Frais de scolarité: le mensonge de l’indexation

S’il y a un seul mensonge méritant d’être dénoncé dans l’opération de justification des hausses brutales des frais de scolarité universitaires, c’est celui de l’ajustement à l’inflation de 1968. Cette idée, relayée tant par le gouvernement que par divers éditorialistes de droite, est la suivante: si on avait indexé les frais de scolarité cette année-là, ils seraient équivalents aux hausses qu’on vient d’imposer. Un non-sens.

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En effet, l’année 1968 ne peut constituer une référence crédible. Bien sûr, c’est en 1968 que le gouvernement du Québec a, dans la foulée du rapport Parent, décidé de réglementer ces frais. Or, cela ne signifie absolument pas que les frais imposés en 1968 étaient équitables d’un point de vue objectif. Simplement, ils étaient moins élevés que pour les années précédentes. Affirmer que les hausses de frais constitueraient simplement un rattrapage par rapport à cette année précise ne nous apprend strictement rien, d’autant qu’il ne peut être inutile de rappeler que seulement huit années plus tôt les Québécois vivaient un état de sous-scolarité tout à fait aberrant, où moins de 2,9% des francophones fréquentaient l’université et où la minorité de langue anglaise obtenait près du double des doctorats de la majorité de langue française. (( LINTEAU, P.-A., R. DUROCHER, J.-C. ROBERT et F. RICARD (1986). Histoire du Québec contemporain : Le Québec depuis 1930, Montréal, Boréal, p. 320. )) L’année 1968 constituait le début du changement, la fin de la sous-scolarisation des Québécois. Vouloir rayer quarante années de progression d’un coût de baguette magique pour nous ramener à ce stade initial a de quoi surprendre, pour le moins! Au prochain budget, voudra-t-on nous ramener aux frais indexés de 1960? De 1950? De 1940? Où s’arrêterait cette folie?

Par ailleurs, on ne peut comparer la valeur d’un diplôme de 1968 avec celle d’un diplôme de 2011. Les statistiques obtenues à cet effet, au Québec, datent de 1975-76, mais elles sont révélatrices. Comme le montre le tableau suivant, en l’espace d’une trentaine d’années, le pourcentage de la population sans diplôme est passé de 43% à seulement 14%. De la même manière, le taux d’obtention d’un baccalauréat a plus que doublé, passant de près de 15% à plus de 32% alors que les détenteurs d’une maîtrise ou d’un doctorat ont été, proportionnellement à la population, multipliés par trois. Et nous parlons ici de 1975-76, ne l’oublions pas: les données seraient sans aucun doute beaucoup plus spectaculaires si on pouvait compiler à partir de 1968!

Taux d’obtention d’un premier diplôme au Québec, 1975-76 et 2006-07

Diplôme Année scolaire
1975-76 2006-2007
Aucun diplôme 43,0% 13,8%
Secondaire 57,0% 86,2%
Collégial 20,8% 37,5%
Baccalauréat 14,9% 32,1%
Maîtrise 2,7% 9,2%
Doctorat 0,4% 1,3%

Source: Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. Indicateurs de l’éducation: édition 2009.

Ces chiffres nous font état d’une démocratisation des études supérieures. En 1960, un étudiant universitaire faisait partie de la plus petite élite de la société; en 1975, alors qu’un peu moins de la moitié de la population était toujours sans diplôme, le même étudiant faisait toujours partie de l’élite, mais d’une élite beaucoup plus élargie. Aujourd’hui, alors que près de 86% des étudiants finissent leur secondaire et qu’un citoyen sur trois possède un diplôme universitaire, l’obtention d’un baccalauréat est devenue quelque chose de quasi-banal.

Ainsi, la valeur d’un diplôme a baissé. Les entreprises, préférant avoir des employés mieux formés, exigent des niveaux d’étude de plus en plus élevés pour un même emploi. On estime ainsi qu’entre 1982 et 1997, le taux d’obtention d’emplois permanents et à temps plein par les détenteurs de baccalauréat a chuté de 75% à 51%. Parallèlement, au Canada, le nombre d’emplois occupés par des détenteurs d’un diplôme universitaire est passé, de 1990 à 2009, de 1,9 million à 4,2 millions.

Ce qu’il est important de bien saisir, c’est que la valeur de l’éducation en tant que telle n’a pas nécessairement diminué. Il est plus que probable qu’un diplômé de 2011 apprend autant, sinon davantage, qu’un diplômé de 1976. Par contre, puisque le bassin de diplômés universitaires a beaucoup augmenté, les entreprises d’aujourd’hui ont tendance à laisser en plan des individus n’ayant, par exemple, qu’un diplôme du secondaire, alors que celles d’hier n’auraient pas hésiter à les engager et à payer pour perfectionner la formation réellement utile au travail. En clair: l’étudiant finissant son secondaire pouvait avoir accès à une formation spécifique payée par l’employeur tandis que l’étudiant choisissant les études universitaires faisait partie d’une élite lui permettant d’avoir de bien meilleures chances d’emploi que le même étudiant d’aujourd’hui.

En conséquence, et d’un point de vue purement comptable, il est tout à fait malhonnête de comparer les frais de scolarité de 1968 à ceux d’aujourd’hui. Ce sont deux époques complètement différentes. Cette comparaison n’a pas davantage de prise sur le réel qu’un général militaire se vantant, en 2011, d’avoir une armée de milliers d’archers pour s’opposer à des avions supersoniques.

Oui, le Québec a fait le choix de constituer, en Amérique du Nord, la nation offrant la meilleure démocratisation des études supérieures. Ce choix a eu la conséquence de généraliser l’obtention de diplômes universitaires, rendant moins probable l’accès obligé à un emploi de qualité dès l’obtention du diplôme. Comme le note Michèle Ouimet, le Québec est aujourd’hui en tête de peloton parmi toutes les provinces canadiennes.

La véritable question n’est donc pas de savoir si les étudiants doivent « faire leur part ». Leur part, ils la font lorsqu’ils paient des impôts: il a été démontré qu’un étudiant universitaire rapporte près de 8$ en impôts à l’État pour chaque dollar investi dans sa formation. C’est en se trouvant un emploi que l’étudiant, devenu travailleur, fait sa part et enrichi notre nation.

Non, la véritable question est la suivante: veut-on réellement redonner à l’éducation supérieure son caractère élitiste, en faisant la chasse gardée d’une minorité privilégiée par la naissance ou par quelques rares bourses? Veut-on réellement réduire drastiquement de nos universités toutes les matières ne débouchant pas sur un emploi payant permettant de rembourser rapidement les dettes contractées?

En prenant l’année 1968 comme référence, le gouvernement Charest, avec l’appui de l’opposition-fantôme péquiste, lance le message que l’heure n’est plus si loin où on aura dilapidé complètement l’héritage de la Révolution tranquille pour revenir à cette bonne vieille époque des porteurs d’eau analphabètes, à la langue aussi massacrée que la pensée, abâtardis par des siècles d’à-plat-ventrisme devant une logique comptable n’ayant mené qu’à une infériorisation si systématique qu’elle n’avait comme horizon que la servitude volontaire de maîtres qui n’étaient grands que parce que nous étions petits.

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4 Réponses

  1. «pour revenir à cette bonne vieille époque des porteurs d’eau analphabètes, (…) qu’elle n’avait comme horizon que la servitude volontaire de maîtres qui n’étaient grands que parce que nous étions petits.»

    Excellente conclusion. Je dis souvent que si nous sommes moins béats devant les interventions de nos intellectuels qu’il y a 50 ans, c’est que nous sommes plus en mesure qu’avant de déceler les failles dans leurs raisonnements et leurs affirmations. Et cela, on peut le faire en bonne partie grâce à la hausse de notre scolarisation et à l’arrivée d’immigrants aussi de plus en plus scolarisés.

    Je ne suis toutefois pas certain que la décision d’augmenter les droits de scolarité ait été prise en fonction d’une «logique comptable». Elle résulte plutôt, selon moi, d’une logique idéologique.

    Certains ont décidé, on ne sait trop pourquoi, que la demande de formation universitaire est inélastique (une hausse des droits ne ferait pas diminuer le nombre d’inscriptions). Ce sont les mêmes qui prétendent qu’une hausse des tarifs d’électricité ferait diminuer la consommation, même s’il est clair que la consommation d’électricité des moins nantis est quasi inélastique, pour de vrai, cette fois ! Les trois fascicules publiés l’an passé avant le dépôt du budget élaboraient sur ces absurdités. Tu en as d’ailleurs parlé à de nombreuses reprises, dont ici :
    https://ledernierquebecois.wordpress.com/2009/12/15/les-economistes-caniches

    Bref, on joue avec des concepts économiques selon l’objectif poursuivi. Et ça, c’est éminemment idéologique.

  2. On dirait que chu rendu ton dernier ami… 😉

  3. Tout le monde veut aller au ciel, mais personne ne veut mourir.
    Le citoyen veut plein de services, mais le contribuable ne veut pas payer, le moins possible évidemment…
    Rien de nouveau sous le soleil!
    Qu’est-ce qui est juste?
    Par exemple. Nous avons mis en place un beau système qu’on appelle l’équité salariale entre les hommes et les femmes. Fort bien. Qui serait contre la vertu n’est-ce pas? Cependant, on ne nous a jamais dit pourquoi la dite équité devait être unidirectionnelle, vers le haut bien sur. Pourtant on aurait tout aussi bien pu baisser la masse salariale des hommes de 50% afin d’augmenter celle des femmes d’autant, à titre d’illustration. Cela aurait pu être amusant d’entendre tous les hauts cris de nos experts en justice sociale.
    Ainsi de privilèges en exemptions, subventions, exonérations en tous genres, le citoyen de notre belle société civile entend concurrencer Tony Acurso, mais en bande pour faire le poids. 😉
    Pourvu que ce soit les autres qui paient on est d’accord! Unanimement!
    Et les politiciens d’acheter nos votes… À ce compte je vais donner mon suffrage à QS, lui il nous offre le paradis, rien de moins.

  4. […] appliquant le taux d’inflation, pour avoir une base comparative avec les hausses proposées. Mais comme le soulignait ici un autre blogueur, Louis P., cela ne nous dit pas davantage si les frais imposés à l’époque […]

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