programmes conduit à des coûts encourus à perte, sans qu’il le sache, par le contribuable québécois.

Le cas de Bishop university

Cette université de premier cycle comptait, il y a quelque temps, une majorité d’étudiants Canadiens hors-Québec. Il a déjà été suggéré dans le passé de fermer cet établissement pour mettre fin à une perte financière, sans contrepartie, pour le contribuable québécois. Notons d’ailleurs que son Principal s’est octroyé (à même les impôts des Québécois) salaire et avantages (315 225 $ pour veiller sur 2200 étudiants) dépassant ceux du Recteur de l’université de Sherbrooke (282 700 $ pour 37 000 étudiants): n’importe quoi pourrait-on dire.

Revenus en provenance des droits de scolarité, frais afférents et frais administratifs

Au début, la différence entre les droits de scolarité perçus par l’université pour les étudiants non québécois par rapport à ceux des étudiants résidants du Québec revenait intégralement au MELS. Ce n’est plus le cas maintenant alors qu’une partie importante de cette différence est intégrée au budget de chaque université. Ainsi, à McGill le montant moyen annuel encaissé par étudiant équivalent-plein temps (comprenant une partie de droits de scolarité plus les frais afférents et administratifs) est de 6 916 $ alors qu’à l’UdeM, il n’est que de 2 791 $ (chiffres 2011 : l’UdeM reçoit, en premier lieu, comme étudiants internationaux des Français dont les frais de scolarité sont les mêmes que ceux des étudiants québécois). Ceci donne un avantage budgétaire net à McGill sur l’UdeM d’environ 87 millions $/an (pour 8 500 étudiants en moins à McGill!).

Par ailleurs, comme nous venons de le voir, plusieurs de ces étudiants non québécois vont quitter le Québec avec leur diplôme, sans contribuer ultérieurement par leurs impôts au financement (comme tous les Québécois) du système universitaire. Autrement dit, McGill profite du système actuel de droits de scolarité à titre personnel et laisse le contribuable québécois acquitter les pertes en impôts.

Conclusion

L’examen de l’aspect budgétaire de la formation universitaire au premier cycle fait apparaître des distorsions importantes dans les revenus encaissés par les universités en moyenne par étudiant et dans la rétention au Québec des diplômés les plus coûteux en termes de formation.

En effet, McGill retire des revenus par étudiant dépassant largement ceux de l’UdeM et engrange cette différence dans son budget de fonctionnement. Par ailleurs, bon nombre d’étudiants non québécois dont la formation est coûteuse vont quitter le Québec sans jamais participer, par les impôts, au financement du système qui les a formés. Les universités anglophones (qui accaparent plus de 25% du financement global au Québec) sont particulièrement visées car elles reçoivent, davantage que les universités francophones, des étudiants internationaux (payant le tarif international à la différence des Français) et canadiens hors-Québec.

Pour mettre fin à l’accueil disproportionné de non-Québécois, par exemple, en Médecine et Médecine dentaire et tenir davantage compte des besoins du Québec, McGill devrait dispenser la moitié de son enseignement de médecine en français. Que penser, en même temps, des étudiants québécois francophones qui n’ont peut-être pas pu concourir à égalité (c’est-à-dire en se reportant à la cote R des Cégeps) avec des étudiants étrangers. Ainsi, à McGill les Américains ont des sièges « autorisés » en Médecine par le MSSS (pourquoi ?) et il ne semble pas y avoir de limitations à l’inscription des étudiants Canadiens non résidants du Québec. Ceux-ci contribueraient ultérieurement, dit-on, au fonds de dotation de McGill (affirmation faite sous toute réserve) !

Enfin, compte tenu du taux très élevé d’étudiants étrangers (25% de son contingent, les Canadiens hors-Québec étant en sus de ce pourcentage), le fait que des étudiants québécois n’entrent pas dans le système universitaire craignant un endettement excessif ne saurait être une véritable préoccupation de la Principale de McGill : quoiqu’elle en dise, son université fera toujours le plein d’étudiants, qui plus est des étudiants « qui rapportent ».

Michel Moisan, professeur de Physique, Université de Montréal

Sources : Pierre Dubuc, Le Devoir, 6 avril 2012.– Patrick Sabourin : un médecin pour le prix de deux, Action Nationale, décembre 2006.– Rapports annuels des établissements, MELS, Assemblée nationale, novembre 2011. — Mémoire UdeM à la Commission parlementaire sur la qualité, l’accessibilité et le financement des universités, février 2004. États financiers des universités Concordia, McGill et Montréal.

4 Réponses

  1. De plus en plus de voix s’élèvent pour qu’on mette fin au surfinancement des universités de langue anglaise du Québec et pour que celles-ci se cantonnent à leur rôle traditionnel d’être au service de la minorité anglophone historique.

    À quel moment nous écouterons-nous ? Combien d’années encore à attendre avant que le Québec ne complète sa Révolution tranquille et devienne enfin mature ?

  2. Injustice! Je répète, je serai prêt à aller manifester devant l’université McGill.

  3. L’anglomanie est rendue tellement étendue. C’est même difficile de s’y opposer. Regarde juste un site comme Vigile.net, qui cochonne un bonne partie de sa page avec de l’anglais.

    Parfois, je me demande s’il y a de l’espoir…

    Je regarde les mouvements actuels.

    Dès qu’il est question de langue, ils courent tous se cacher dans leur trou.

  4. Bonjour.

    Qu’en est il des étudiants étrangers qui souhaitent étudier puis vivre au Quebec et devenir citoyens (et donc contribuer à l’avancement de la société et y payer des impôts) ?

    Je suis Algérien bientôt diplômé et j’aimerais savoir si il m’est possible de suivre un cheminement pareil, comment ?

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