Trente

J’ai trente ans. Aujourd’hui. Difficile de croire que je regarderai désormais la vingtaine en me retournant, comme lorsqu’on quitte la mer pour retourner à la ville et qu’on regrette, par la lunette arrière de l’automobile, ces vagues miroitantes et ces milliers de soleils qui éblouissaient nos après-midis de farniente, les pieds dans le sable, et les yeux dans l’éternité du ciel.

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Trente ans. C’est déjà un peu mourir. Les vacances sont terminées. On rentre à la maison. Lentement. Sûrement. Le meilleur est-il devant ou derrière, nul ne le sait, mais le mouvement s’est amorcé, la machine héréditaire s’est mise en marche, le temps s’accélère. On prend l’autoroute de la vie, voie de droite, du centre, de gauche – ça dépend – et la seule finalité, la seule certitude, c’est cette conscience d’une destination finale, d’un tombeau inévitable, d’une mort encore lointaine, confuse, mais qui ne peut être évitée.

Trente ans, c’est la certitude de la fin de l’immortalité. La bedaine qui s’affirme avec de plus en plus d’indécence et la craque de fesses du plombier, jalouse, qui désire se faire remarquer. Les cheveux qui commencent à tomber, à grisonner parfois même. La peau qui se transforme, le cerveau qui amorce son incroyablement lent, mais inexorable déclin. C’est la mort qui s’invite, costumée, à un party où elle sait qu’elle sera la conductrice désignée.

Trente ans, c’est la maturité. C’est l’âge où les enfants te disent « monsieur » et où les personnes âgées commencent à te vouvoyer. C’est la décennie où tu penses à une maison et où tu te rends compte que, à force de t’être fait volé et enculé dans la vingtaine, tu dois te contenter d’un appartement ordinaire. C’est l’époque où tu penses à des enfants, peut-être parce que la jeunesse qui s’éloigne appelle à elle-même une nouvelle jeunesse, comme un hiver appelle n’importe quel printemps.

Trente ans, c’est le changement de génération. C’est le moment où, pour la première fois, tu te rends compte que la génération montante, celle qui pousse, celle qui réclame, celle qui veut le changement, n’est plus la tienne. C’est l’âge où tu éprouves tes premiers regrets, car « dans mon temps » tout était différent. Le vie exige ses réalisations, réclame l’aboutissement des rêves de jeunesse, et, soudainement, c’est d’une autre jeunesse qu’il est question, d’autres rêves, et d’autres moyens.

Le temps passe et nous emporte avec lui.

La douce brise de la connaissance de soi, de la sagesse, de l’équilibre, souffle dans le dos, et c’est en joie qu’on s’avance vers la mort, confiant, le torse bombé, avec le coffre plein de grandes réalisations – un iPod super-méga-performant, une télévision plasma, un diplôme de merde, une collection de tupperwares – et de réussites qui ne résisteront pas au couperet définitif de la grande Faucheuse.

Car la trentaine, c’est aussi cette décennie où on prend conscience que toutes ces choses matérielles, tous ces rêves de plastique et d’électronique, ne nous suivront pas dans l’autre monde. C’est l’âge où il convient de se réaliser, de se donner à une cause plus grande que soi, à un enfant, à une passion, à un peuple, à un pays, et de comprendre que la nécessité de s’alimenter et de subvenir à ses besoins physiques ne doit pas constituer une fin en tant que telle, mais plutôt la base sur laquelle se construiront les idées qui survivront à la mort et qui feront de nous des êtres immortels.

Je quitte la vingtaine de la peur et du plaisir, celle du ressentiment et des frustrations, celle qui m’a vu maintes fois volé – et même d’un héritage, de peut-être 100 000$ – et délivré, maintes fois trompé même par des gens en qui j’aurais dû avoir confiance, pour entrer dans l’inconnu d’une trentaine qui m’offre mille promesses et milles périls. 3652 jours. Le temps de tout changer, ou de tout scléroser. Le temps de laisser quelque chose pour « après » ou de vivre au jour le jour en attendant la sainte délivrance.

Trente ans, ce n’est qu’une date, qu’une année. Mais c’est aussi bien davantage: l’occasion de se rappeler que la vie est éphémère et que s’il importe d’en profiter, il faut aussi penser à ce qui restera de nous après celle-ci.

Car si nous sommes toujours seuls avec notre gueule, nous sommes éternels dans la mesure où survivent nos valeurs et nos idées.

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10 Réponses

  1. Bonne fête!

    Pour le reste ce n’est pas si déprimant que ça. Ton espérance de vie étant d’environ 91 ans, tu n’as même pas fait le 1/3.

    Rapelles-toi que tu ne seras plus jamais aussi jeune qu’aujourd’hui. Alors profites-en. Un jour à la fois.

  2. J’y arrive dans 9 jours.

  3. Hé bien, bonne fête, Louis!

    Tu es, donc, né en 1980. Tu fais partie du tout début de la génération Y. Moi, c’est plus vers la fin (1988)! Ton texte fait réfléchir, en tout cas. Si il est encore en ligne, je reviendrai le consulter dans 8 ans 2 mois et 27 jours.

    On est un p’tit grain de sable dans l’aventure de la vie, mais nos valeurs et nos idées persistent.

    P.S.: Ça veut tu dire que, dans 10 ans, tu nous raconteras ce que c’est de vivre le blues de la quarantaine? 😉

    Comme le dit la chanson de Patrick Bruel: «Rendez-vous dans 10 ans!»?

  4. Le temps de faire, avec la conscience de l’inné et de l’acquis.
    « C’est l’âge où il convient de se réaliser, de se donner à une cause plus grande que soi, à un enfant, à une passion, à un peuple, à un pays, et de comprendre que la nécessité de s’alimenter et de subvenir à ses besoins physiques ne doit pas constituer une fin en tant que telle, mais plutôt la base sur laquelle se construiront les idées qui survivront à la mort et qui feront de nous des êtres immortels. »
    Au début de la vingtaine, dans l’effervescence qui a suivi le mouvement Hippie, je définissais ainsi un idéal d’un pays à construire. Aujourd’hui, à l’aube du double de cette trentaine, J’y suis tout autant dévoué, et surtout heureux de trouver des forces dans ta génération, qui sont , je crois, la base active de notre réalisation. Confiant de ces dizaines d’années qui sont devant moi, et avançant côte a côte, comme compagnon de route vers la victoire. Bonne Fête Louis.

  5. 30 ans ? c’est l’âge des bébés-adultes ! Rendu à 70 ans, là on comprend que 30 ans, c’est jeune en m… !

  6. Oh lalala que c’est deprimant ce texte. Ca me donne envie de me pendre avant la trentaine….

  7. Que vous êtes jeune Monsieur Préfontaine
    et que de maturité pour votre âge!

    Un bon anniversaire!

  8. Trente, c’est aussi la fin d’un texte… Ce que je ne te souhaites pas! Bonne fête Louis, éternel homme en colère. Et meilleurs des succès dans tes prochaines aventures personnelles et professionnelles. Et une bonne bouteille de vin avec un peu d’eau 😉

  9. Félicitations pour vos beaux commentaires
    pleins de mordant et de maturité.
    J’ose espérer que le peuple pour lequel
    vous vous donnez corps et âme va bientôt
    avoir son propre pays.
    Bonne Fête Louis!

  10. Bonne fête en retard Louis ! 😀

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