Les 6 mythes des frais de scolarité (et autre contre-propagande)

Le gouvernement Charest a décidé d’accélérer les hausses des frais de scolarité dans un budget qui, à l’instar de celui de l’an dernier, prend du pauvre pour donner au riche. Sous prétexte d’un sous-financement des universités dont il est lui-même responsable, il sacrifie la prochaine génération en se basant non pas sur des faits, mais sur des préjugés colportés par une foule d’idiots utiles davantage avides d’idéologie que de faits. Dans cette attaque contre l’universalité, soulignons la contribution exceptionnelle de La Presse, qui, dans une fausse page de débats, d’où sont tirés plusieurs des mythes ci-bas, fait la promotion active de l’idée qu’il est légitime d’endetter ou de priver d’éducation les individus parmi les plus fragiles de la société.

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Voici quelques uns des mythes propagés par divers idéologues et relayés par les médias.

Mythe 1: la hausse des frais de scolarité n’aurait pas d’impact sur la fréquentation.

Cette idée va à l’encontre de toute logique. Il devrait être évident pour tout le monde qu’un individu n’ayant pas les moyens ou la possibilité de s’endetter au-delà de ce qu’il anticipe comme capacité de rembourser risque d’être moins tenté par la poursuite d’études universitaires. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit lorsque ces frais ont été haussés de 645$ par année en 1989 à 1526$ en 1993: le nombre d’étudiants fréquentant l’université a diminué sensiblement, passant de près de 257 000 en 1992 à près de 232 000 cinq ans plus tard. (( Tableau 477-0013 Effectifs universitaires, selon le régime d’études, le niveau d’études, la Classification des programmes d’enseignement, regroupement principal (CPE_RP) et le sexe, annuel (nombre) )) Les étudiants à temps partiel furent particulièrement touchés: malgré la hausse de la population québécoise, ceux-ci ne s’en sont jamais remis; de près de 123 000 qu’ils étaient en 1992, ils n’étaient plus que 97 000 en 2007-08. La hausse des frais de scolarité a un impact indéniable sur la fréquentation.

Mythe 2: le gouvernement investirait davantage si les étudiants le faisaient également.

On nous présente la hausse des frais de scolarité comme étant la contribution des étudiants au meilleur financement des universités, assurant que le gouvernement ferait sa « juste » part. L’histoire nous incite à un sain scepticisme. Une étude de la FAÉCUM, publiée en 2003, fait état d’une réalité tout autre: entre 1990-91 et 1998-99 (grosso modo avant le réinvestissement des années 2000), les étudiants ont payé 1587$ de plus en frais de scolarité, tandis que la contribution gouvernementale était réduite de 2720$ par étudiant. L’effort fut donc à sens unique. Rien ne nous permet de croire que la situation serait différente aujourd’hui. La volonté d’offrir davantage de bourses est louable, mais elle s’apparente davantage au mieux à de la pensée magique, au pire à de la charité, et tout porte à croire que les promesses déçues de la première hausse du début des années 90 seront de nouveau d’actualité.

Mythe 3: les étudiants n’auraient qu’à moins boire de bière ou dépenser pour des vêtements griffés.

Ce discours est celui tenu par Pierre-Yves McSween, un arriviste populaire dans les médias de droite parce qu’il est jeune et trempe son discours vieillot dans la soupe du jour. Selon lui, les études sont un moment de sacrifice et la solution, pour les étudiants, serait simplement de réduire leurs dépenses d’objets de luxe. Ça ne vole pas très haut ici; nous ne sommes pas loin du mythe de l’étudiant richissime se promenant en voiture sport et se payant des voyages dans le sud à répétition. La réalité est tout autre: une étude de la FEUQ a démontré que près de 25% des étudiants ont un revenu inférieur à 12 000$ par année, de loin inférieur au seuil de la pauvreté. Gageons qu’ils ne trouveront pas grand réconfort dans les paroles de McSween!

Mythe 4: les frais de scolarité relativement moins élevés du Québec constitueraient une anomalie.

Ce mythe a la peau dure. Se basant sur un manque flagrant de connaissances quant à la situation dans d’autres pays, il est notamment relayé par Jean-Herman Guay, un droitiste impénitent n’ayant même pas l’honnêteté d’assumer clairement ses positions. L’idée est la suivante: puisque les frais de scolarité sont plus élevés un peu partout en Amérique du Nord, il faudrait hausser les nôtres pour rattraper notre « retard ». En fait, ce sont plutôt les frais de scolarité de l’Amérique du Nord qui constituent une anomalie. Les données de l’OCDE (2007) démontrent que le Canada, les États-Unis, le Japon et l’Australie font partie d’un club très sélect de pays imposant des frais prohibitifs à leurs étudiants. À l’inverse, les frais sont moins élevés un peu partout, notamment en Norvège, au Danemark, en Suède, en Islande, en Finlande et en République tchèque, où l’éducation supérieure est entièrement gratuite. Et comme le souligne un Québécois vivant en Suède, ce pays est pourtant très prospère!

Mythe 5: la hausse des frais de scolarité permettrait de renflouer les universités.

Il faut bien comprendre une chose dans tout ce débat: l’impact des frais de scolarité n’est pas si important que cela sur l’ensemble du financement des universités du Québec. Par exemple, si on augmente ces frais de 1625$ par étudiant à temps plein, on obtient près de 250 millions de dollars. Le financement total des universités québécoises atteignant un peu moins de 6 milliards de dollars, on pénalise les étudiants, les incite à ne pas poursuivre leurs études, et tout ça pour quoi dites-moi?

Mythe 6: le Québec n’aurait pas les moyens de se passer de ces hausses.

Comme nous venons de le souligner, cette mesure rapportera près de 250 millions de dollars chez les étudiants à temps plein. On pourrait peut-être parler d’un peu plus de 300 ou 350 millions en comptant les étudiants à temps partiel – et nous n’incluons pas ici les bourses qui devraient être, si on fait confiance au gouvernement, plus généreuses. Les idéologues n’ont de cesse de nous dire que notre « fardeau » fiscal ne permet plus d’offrir de tels services. C’est faux: il s’agit d’un choix idéologique. Le gouvernement Charest a déjà offert des réductions d’impôts de plus d’un milliard de dollars, principalement à la classe moyenne supérieure et aux mieux-nantis, et si on établit un bilan des quinze dernières années, en incluant le gouvernement du Parti Québécois, c’est de près de dix milliards de dollars que s’est privé l’État québécois parce qu’il a fait le choix de ne plus imposer adéquatement les mieux-nantis et les entreprises. Encore récemment, on apprenait que le gouvernement nous a privé de cinq milliards de dollars en refusant d’imposer des redevances adéquates pour l’exploration des gaz de schistes. Les ressources existent, mais il s’agit d’un choix idéologique que de refuser de les prendre là où elles sont et de préférer s’attaquer aux plus faibles de la société.

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Cette liste de mythes n’est pas exhaustive, mais elle donne une idée de l’ampleur de la désinformation que relaient une foule de soi-disant intellectuels qui ont tous en commun d’avoir adopté l’idéologie néolibérale du moins d’État. Les universités, plutôt que d’être des lieux du savoir devant permettre l’élévation des Québécois et l’enrichissement de la collectivité, sont devenues, dans les faits, de gigantesques entreprises privées en compétition les unes avec les autres et combattant férocement pour l’accueil d’étudiants-marchandises qui, eux, s’endettent en fonction d’un travail futur lui aussi purement utilitaire.

Un médecin, un avocat, un biochimiste, qui se plaindra? Ceux-ci auront le loisir de rembourser leurs dettes. Mais qu’en est-il du philosophe, de l’historien, du musicien? Dites-moi: quelle société a davantage besoin d’avocats que de philosophes? Quelle société peut se permettre de faire abstraction de tout ce qui la rend unique et lui permettant, à terme, de s’améliorer non seulement d’une manière marchande, mais également intellectuellement ou culturellement?

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À court terme, une autre solution est possible. Une université comme McGill, pour ne nommer qu’elle, accueille chaque année près de 48% de ses étudiants d’en-dehors du Québec. Ceux-ci, lorsqu’ils viennent du Canada (27% du total), paient la moyenne canadienne des frais de scolarité, tandis qu’ils peuvent payer entre 10 000 et 20 000$ lorsqu’ils viennent d’en-dehors du Canada. Le Ministère de l’éducation, des loisirs et du sport (MELS) a estimé à un peu moins de 30 000$ le coût pour une année d’université, en moyenne, pour chaque étudiant. Considérant qu’il y avait près de 9000 étudiants canadiens et 7000 étudiants étrangers à McGill en 2009, cela signifie que le financement qui sert à éduquer ces non-Québécois peut atteindre, en l’estimant grossièrement, plus de 300 millions de dollars, soit l’entièreté des revenus estimés des hausses des frais de scolarité!

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Malgré qu’il soit possible – et souhaitable – de cesser de financer l’éducation des étrangers, cette mesure ne peut constituer qu’un baume sur la situation actuelle.

La véritable solution, la seule, est celle de la gratuité scolaire. Une étude du MELS a démontré que le taux de rendement public – le profit pour l’État – du passage d’un étudiant du secondaire jusqu’à l’obtention d’un diplôme de baccalauréat atteint près de 8,5%. ce qui signifie que chaque fois où nous incitons nos jeunes à rester à l’école, nous nous enrichissons. Les dépenses reliées à l’éducation sont facilement compensées par celles du décrochage, où chaque étudiant laissant ses études coûte annuellement près 8098$ en soins de santé privé, 4230$ en assistance sociale, 224$ pour ce qui est des crimes, 3491$ en revenus perdus, 226$ en taxes non payées, 68$ en primes d’assurance-emploi et 2767$ en assurance-emploi. Une étude du Conseil canadien sur l’apprentissage, publiée en février 2009, évaluait le coût du décrochage à 37 milliards $ par année. Financer l’éducation, c’est s’enrichir. Les étudiants universitaires sont plus en santé et plus politisés; ils apportent une plus-value considérable à la société.

Le Québec a fait le choix, depuis une cinquantaine d’années, de miser sur une éducation supérieure accessible. De porteurs d’eau et d’ignares que nous étions avant les années soixante, nous sommes devenus l’un des peuples les plus éduqués et les plus savants au monde. Il ne s’agit pas d’un hasard: ce choix que nos prédécesseurs ont fait était réfléchi, appuyé par des faits, et animé de la volonté d’opposer à une marchandisation élitiste de l’éducation ayant fait de nous des citoyens de seconde classe dans notre propre pays une réelle universalité porteuse d’avenir.

L’éducation constitue une richesse.

Vous croyez qu’elle coûte cher? Essayez l’ignorance.

Tous ces idéologues de pacotilles, de Bock-Côté à Pierre Fortin en passant par McSween et Guay veulent nous l’imposer.

À nous de résister et d’opposer, à leur aveuglement idéologique, nos faits.

Et notre humanité.

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4 Réponses

  1. Dès que j’ai entendu la supposée fuite (il est maintenant clair que c’était une fuite calculée) d’une augmentation de 500 $ par année des droits de scolarité, j’ai tout de suite pensé que la hausse serait moins importante que ça, mais très élevée tout de même. Et c’est le cas. Quelle manoeuvre pitoyable…

    La ministre prétend qu’elle demande aussi au secteur privé d’en faire plus… Comment ? En baissant encore plus leurs impôts et leur taxe sur le capital peut-être ? Bizarre, pour augmenter la participation des plus pauvres, les étudiants, on n’hésite pas à y aller fort, mais quand c’est le temps de faire payer les bénéficiaires de cette éducation, les entreprises et les plus riches, on compte sur leur générosité tout en diminuant leur fardeau fiscal…

    Dernier point. Pour justifier cette hausse, les documents budgétaires nous montrent un beau graphique (http://www.radio-canada.ca/nouvelles/budget/qc2011/images/Graphique3.jpg ) prétendant que cette hausse ne fait que rattraper le niveau des droits d’il y a plus de 40 ans. Questions :
    – quel était le pourcentage de la population qui obtenait un diplôme universitaire à l’époque et quel est celui d’aujourd’hui avec des droits moins élevés (et quel serait-il si ces droits étaient abolis ?…) ?
    – quel serait le salaire des recteurs et autres gestionnaires si leur salaire était l’équivalent de ceux de l’époque et quel est-il aujourd’hui ?

  2. Bien dit Louis! L’état veut nous garder à genoux car un peuple ignorant est un peuple contrôlable. Étant un étudiant à McGill, ça me stupéfie de voir que notre société finance un système hostile au Québec et éduque des étrangers qui nous haïssent.

    Ha ha! Avec les 512$ par mois de prêts étudiants que je reçois, je ne peux même pas payer mes frais de scolarité. Ceci veut dire que je dois me trouver un emploi durant mes études à temps plein et si je travaille, je dois le déclarer à l’Aide Financière Étudiante qui, par conséquence, réduira encore mes prêts, FANTASTIQUE! Ça me donne vraiment le goût de redonner à la société qui m’a tant « aidée », ça me ne convainc certainement pas d’être égoïste!

  3. Très bon acticle. Vous être notre véritable journaliste en transparence.

    Daniel

  4. Autre question :

    Quel était le coût moyen des frais afférents en 1969 et quel est-il aujourd’hui ?

    En passant, quand même Michèle Ouimet est d’accord que cette hausse est stupide, c’est qu’elle l’est pas peu près !

    http://www.cyberpresse.ca/chroniqueurs/michele-ouimet/201103/18/01-4380562-le-gouvernement-est-tombe-sur-la-tete.php

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