HEC : Intégration ou capitulation ?

« Ces étudiants-là n’échappent pas complètement au français. Ils vont à la cafétéria manger du pâté chinois et non du Chinese pâté. Ils sont confrontés au français, puisqu’ils baignent dans un environnement en français ».

Kathleen Grant, directrice des communications HEC Montréal, parlant du nouveau programme unilingue anglais des HEC.

kathleen.grant@hec.ca

La lettre ouverte de Michel Patry, directeur des HEC, en réponse à la polémique autour de l’anglicisation de ce qui fut jadis une grande université francophone, et en complément de cette incroyable ânerie proférée par Kathleen Grant, est sublime. J’aimerais trouver un meilleur mot, mais je dois me contenter de celui-ci. En quelques paragraphes bâclés, il ressasse l’ensemble des préjugés qui gangrènent actuellement notre société et limite sa capacité à assurer non seulement le futur de sa langue, mais également de son éducation en tant que bien collectif.

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Premier préjugé : « l’ouverture » à la mondialisation.

Sa lettre étant intitulée « S’ouvrir à la mondialisation », cette préconception est centrale : l’auteur considère que c’est la langue anglaise qui permet de « s’ouvrir sur la mondialisation ». Le problème avec cette vision est qu’elle est extrêmement myope sur le le long terme. D’un côté elle part du principe que la « mondialisation » constitue une fin en soi et que ce processus serait souhaitable. D’un autre, elle sous-entend que cette « mondialisation » serait durable. Et finalement, que cette « mondialisation » ne devrait se faire qu’en anglais.

Or, tous ces arguments ne sont que des opinions. La mondialisation peut être souhaitable ou non ; il y a là matière à débats. Cette mondialisation se vit-elle en anglais ? Oui, en partie dans le cas des affaires, dans une certaine partie du monde. Dans une autre partie, elle se fait en russe, en mandarin, en japonais. Et partout, sauf exception, la langue anglaise perd de son lustre en tant que lingua franca, un peu au même moment où son dollar perd son statut de valeur refuge.

Donc, si on part du principe que la mondialisation est quelque chose de souhaitable – ce qui reste à démontrer, comme je l’ai écrit, et nous en reparlerons à une autre occasion – l’anglicisation des HEC contribue à favoriser la formation de futurs étudiants adaptés au monde d’hier. Des individus qui arriveront sur le travail à un moment où c’est le mandarin qui sera en demande et où une armée d’anglicisés se battra pour un nombre de postes réduits. On est loin d’une « relève québécoise [qui] mérite une excellente formation qui la prépare à affronter une concurrence de plus en plus mondialisée ».

Deuxième préjugé : la mission des HEC.

Tout au long de son texte, M. Patry propose un argumentaire selon lequel il serait normal que les HEC favorisent la compétitivité avec le reste du monde. Il propose donc cette anglicisation comme une manière d’y arriver. Cela pose un problème fondamental : en quoi le fait d’angliciser notre jeunesse contribuerait-il à nous donner, collectivement, un avantage sur le reste de la planète ?

Qu’on me comprenne bien : ce qui fait notre spécificité, ce qui constitue notre avantage, c’est PRÉCISÉMENT le fait que nous parlions français. Cela FORCE les entreprises désireuses de s’établir au Québec à s’assurer une maîtrise de notre langue. Ce n’est pas en parlant anglais que nous serions plus « compétitifs ». Nous serions simplement plus faibles car nous perdrions une partie de nous-mêmes, de ce qui fait notre originalité, notre spécificité.

Individuellement, un étudiant qui apprend l’anglais pourrait quitter pour les États-Unis, y gagner beaucoup d’argent, et grand bien lui fasse. Cela nous ramène cependant à la mission d’une université financée par l’État. Celle-ci ne doit pas avoir comme objectif l’enrichissement individuel et le bien-être d’individus qui peuvent ensuite quitter le Québec et s’enrichir ailleurs ; elle doit valoriser l’enrichissement collectif des Québécois en respectant nos valeurs profondes.

En anglicisant nos jeunes, nous n’enrichissons pas le Québec. Nous ne le rendons pas plus compétitif. Nous contribuons seulement à saper le fondement de notre aménagement linguistique et à affaiblir notre capacité à vivre chez nous selon nos valeurs. Nous ne sommes pas compétitifs ; nous sommes à genoux.

Troisième préjugé : l’intégration.

La pire des conneries proposées par M. Patry est celle-ci :

HEC Montréal se fait aussi un devoir d’offrir aux différentes communautés linguistiques, d’ici et d’ailleurs, des cheminements facilitant l’intégration d’étudiants dont le français n’est pas la langue maternelle. Nous observons que plusieurs étudiants étrangers souhaitent connaître le Québec, et même s’y installer. Si nous ne mettons pas en place les structures d’accueil facilitant leurs études et leur intégration, un établissement comme le nôtre les perdra […].

Suivez-moi bien, parce que c’est incroyablement loufoque. M. Patry suggère que nous renforcerions le français et l’intégration des immigrants en leur facilitant l’accès à l’anglais. Nous ferions venir des gens de l’autre bout du monde, nous leur enfoncerions de l’anglais dans la gorge du matin au soir, ceux-ci pourraient ensuite se faire servir en anglais un peu partout au centre-ville (merci à la bilinguisation forcée de notre jeunesse), et cela renforcerait leur intégration.

M. Patry nous prend pour des idiots.

En terme de connerie, c’est à peine un iota moins pire que Kathleen Grant, directrice des communications HEC Montréal, qui avait affirmé que les étudiants étrangers s’intégreraient parce qu’ils commanderaient du pâté chinois à la cafétéria et non pas du « chinese paté ».

Désolé de faire éclater ses fantasmes, mais ce n’est pas davantage en parlant anglais qu’on s’intègre à la langue française que c’est en larguant des bombes sur un pays qu’on y fait la paix. Les études – toutes les études – ont démontré que c’est le travail qui est le principal vecteur d’intégration. Et les études ont également démontré que la langue de la scolarité influe directement sur la langue du travail. Ce n’est pas en achetant du pâté chinois plutôt que du « chinese pâté » qu’on s’intègre, n’en déplaise aux bouffons qui dirigent ce trou noir de l’intelligence dont le statut d’université devrait faire honte à quiconque a ne serait-ce que des connaissances de base sur le processus d’intégration des immigrants.

En clair, on ne participe pas à l’intégration des immigrants en les éduquant, à nos frais, en anglais. On participe plutôt à leur exclusion, on encourage leur replis sur soi et on nuit à leur capacité et à leur désir à apprendre la langue des Québécois. On leur lance le message suivant : « Jusqu’au cœur des institutions québécoises, c’est l’anglais qui vous ouvre les portes ». Croyez-vous sérieusement qu’on va intégrer un immigrant de cette manière ? Cet argument de M. Patry est indigne de sa fonction.

« Sucer debout, c’est ça se tenir drette »

C’est le groupe Loco Locass qui chantait : « Sucer debout, c’est ça se tenir drette ». Bien qu’il parlait du Parti Libéral du Québec / Quebec Liberal Party et de ses liens incestueux avec le monde des affaires, on pourrait appliquer cet adage aux HEC.

D’une institution dont le premier président Canadien-français fut Esdras Minville, un économiste n’ayant de cesse de dénoncer l’anglomanie de ses pairs et désireux de faire des HEC le fer de lance de l’affirmation nationale des Québécois en matière d’économie, les HEC sont devenus l’équivalent des Business schools anglo-saxonnes privées, formant avant-tout des individus et oublieuse de son rôle social.

L’éducation constitue un bien collectif. La preuve est son large financement par l’État, qui espère recevoir des retombées via une population plus éduquée, des salaires plus élevés, des citoyens moins susceptibles d’avoir affaire avec le système judiciaire.

Quand les HEC s’anglicisent, ils favorisent avant tout le rejet des valeurs de la collectivité et l’ouverture d’horizons permettant à ses étudiants d’aller enrichir le pays voisin. Après avoir investi des centaines de milliers de dollars dans un étudiant, l’État le voit quitter pour les États-Unis (ou ailleurs) et y payer des impôts. C’est aussi cela, le risque de l’anglicisation.

Les HEC agissent comme une entreprise privée, mais ils sont payés avec l’argent de nos impôts. Il y a là une incompatibilité totale.

L’institution doit choisir. Ou bien elle est une université québécoise et elle participe au développement collectif des Québécois dans la langue des Québécois, ou bien elle est une université privée anglicisant le monde entier chez nous et participant à notre recul collectif au nom de ses intérêts mercantiles.

Si l’université ne peut trancher, le gouvernement devrait le faire.

À supposer qu’on ait un gouvernement, évidemment, car dès qu’il est question de protection de nos intérêts collectifs, il est bien silencieux…

* * *

Je vous invite également à lire ce texte, qui en dit davantage sur l’auteur et la génération qu’il représente que sur ses idées. Si ce n’était de l’anglomanie de La Presse, un tel texte n’aurait évidemment pas été publié.

Voici ma réponse :

JE suis dans la trentaine,
J’ai choisi les HEC,
JE n’y suis pas allé avec l’intention,
ME trouver un emploi,
JE suis né,
J’aime MA langue,
J’y élève MA famille,
J’apprends,
JE peux,
JE suis dans la jeune trentaine…

Et de quelle nom JE parle-t-il au nom de NOUS ?

Quelle génération, quand même, que celle de tous ces petits égocentriques centrés sur leur nombril et qui prétendent parler au nom des autres.

Qu’ils continuent à prôner notre anglicisation.

Dans NOTRE histoire, les colonisés comme ceux-là ne sont que du vent.

À leur mort, puisque de toute leur vie ils n’ont parlé qu’au JE et ont négligé le NOUS, rien ne leur survit.

* * *

Un texte qu’il faut lire : Le chiard et le Chinese pâté.

[directrice des communications HEC Montréa
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2 Réponses

  1. Louis

    Votre exposé est brillant pour faire ressortir le danger de l’absurdité.
    Bravo et merci.

  2. […] 3 mars 2012 21h12 · Éric Messier HEC : Intégration ou capitulation ? […]

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