Pourquoi écrire

Un jour, quelqu’un me demanda:

– Louis, pourquoi écris-tu?
– Parce que je ne sais pas chanter, que je lui répondis.
– Mais tu pourrais peindre de magnifiques tableaux, dessiner des paysages, créer de la beauté à l’état pur!
– La beauté me fait chier. C’est faux, c’est éphémère. Montre-moi un citron sur un tableau et je te montrerai un fruit du citronnier déjà mort, pourrissant, puant une existence qui aurait pu être beaucoup plus utile.

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– Mais tu pourrais faire de la musique, jouer de la guitare, devenir Mozart si tu le voulais, qu’il rajoutait ce con.
– Non, pas de Mozart, pas de Beethoven, pas de Led Zeppelin. De la musique, que veux-tu que je joue? Des mélodies médiocres invoquant des sentiments usés?
– Tu aurais pu devenir politicien, avec ton talent!
– Du talent? Je hais les politiciens. Met-les dans une chambre que je sorte mon Zyklon B. Le talent, que je lui répondis, ce n’est pas de savoir qui manipuler, quelle lettre ouverte écrire au Devoir, avec qui coucher, quand dire oui ou non. Ça, ce n’est pas du talent, c’est de la prostitution. C’est sucer le pouvoir jusqu’à ce qu’il vienne dans ta face et te consacre grand politicien parce que tu as assez joui dans la position du missionnaire pour te faire offrir le rôle le plus plate de ta vie. Montre-moi un aspirant politicien et je te montrerai un carriériste n’aspirant qu’à se perdre dans un grand tout sécurisant lui enlevant la possibilité de penser.
– Arrête, franchement, avec ta gueule, tu aurais pu devenir tout un animateur de radio, un véritable Gilles Proulx des ondes!
– Gilles Quoi? Ce type qui vomit son déjeuner au quotidien dans le micro? Tu veux rire que je lui demandai? Tu me vois en train de lancer des lignes ouvertes et de faire semblant que les commentaires de Monsieur Bétail de Saint-Georges m’intéressent?
– Tu es de mauvaise foi. Tu pourrais faire de grandes choses.
– Grandes, que je lui demandai. De « grandes choses »? Je vais te dire ce qui est grand mon ami. Ce qui est grand, ce n’est pas de réussir à peindre comme Monet, à faire de la musique comme Rachmaninov, à devenir un politicien de merde comme n’importe lequel que tu vois à la télévision quand tu as l’estomac assez solide pour l’ouvrir, à faire de la radio et à polluer les ondes que les pauvres gens doivent subir en plus de leur triste sort. Non, ce ne sont pas de grandes choses. Ce sont de petites choses, des choses qu’on fait quand on ne se réalise pas. La seule chose qui soit grande, c’est de faire ce qui vous sort des tripes dès que vous avez un moment de libre.

Écrire, c’est tout. Écrire avant de mourir. Vivre un peu mieux, un peu plus, rêver avant de partir. Un Québécois, un seul, avec son clavier, ses mots, et une réalité qui se crée, des idées qui défilent, des faits qui s’incrustent, des positions qui se prennent, des changements qui s’opèrent.

La plume est plus puissante que l’épée, qu’on disait. Non. Elle n’est pas plus puissante. Elle est ailleurs. Une autre réalité. L’épée vit dans le realpolitik, dans les petits jeux partisans, dans les gamiques de chambres d’hôtel des jeunes carriéristes. La plume, elle, se meut au-dessus de cette basse-cour. Elle forme les réalités, elle décrit le monde, elle change les gens, elle façonne les idées. Elle donne de la substance à des images en deux dimensions qui se meuvent sur le papier et qui se croient vivantes parce qu’une main étrangère a créé une histoire originale. La plume est tout; elle crée l’épée ET son objectif à atteindre. Ce n’est pas de la puissance dont il est question, mais de la vie elle-même. Les gens n’existent que parce qu’ils ont conçu ce dont leur monde est constitué et cette constitution s’écrit avec des mots.

Alors, qu’on ne vienne pas me demander pourquoi j’écris. Je crée du réel, c’est tout. Le réel d’un Québécois, un seul, dans l’histoire d’un peuple en voie de disparition et qui tente de garder la tête haute face à la cruauté d’une Histoire qui aimerait mieux nous voir disparaître.

Un seul homme, peut-être. Un contre cent, un contre mille, un contre un million, qu’est-ce que ça vaut quand on sait que la réalité qu’on exprime ne peut être plus authentique et que la vérité de la plume ne peut même pas être égratignée par les centaines de haut-cris de ceux qui subissent la réalité?

Nous mourons la tête baissée. Baisée, notre histoire ne vaut plus que l’énergie que nous y mettons à la défendre. Certains chantent, d’autres peignent, d’autres font de la radio, mais tous, sans exception, oeuvrons pour le même but: celui de s’assurer que ce peuple qui est le nôtre et cette réalité qui nous a engendrés continuera à exister au futur et que la vie qui nous habite ne sera jamais assez vide pour croire que le bonheur s’achète ou se vend.

Sinon, mieux vaut mourir immédiatement. Puisque rien ne resterait de nous.

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3 Réponses

  1. Je constate que tu es capable de recul par rapport à ta militance de terrain. À mon humble avis, voilà l’un de tes meilleurs textes… d’autant plus qu’il est intemporel. N’arrête pas d’écrire Louis.

  2. L’écriture est effectivement un vecteur puissant quand on sait s’en servir.

    Je partage également ton cynisme face aux politiciens actuels mais je ne perds pas espoir pour l’avenir. Il faudra nécessairement un retour du balancier avec des idéalistes et des hommes et des femmes d’État qui prendront la place des vulgaires carriéristes. Je n’ai pas de noms en tête car il y a longtemps déjà que j’ai quitté ces sphères mais j’essaie d’être optimiste.

    Au plaisir 🙂

  3. SUBLIME… DÉLECTABLE…

    Ils se font rares de nos jours les gens qui savent encore manipuler la plume…Continuer

    D’un québécois… tapi dans l’ombre… N’ayant plus le courage de se battre contre l’ineptie d’un peuple qui meurt…

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