Apartheid universitaire : la solution lettonne

C’est fait ! Apartheid universitaire est en librairie depuis ce matin ! Pour souligner sa sortie, le quotidien Métro a publié une entrevue sur le sujet où je parle de la nécessité de financer les institutions universitaires de langue anglaise au pro rata de la minorité anglophone historique.

J’affirme :

Si on finançait de manière équitable les universités au Québec, il faudrait franciser les Universités Bishop, McGill et la moitié de Concordia. Ça vous donne une idée de l’ampleur du surfinancement.

Je maintiens cette affirmation, mais j’aimerais suggérer une autre solution, telle qu’elle est exprimée dans la conclusion de mon essai : il est possible pour les anglophones de conserver leurs institutions actuelles, mais d’y donner davantage de cours en français. Comment ? En s’inspirant de la Lettonie.

La Lettonie : le Québec en accéléré

La situation en Lettonie ressemble beaucoup à celle du Québec, mais à une vitesse supérieure. Le pays a été conquis par l’URSS et entre la première moitié du vingtième siècle et l’indépendance de 1991, la proportion de russophones est passée de 18% à 42%. Pendant l’occupation soviétique, la langue de l’administration était le russe, ce qui a contribué à augmenter drastiquement l’attrait de cette langue.

Après l’indépendance, la Lettonie a constaté un problème fondamental : elle était au prise avec deux réseaux scolaires parallèles : un russe, particulièrement puissant dans la capitale, Riga, où près de 40% de la population parlait cette langue, et un autre en letton. Problème : comment assurer la primauté du letton dans un contexte où il est possible pour quelqu’un de vivre toute sa vie en russe, dans un système scolaire séparé, et appuyé dans ses perspectives par la proximité d’une Russie voisine ultra-puissante ?

La solution lettonne est géniale. Plutôt que d’attaquer le réseau russe de front, on a décidé d’augmenter progressivement la proportion des cours à être donnés en letton. Grâce à cette politique des petits pas, on a atteint une situation où, en ce moment, près de 60% des cours donnés dans les écoles russes sont donnés en letton, avec seulement 40% dans la langue minoritaire. Ainsi, en faisant du letton une langue obligatoire dans des domaines dépassant de beaucoup la simple linguistique, on a forcé les russophones à s’ouvrir à la réalité nationale et à accepter leur statut minoritaire.

Cette politique a permis de faire remonter significativement la proportion de locuteurs lettons et de diminuer celle des russes, augmentant la vigueur de la langue nationale et permettant une meilleure cohésion sociale, redonnant au letton son véritable statut de langue officielle, commune et nationale du pays. Une organisation comme l’OSCE a d’ailleurs félicité la Lettonie pour sa politique dite du « 60/40 », soulignant qu’elle respectait les droits de sa minorité d’une manière supérieure à ce qui se faisait dans de nombreux autres pays européens.

Une idée pour le Québec

Ce que je suggère dans Apartheid universitaire, c’est de s’inspirer de cette manière de faire les choses en l’adaptant à la réalité québécoise. Si on n’a pas le courage de prendre de front le réseau de langue anglaise afin de le franciser, on peut le forcer à donner un nombre suffisant de cours en français pour qu’existe une correspondance entre le poids démographique de la minorité anglophone historique et le financement non pas seulement des institutions, mais des cours donnés en anglais.

Concrètement, je propose la règle du « 60/40 » au cégep et du « 80/20 » à l’université. Puisque dans le premier cas la minorité anglophone historique reçoit 13,7% du financement pour ses cégeps, on pourrait simplement forcer ceux-ci à donner 60% de leurs cours en français, ramenant le financement à 6,4%; beaucoup plus près de 5,6% que constitue la minorité anglophone historique. De la même manière, le 29,3% du financement des universités de langue anglaise serait ramené à 5,9%; à un cheveu de l’équilibre parfait.

Cette méthode a l’avantage de ne pas brusquer la minorité de langue anglaise. On lui permet de conserver ses institutions, de continuer à les administrer, de continuer à y publier en anglais si c’est son choix. Mais on force celles-ci à respecter le caractère français du Québec et à faire des gens qui les fréquentent non pas des bilingues à peu près fonctionnels, mais des citoyens capables de bien s’intégrer en français, d’y travailler, d’y vivre, bref, de participer à un vivre-ensemble permettant d’embrasser l’idée que la véritable langue commune, au Québec, est le français. Accessoirement, on aurait l’occasion de faire comprendre aux étudiants étrangers, du Canada ou d’ailleurs, que le français est non négociable au Québec.

Un essai important

Qu’on me pardonne de faire de l’auto-promotion, mais je crois pouvoir affirmer que mon essai est important. Peut-être pas parce qu’il est le plus facile à saisir (certains chapitres sont complexes), mais parce qu’il est incroyablement bien documenté et parce qu’il offre la possibilité de comparer notre situation à ce qui se fait ailleurs dans le monde.

Je vous invite à vous procurer Apartheid universitaire et à découvrir de quelle façon le Québec constitue une anomalie mondiale, non seulement parce qu’il surfinance les services de sa minorité et met en danger jusqu’à l’existence de sa langue commune, mais parce qu’il a tous les outils pour mettre fin à cette injustice et qu’il continue de fermer les yeux.

Cet essai, c’est le coffre à outils idéologique rempli d’objets incisifs à lancer au visage de ceux qui aimeraient renier la réalité la plus douloureuse qui soit : nous ne sommes pas encore maîtres chez nous.