La peur d’avancer

Le Québec a peur d’avancer. Les individus, eux, bougent, s’expriment, donnent des coups dans le destin pour améliorer leur sort personnel. Chacun, individuellement, pense à son futur. Mais collectivement, tout est bloqué, toute notion d’amélioration du sort collectif des Québécois est de plus en plus évacuée du débat à grand renfort de soi-disant libertés individuelles, prônées par l’ultradroite, tous les Mathieu Bock-Côté et Éric Duhaime de ce monde, grands négationnistes des bienfaits de la Révolution tranquille. Le résultat? Il est de plus en plus difficile de prendre des décisions pour améliorer le bien-être collectif de la société québécoise et nous vivotons, sclérosés, dans l’incapacité d’adopter de nouvelles façons de protéger les valeurs qui nous sont chères.

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Par exemple, lorsque le Parti Québécois propose d’appliquer la Loi 101 au cégep, il le fait du bout des lèvres. Pas de fanfare, pas de trompettes, on en parle comme s’il s’agissait d’un changement mineur. Point 3.1f de la proposition principale du parti, au milieu d’un document faisant la vive promotion des institutions de la minorité anglophone. Même l’étude publiée aujourd’hui par Pierre Curzi – depuis quand les politiciens produisent des études; ne doit-on pas les élire pour qu’ils gouvernent? – parle de la nécessité de ne pas créer de « ghettos anglophones » dans les cégeps anglais en y augmentant l’homogénéité de leur clientèle et en s’assurant que les cégeps anglais soient véritablement destinés à la minorité anglophone historique du Québec. Autrement dit: nous appliquerons la Loi 101 au cégep, mais n’ayez crainte, les cégeps anglophones continueront d’intégrer les immigrants en anglais. Il ne faudrait tout de même pas modifier l’ordre des choses!

Ce type de pensée est tributaire d’une forme de paralysie de l’esprit propagée au sein des instances péquistes. Sous prétexte d’une realpolitik interdisant toute forme d’action affirmée pour la protection des valeurs collectives des Québécois – dont la langue française est sans aucun doute la principale – on dilue le discours jusqu’à faire de l’application de la Loi 101 au cégep une ballade dans le parc où anglophones et francophones se tiennent par la main et chantent des comptines. En voulant s’arrimer au discours ambiant propagé par une droite individualiste et désolidarisée, on fait de l’application de la Loi 101 au cégep une mesure sectorielle, avec quantité d’exceptions, et n’étant en mesure que de modifier très légèrement le rapport de force entre une langue francophone numériquement et intellectuellement déclinante et une langue anglaise s’imposant avec de plus en plus d’arrogance et de fermeté.

Pierre Dubuc explique bien les enjeux dans une véritable leçon politique qu’il a administré récemment à Jean-François Lisée:

D’un côté, il y a une politique linguistique qui découle de la Charte de la langue française et de ses deux principes fondamentaux : le français, langue officielle et le français, langue commune. De l’autre, il y a une politique linguistique qui origine de l’arrêt Ford de 1988 de la Cour suprême du Canada qui impose le principe de la « nette prédominance du français », en prenant pour référence la Charte canadienne des droits, la Charte de Trudeau.

Ce qu’explique Dubuc est très simple à comprendre: ou bien on fait véritablement du français la langue commune des Québécois, comme on le clame depuis presque trente-cinq ans, et on s’attaque réellement à ce qui permet aux anglophones de passer outre cette langue commune, ou bien on applique des mesures pusillanimes permettant de calmer les militants francophiles pendant qu’on saupoudre une généreuse quantité d’anglais un peu partout, réduisant à néant les fruits de l’application de la Loi 101 au cégep.

Il faut revenir à la base. Le jeu est celui de la survie des francophones en Amérique du Nord face à un ethnocide programmé permettant, sous prétexte d’un libre-choix faisant triompher le poids du nombre et la langue des affaires, la réduction constante du poids démographique des locuteurs de langue française en Amérique du Nord. Ou nous nous battons, ou nous disparaissons. Il ne s’agit pas d’une situation où tout le monde peut gagner ensemble. Si nous gagnons et si nous arrivons à mettre fin à la menace anglaise au Québec, les anglophones auront perdu. Et si nous perdons, c’est que les anglophones auront gagné. C’est aussi simple que cela.

Finissons-en avec le culte de la bonne-entente et des molles mesures prétendant protéger la langue française tout en respectant le « patrimoine institutionnel de la minorité anglophone ». Le patrimoine des francophones en Amérique du Nord a été maintes fois pillé, détruit, annihilé, anéanti, démoli, écrasé, pulvérisé et ruiné. De la déportation des Acadiens en 1755 jusqu’à la nuit des longs couteaux en 1982, en passant par l’interdiction des écoles françaises dans presque toutes les provinces canadiennes pendant un siècle, sans oublier l’union des deux Canada ou les crises de la conscription, les valeurs chères aux francophones ont été méprisées et foulées des pieds par ceux qui ont toujours considéré que nous n’étions dignes de vivre que dans la mesure où nous accomplissions nos tâches de laquais avec le brio de ceux qui n’ont d’autres espoirs que de plaire à leurs maîtres.

Les Québécois se sont pourtant levés à moitié dans les années soixante-dix. Ils ont tourné le dos à un libre-choix n’ayant de libre que le choix de 92,1% des allophones de choisir l’école anglaise en 1971. (( Commission Gendron, Les groupes ethniques, Québec, Éditeur officiel du Québec, 1972, p. 218. )) Ils ont décidé que face au droit individuel d’anglophones ayant déjà assis leur pouvoir sur toute l’Amérique et s’étant assurés que leur langue était la seule digne d’être parlée dans les officines du pouvoir, il fallait imposer le droit collectif de la majorité francophone à pouvoir brimer en partie la liberté individuelle de certains pour le plus grand bien collectif.

Aujourd’hui, parce qu’on a peur, parce que tous nos médias nous enfoncent jour après jour les histoires désillusionnées d’individualités fragmentées se complaisant dans leur individualisme crasseux, nous avons perdu de vue cette vérité toute simple: il est parfois légitime de brimer la liberté d’autrui si cette liberté nuit à la collectivité. Depuis la présence de feux de circulation « brimant » les automobilistes jusqu’aux lois « brimant » les criminels, il est normal et souhaitable pour toute collectivité de briser l’inertie débilitante de ceux qui, parce qu’ils écoutent leurs désirs individuels profonds, nuisent au plus grand nombre.

Le Parti Québécois, en valorisant l’application de la Loi 101 au cégep, se situe donc dans la bonne voie pour faire primer les droits collectifs sur ceux d’individus nuisant aux valeurs de la collectivités. Cependant, en le faisant à reculons, en s’engageant plus fermement à défendre les institutions anglophones que la volonté des Québécois d’assurer la survie de leur langue, en en parlant comme d’un détail plutôt que d’une réappropriation des institutions de la toute-puissante minorité anglophone par la majorité francophone, il offre le flanc à toutes les critiques et à tous ceux qui, conscients de l’incapacité péquiste à assumer sa position jusqu’au bout, ne vont manquer d’utiliser la place publique pour clamer la sacro-sainte sainteté des droits individuels.

Un parti qui se tient debout, qui est réellement au service des Québécois, n’aurait pas peur d’assumer pleinement ses positions et s’engagerait à faire du Québec non pas une nation un peu moins colonisée et respectueuse de ses maîtres, mais plutôt une nation « normale », comme le disait Lévesque, c’est-à-dire une nation qui finance des institutions scolaires supérieures dans la langue nationale.

Le cégep français ne doit donc constituer qu’une première étape. La suivante doit consister à mettre fin au sur-financement des universités anglaises, elles qui siphonnent près de 27% des ressources universitaires pour une minorité anglophone historique de moins de 6% de la population totale.

Oui, il faut s’attaquer aux institutions anglophones. C’est le but: reprendre possession, institution par institution, de notre nation et en faire une nation aussi française que le Canada est devenu un pays anglais. Nos méthodes seront peut-être différentes, mais il s’agit de la seule finalité permettant d’offrir une chance de survie au français en Amérique du Nord. C’est notre but et nous devons l’affirmer aussi honnêtement que possible.

Cessons d’avoir peur. Cessons de ramper. Marchons la tête haute pour des institutions scolaires supérieures en français!

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18 Réponses

  1. […] This post was mentioned on Twitter by corriveaubenoit, Louis P.. Louis P. said: La peur d’avancer https://ledernierquebecois.wordpress.com/2011/01/25/la-peur-davancer […]

  2. Votre plus grand problème, comme celui du PQ, c’est au nom de qui ce serait fait? Parce que les Québécois ont souvent exprimé qu’ils étaient totalement contre la loi 101 au Cégep.

    « On brime vos libertés, contre votre volonté, mais c’est pour votre bien. Faites nous confiance, on sait mieux que vous ce qui est bon pour vous! »

  3. La volonté de la majorité n’est que le résultat d’un formatage réalisé par les médias au service des dominants et de leurs intérêts. Quand une cellule se développe de façon anarchique coupée de son milieu, ne répondant qu’à ses diktats, ça donne lieu à un cancer. Tout l’organisme est déstructuré. Une société est un organisme biologique qui ne peut fonctionner sur l’individualité. La liberté n’existe pas, il n’y a que des structures aux multiples déterminismes dont la finalité est (et devrait être) le bien de tous et chacun. Quand on est inconscient des déterminismes qui nous gouvernent, on parle de liberté. Il y a beaucoup d’inconscience sur le globe.

  4. pourquoi un francophone unilingue avec des connaissances de base/moyenne en anglais à moins de chance qu’un anglophone unilingue avec des connaissances de base/moyenne en français de se trouver une très belle job payante ?

    comment peut-on banir les grandes entreprises d’exiger l’anglais quand celui ci n’est pas vraiment necessaire?

  5. Donc, si je comprends bien, il faut que le gouvernement prennent des mesures qui vont contre les volontés du peuple et agir pour son bien, même si le peuple ne veut pas de ce que le gouvernement pourrait choisir ?

    Ça ne s’appellerait pas de la dictature ça ?

  6. Parce que, que vous le vouliez ou non, l’anglais est la langue des affaires. il faut avoir une connaissances plus que limitée de l’anglais si tu veux faire des affaires, même au Québec, comme ailleurs dans le monde.

  7. Il serait peut-être temps que vous arrêtiez de vois l’anglais comme une menace pour la français. Tant qu’il va rester des francophones au Québec, le français ne mourra pas. Qu’est-ce qui vous fait vraiment peur dans le fait qu’on apprenne aussi l’anglais à l’école ? Je me considère comme plus ou moins parfait bilingue, et pourtant, je parle majoritairement français partout.

    On dirait que vous avez garder cette mentalité de colonisé(oui, de colonisé !), qui ne sait pas parler anglais et qui, pour cette raison, est pauvre. Pourquoi vous ne voyez pas l’anglais comme un outil qui pourrait vous enrichir, autant culturellement qu’économiquement ?

    En tout cas, le père du mouvement souverainisme doit nous voir comme un petit peuple maintenant, lui qui parlait très bien anglais.

  8. Vous avez la dictature facile.Avez-vous déja vécu dans une dictature ou savez-vous de quoi il s’agit?Évidemment non.

  9. Parce que enseigner plus d’anglais à l’école nous mène au bilinguisme qui lui va nous mener à « l’anglicisation ».

    Donc toi, Québecois bilingue, tu as une forte chance de te marier avec une anglophone/étrangères donc il y’a une forte chance que tu parles anglais à la maison avec ta famille ce qui va pousser tes petit-fils et petite-filles à parler anglais, donc la « louisianisation » du Quebec…

  10. « comme ailleurs dans le monde. »

    En france ca se passe en francais, en espagne en espagnole, en chine en chinois, en algérie en Arabe, etc.

  11. Mon Dieu que c’est bien dit! Mon Dieu que cela fait du bien de lire quelqu’un qui se tient debout! Félicitations monsieur Préfontaine!

  12. Pourquoi faudrait-il parler Anglais pour s’enrichir? Le Québec est un pays Francophone. Se plier aux Anglais pour avoir un emploi est nettement suprématiste.

    L’Anglais n’est pas « une langue d’affaire ». Les affaires n’ont pas de langues, seulement les gens. Si les gens qui ont beaucoup d’argent (obtenu par l’impérialisme) parlent Anglais et qu’ils veulent vendre et acheter des choses à l’international, c’est à eux de parler la langue de leurs clients car sans les marchés qu’ils visent, ils ne pourraient pas entreprendre leurs affaires.

    C’est simplement une question de respect. Au Québec, on parle Français!

  13. C’est quoi une collectivité Louis? Et quelles sont, exactement, les valeurs collectives des Québécois? Il me semble que la notion d' »avancer collectivement » n’est simplement qu’une idée et que ceci n’existe pas pour de vrai dans le monde concret. Peut-être as-tu besoin de croire dans cette foi car ceci te cause d’éprouver des émotions positives et même sacrées…? Comme la majorité des gens, aurais-tu besoin de ta « gang » pour te protéger? La « collectivité »… Est-ce un Dieux laïc?

    Je ne suis ni de droite ni de gauche, mais je sais quand même en quoi se compose l' »Ultra-droite ». L’Ultra-droite c’est simplement le Fascisme. C’est une dictature autoritaire vénérant le pouvoir à travers le Nationalisme (et même le Racisme). Le Fascisme endoctrine les citoyens à penser et agir collectivement pour mieux servir la Nation. Et la Nation, elle, est également une dieux laïc. Je pense sincèrement que la minime et non-influente Droite au Québec constitue une philosophie Fasciste. l’épithète Ultra-droite est très exagérée Louis; c’est comme traiter Patrick Bourgeois de « Terroriste-junior »: un peu de calme, S’il vous plaît…

    Je ne suis pas sûr si je te comprends quand tu écris que le Français subit un déclin intellectuel. Veux-tu dire qu’il est de moins en moins utilisé dans le milieu académique?

  14. Vous croyez qu’un français va apprendre la langue de son interlocuteur pour discuter affaire ? Non, il va apprendre l’anglais, tout comme le chinois et l’espagnol et ils vont parler affaire. Et c’est valable partout dans le monde. Rentrez-vous dans la caboche que l’anglais est la langue commune mondial et que de ne pas le connaitre est une tare.

    Juste pour votre information, sachez, M. Lebafoué, que jusqu’au début du XXeme siècle, le français était la langue commune mondiale. Et c’était monnaie courante pour les gens érudit de le parler, peu importe l’endroit où ils vivaient.

  15. Félicitations Max, vous venez d’atteindre la loi de Godwin. Puisque vous l’avez invoquer, je voudrais seulement rajouter une petite chose:

    « L’Ultra-droite c’est simplement le Fascisme. C’est une dictature autoritaire vénérant le pouvoir à travers le Nationalisme (et même le Racisme). Le Fascisme endoctrine les citoyens à penser et agir collectivement pour mieux servir la Nation. »

    Vous venez de décrire au mot près la philosophie de Hitler. En passant, Hitler était de centre-gauche.

  16. Bien sur que non, je n’ai jamais vécu dans une dictature; du moins, pas officiellement. Mais quand je regarde ce qui se passe en Chine, en Corée du Nord et à Cuba, qui oppriment leurs citoyens, les prive de liberté du genre naviguer sur internet pour regarder les droits de l’homme ou peut-être même de les empêcher de savoir ce qui se passe en Tunisie, et qu’ils disent faire ça dans les meilleurs intérêts de la nation, je me fais une petite idée de ce qu’est une dictature.

  17. C’est de la pure démagogie ce commentaire. Les chances de me marier avec une anglophones sont aussi fortes que celles de me marier avec une francophone(en passant, je suis en couple avec une francophone).

    Si le destin m’avait fait connaitre une anglophone, on aurait appris à nos enfants les deux langues, et on les auraient encouragés à parler une troisième langue. Pour mes petits-enfants, j’aurais laisser le choix à mes enfants de choisir la langue qu’ils auraient voulu apprendre à leurs enfants.

  18. @Martin R.
    Quelle bêtise.

    « L’anglais est la langue commune mondial et que de ne pas le connaitre est une tare. »
    RE: Quelle belle démonstration d’une TARE de colonisé (en supposant que vous êtes un francophone) car vous répétez exactement ce que nos conquérants nous ont rentré dans la gorge.

    Langue des affaires, exact dans le sens que les anglo-saxons ont dominé le commerce des derniers siècles, comme d’autres empires avant eux qui sont tous tombés.
    Mais rassurez-vous, on vit très bien sans l’anglais, je l’ai observé dans tous les pays où je suis allé et où les gens vivent dans LEUR langue.
    Et il nous faudra peut-être apprendre bientôt le mandarin si on veut faire de la « business ».

    « Tant qu’il va rester des francophones au Québec, le français ne mourra pas. »
    RE: Tu t’imagines, dans ta bêtise, qu’on va attendre d’être devenus une petite clique dans un club privé avant de lever le doigt et dire « Heu.. excusez, on a quelque chose à dire » ?

    Fuck off.

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