La bulle éducative

Un des arguments les plus fallacieux proposé par ceux qui appuient la hausse des frais de scolarité est celui du bête calcul individuel « retour sur investissement ». Combien de fois n’a-t-on pas entendu quelque arriviste claironner le mantra usé selon lequel il serait logique de s’endetter pour étudier parce que « le salaire plus élevé va permettre de rembourser » ? Même en faisant abstraction des avantages collectifs résultant d’une généralisation de l’éducation, cette marchandisation absolue des études supérieures échoue parce que ceux qui la prône ont oublié un élément central de tout investissement : le risque.

En effet, si la vie était aussi simple que ce que proposent ces apprentis-larbins, nous serions tous riches. Il suffirait de choisir un secteur où le profit est assuré, d’emprunter, d’investir, et de récolter la plus-value. Aussi simple que cela ! La réalité est autrement différente : aucun investissement, quand bien même ce serait dans son éducation, n’est assuré d’enrichir celui qui le fait. Ceux qui disent le contraire sont des ignorants.

Depuis des siècles, des périodes sont spontanément apparues où le profit semblait assuré et où la population investissait de manière aveugle dans des systèmes où le risque avait apparemment été éliminé de l’équation. On pourrait certes remonter à la tulipe-mania hollandaise du dix-septième siècle, où un bulbe pouvait s’échanger contre une maison, mais le vingtième siècle nous donne déjà de bons exemples. On n’a qu’à penser au marché boursier à la fin des années 20 ou des années 90 et au marché immobilier dans les années 2000.

Dans un cas comme dans l’autre, il était une période où on considérait qu’il s’agissait de l’investissement le plus solide qui soit. Si, en 1999, vous aviez tenté d’expliquer à quelqu’un que d’investir dans une entreprise point-com ne faisant pas encore de profits était stupide, on vous aurait ri à la face et on vous aurait répondu : c’est un nouveau paradigme. Et si, aux États-Unis, vers 2005, vous aviez souligné le ridicule de la vente de maisons à des gens non solvables, on vous aurait répondu que le prix des maisons va toujours monter.

C’est le propre des bulles de se baser sur un mythe de la croissance perpétuelle. Après des années de marché haussier, on en vient à croire que la hausse sera indéfinie, qu’il s’agit d’une nouvelle manière de fonctionner, et qu’il suffit de lancer un dollar en l’air pour qu’en retombent deux.

C’est exactement où nous en sommes avec l’éducation.

Depuis plus d’un demi-siècle, on a appris et observé que les gens qui font des études supérieures obtiennent un salaire et un potentiel d’emploi systématiquement supérieurs. Cette tendance, d’abord subtile, est devenue de plus en plus claire avec le temps. Aujourd’hui, il est devenu presque impossible de monter au sein d’une compagnie sans avoir un diplôme. On ne juge pas davantage de la compétence d’un enseignant ou d’un autre professionnel ; on exige le bout de papier. Le diplôme est devenu la clef quasi-unique de la réussite. Point de diplôme, point de salut !

Pourtant, il n’en fut pas toujours ainsi. Des gens ont, de tout temps, très bien gagné leur vie sans avoir accès à ces études. Il ne fait aucun doute que l’éducation supérieure favorise de meilleures conditions financières, mais cela n’a jamais été un pré-requis. Le talent et le travail avaient également un rôle important à jouer.

Un risque incalculable

Aujourd’hui, en proposant qu’il suffirait de s’endetter pour étudier et de rembourser les dettes avec un salaire plus élevé, on part du principe que le paradigme actuel va continuer indéfiniment. On part du principe que cette anomalie, d’un point de vue historique, d’une éducation très longue, complexe, et généralisée en tant que pré-requis au travail, va se perpétuer. On élimine tout risque du calcul.

En fait, les risques sont nombreux. L’éducation telle qu’on la connaît n’est possible que parce que notre société connaît un très haut niveau de complexité. Nous avons les moyens, collectivement, d’asseoir quelqu’un pendant quatre ans à se taper de la pédagogie pour apprendre comment enseigner des mathématiques à des enfants du primaire. Nous avons également les moyens de payer de longues études à des psychologues, philosophes, gestionnaires, comptables, etc. Cela est possible parce que notre société est complexe.

Or, rien ne garantit que cette complexité va se perpétuer. Rien ne garantit que ce « nouveau paradigme » est stable et durable. Nous avons vécu avec celui-ci depuis très longtemps et nous le croyons éternel, mais rien n’est moins sûr. Une foule de facteurs pourrait mener vers une simplification rapide (effondrement) des structures actuelles. Parmi ceux-ci, on ne peut évidemment pas oublier le pic pétrolier ; puisque notre complexité est coûteuse, et puisqu’elle n’existe que depuis l’ère du pétrole à bas prix, que se passera-t-il après celle-ci ?

Dans le cas d’une simplification, même partielle, on se retrouverait immédiatement avec un surplus de cerveaux et un manque de bras. Tous ces individus qu’on a incités à s’endetter pour étudier se retrouveraient sans emploi pendant que d’autres, ayant choisi un chemin alternatif et produisant quelque chose d’utile dans un contexte simplifié, prospéreraient.

Autrement dit : dans un monde où le pétrole coûterait cinq dollars le litre, par exemple, aurait-on besoin de davantage de bureaucrates ou de fermiers produisant une nourriture que nous ne pourrions plus importer de Californie ? Davantage de comptables ou d’artisans produisant ce que nous n’importerions plus de Chine ? Davantage de psychologues ou de mécaniciens, puisqu’il faudrait apprendre à réparer plutôt qu’à jeter ?

Les premiers seront les derniers

Il faut s’entendre que l’éducation est souhaitable. Quiconque désire s’éduquer devrait pouvoir le faire. Il nous faut cependant également admettre que le futur est incertain et que ce n’est pas parce que ceux qui ont un diplôme universitaire ont de meilleures conditions de vie depuis un demi-siècle qu’il en sera forcément le cas dans un demi-siècle.

Les temps changent, et, s’il faut se référer à la logique contrarienne de l’analyse boursière, ce changement est souvent précédé d’un moment sacré où il y a une unanimité sur la valeur à donner à quelque chose.

Dans l’éducation, ce moment est maintenant. Cette croyance en un nouveau paradigme n’a jamais été aussi forte. Cette conviction qu’il suffit d’aller s’asseoir sur un banc d’université pour réussir et qu’on peut s’endetter profitablement en le faisant, constitue un signal on ne peut plus clair qu’il convient d’être extrêmement prudent.

La seule chose qui soit certaine, au final, c’est qu’après l’éclatement de toute bulle, ceux qui sont embarqués dans celle-ci en dernier sont ceux qui souffrent le plus. Et ceux qui sont restés sur les lignes de côté, qui ont choisi leur propre voie, peuvent s’en sortir.

Personne ne connaît l’avenir. Mais si le passé s’en porte garant, c’est au moment où on annonce le plus de certitudes qu’il conviendrait d’être sceptique et de refuser d’embarquer dans un jeu qui pourrait ruiner toute une génération.

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