Archive for février 2010

Le pire des accommodements déraisonnables
12 février 2010

Les deux mains sur le volant qu’il disait. Droit dans le mur, mais avec les deux mains sur le volant. Le gouvernement libéral, dès qu’il n’est plus soumis à un échéancier électoral rapproché, retombe dans ses vieilles manières de faire. En voulant ouvrir l’école le dimanche à tous les enfants du Québec pour permettre à une poignée d’écoles juives radicales de satisfaire les normes quant au nombre d’heures d’enseignement de matières non-religieuses, la ministre Michelle Courchesne chamboule toute la société sans en mesurer les conséquences.

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En effet, et au-delà du profond sentiment de dégoût qui émane de la constatation qu’on peut forcer sept millions de Québécois à s’agenouiller devant une poignée de Juifs radicaux, une telle mesure a été décidée à la va-vite, sans études, sans spécialistes. Envoyer les enfants à l’école le dimanche? Quelles conséquences sur la santé mentale de l’enfant, qui devrait vivre avec des horaires instables et aurait peut-être moins de temps libres? Aucune idée. Quelles répercussions pour les parents, dont la majorité travaillent du lundi au vendredi? Quelles retombées pour le sacro-saint concept de conciliation famille-travail? Quels résultats pour les professeurs qui n’auraient plus congé le dimanche? Quelles implications pour les voisins des écoles, qui ne pourraient plus profiter d’un dimanche de repos et de tranquillité? Quels contrecoups au niveau du trafic, de la sécurité, de la dépression saisonnière, du surmenage, du développement de l’enfant? Envoyer les enfants à l’école la fin de semaine constitue une mesure assez radicale et tranchante pour qu’on prenne au moins la peine d’étudier sérieusement les conséquences globales pour l’ensemble de la société. C’est le genre de solution qui ne peut résulter que d’un sommet sur l’éducation ou d’une enquête exhaustive.

Or, la ministre n’en a rien fait. Elle s’est peut-être levée un matin et, après une courte réflexion sur le trône, a décidé de permettre aux Juifs de pouvoir disposer de davantage de temps pour étudier la Torah et d’apprendre pourquoi ils sont un peuple unique indigne de se soumettre à la volonté des autres, et de l’autre aux Québécois de s’adapter à cette nécessité juive. Bref, comme le souligne Richard Martineau, elle a décidé de demander « à sept millions de personnes décemment vêtues de se mettre à poil pour qu’une centaine de nudistes se sentent à l’aise ». Comme ça, simplement. Parce qu’elle est la ministre et qu’elle décide. Voilà!

Pourtant, la logique la plus simple aurait voulu qu’on procède autrement. Plutôt que de demander à la majorité de se plier aux diktats de la minorité, on aurait pu, simplement, demander aux écoles juives de se conformer. Sortir le bâton, oui. Oser imposer nos lois et affirmer que la sanctification ministérielle d’une école constitue une approbation des valeurs qu’elle prône. Et ces valeurs, ce sont la préséance des cours de français, de mathématiques et d’histoire sur la religion. Ces valeurs représentent la consécration de ce qui est important pour nous, de ce qui mérite qu’on autorise ou non.

Si on permet ce genre d’accommodements déraisonnables, on ouvre la porte aux pires violations de ce qui compte pour nous. On autorise les immigrants et autres groupes en processus d’intégration à faire fi de nos fêtes nationales, à mépriser nos journées sacrées, inviolables, qui les forcent actuellement au moins à tolérer ce que nous sommes, à défaut de nous respecter. On permet une radicalisation des minorités, convaincues soudainement qu’elles ne sont plus tenues à s’intégrer et que le pluralisme de pacotille qu’on exige ne constitue qu’une façon de soumettre le peuple majoritaire à leurs volontés. On entrevoit une société qui, pour paraphraser le prix Nobel de littérature du Nigeria, Wole Soyinka, risque de devenir une « fosse d’aisances, un cloaque dans lequel prolifèrent les fondamentalistes ».

La démocratie, quoi qu’on en dise, constitue la dictature de la majorité. Ce n’est pas un système parfait, mais c’est le moins pire de tous, jusqu’à preuve du contraire. S’il est souhaitable, voire nécessaire, de protéger les minorités, cette protection ne doit pas aller au-delà des valeurs de base de la majorité. Et ces valeurs québécoises – langue française, laïcité, égalité entre les hommes et les femmes – ne sont pas négociables. Elles constituent les règles de base de notre vivre-ensemble, les balises guidant notre acceptation des autres. Nous ouvrons toutes grandes les portes de notre maison EN AUTANT que nos visiteurs puissent accepter de retirer leurs souliers et de ne pas cochonner nos murs.

Quand on permet à des écoles juives de faire primer leur religion sur notre laïcité ou l’enseignement de notre langue, et qu’on demande maintenant aux sept millions de Québécois de s’adapter à cette nouvelle situation, c’est un peu comme si on affirmait, dans notre maison, qu’il est désormais possible de marcher partout avec des bottes pleines de boue. Nouveau règlement, adaptez-vous. Quoi, vous n’aimez pas? C’est ainsi mes amis! Et pas le temps de se questionner sur les conséquences à long terme d’un tel choix! Vous devez accueillir vos nouveaux amis pour qui, selon leur religion, il est normal d’encrasser notre logis!

Ne lançons pas la pierre trop rapidement aux écoles juives, cependant. Ce ne sont pas les coupables. L’enfant qui est habitué à marcher avec ses bottes pleines de boue n’est pas à blâmer; c’est au propriétaire de la maison qui ne le force pas à changer ses habitudes qu’on doit s’en prendre. C’est notre gouvernement, trop fainéant pour imposer nos valeurs et faire appliquer nos lois, qu’il faut blâmer. C’est notre gouvernement, larvaire jusque dans des décisions qui auraient dû être simples, qui salit notre demeure en refusant d’indiquer clairement, à tous, que nos valeurs ne peuvent être marchandées, que l’école est du lundi au vendredi et que les écoles juives doivent, si elles désirent régulariser leur situation, délaisser leurs cours de religion et respecter nos lois.

La ministre Courchesne, en faisant passer l’intérêt d’une minorité de fanatiques religieux devant celle de l’ensemble des citoyens du Québec, et en cherchant à forcer la majorité à s’adapter à cette minorité, sans aucune consultation digne de ce nom, manque à son devoir de représentante du peuple et ternit la fonction de député et de ministre tout en faisant preuve d’une nullité n’ayant d’égale que la fonction qu’elle occupe au sein d’un gouvernement incapable de prendre position pour la défense de notre identité.

Nous sommes sept millions de Québécois qui devons tolérer cette incompétence. Ne s’agit-il pas du pire des accommodements déraisonnables?

Le consensus
11 février 2010

Il est aberrant de constater avec quelle facilité le gouvernement libéral crée des consensus factices. Se basant sur les livrets de propagande d’économistes-caniches comme Luc Godbout, Pierre Fortin, Claude Montmarquette et Robert Gagné, réclamant tout autant de sacrifices de la part des citoyens qu’ils reçoivent de généreux émoluments en se nourrissant aux mamelles de l’État pour accomplir leur œuvre de sanctification des politiques du parti au pouvoir, la ministre Courchesne déclame son appréciation d’un « consensus » autour d’une nouvelle hausse des frais de scolarité.

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« Je pense qu’il y a un consensus qui est en train de se mettre en place au Québec, a expliqué la ministre hier en entrevue à La Presse. Quand je parle de consensus, j’exclus les étudiants. Mais on voit que, de plus en plus, l’importance d’augmenter les droits de scolarité se fait sentir. » Notons: le consensus exclut les étudiants. Cela va de soi. Il exclut également le Conseil canadien sur l’apprentissage, qui calculait les coûts du décrochage, conséquence logique de l’augmentation du fardeau imposé aux étudiants. Il exclut la Coalition contre la tarification et la privatisation des services publics, qui souligne qu’une étude a déjà démontré que les hausses de frais déjà annoncées priveront entre 6000 et 13 000 étudiants d’éducation supérieure. Il exclut aussi les centrales syndicales, qui dénoncent l’impact d’une hausse des frais sur l’accessibilité. Il exclut Québec Solidaire, qui s’inquiète de l’endettement des étudiants. Il exclut l’Association canadienne des professeurs d’université, qui estime que les gouvernements fédéraux et provincial abandonnent les étudiants. Et, pire que tout, il exclut les Québécois eux-mêmes, qui s’opposent aux hausses des frais de scolarité dans une proportion des deux tiers. Consensus, vous dites?

En fait, une hausse des frais de scolarité serait extrêmement dommageable pour la société, peu importe ce qu’en pense la ministre Courchesne et son « consensus » qui exclut les étudiants et la majorité de la population. L’investissement de l’État dans l’éducation est rentable. Quand l’État augmente sa participation dans le réseau scolaire, elle fait un placement. Le bulletin statistique du Ministère de l’éducation de décembre 2008 le démontre: le taux de rendement public relié au passage d’un étudiant du secondaire jusqu’à l’obtention d’un baccalauréat, se situe autour de 8,5%. Concrètement, en investissant dans l’éducation, c’est l’ensemble de la société qui s’enrichit. Les diplômés universitaires ont de meilleurs salaires (et paient donc davantage d’impôts), sont moins sur le chômage, sont plus en santé; chaque dollar investi pour favoriser la progression d’un étudiant vers les échelons supérieurs de l’éducation rapporte un dividende à l’ensemble de la collectivité.

En cherchant à augmenter encore une fois le fardeau des étudiants, on ne peut que contribuer à réduire leur désir de poursuivre leurs études. Les prêts et bourses ne sont pas disponibles pour tous, et cet endettement ne constitue pas non plus la panacée. En forçant des jeunes qui commencent dans la vie à porter sur leurs frêles épaules le fardeau de l’éducation, on ne peut que les inciter à travailler davantage en-dehors des classes et à délaisser, progressivement, leurs études. Tous ne le font pas, beaucoup s’accrochent, mais chaque décrocheur coûte annuellement 8098$ en soins de santé privé, 4230$ en assistance sociale, 224$ pour ce qui est des crimes, 3491$ en revenus perdus, 226$ en taxes non payées, 68$ en primes d’assurance-emploi et 2767$ en assurance-emploi. Si on multiplie cette perte par les 6000 à 13 000 décrocheurs qui ont déjà quitté à cause de la hausse précédente, on obtient une somme pouvant atteindre plus de 140 millions de dollars par année! Il s’agit d’un manque à gagner et de frais qui sont à la charge de l’ensemble des contribuables. Pour récupérer quelques millions sur le dos des étudiants, on s’appauvrit substantiellement d’un autre côté! Vous y comprenez quelque chose?

Le consensus dont parle la ministre n’est pas celui des chiffres, ni des individus. L’éducation est rentable; l’ignorance est coûteuse. Avec un tel « consensus », on peut justifier n’importe quoi. Quand un gouvernement est plus à l’écoute d’une minorité de technocrates et de soi-disant experts grassement rémunérés par l’État ou par des think-tanks privés que de la majorité de la population et des individus directement concernés, on peut s’attendre aux pires absurdité. On peut virer l’État sens dessus dessous et enfoncer dans la gorge des protestataires le grain rance de consensus forgés de toutes pièces pour satisfaire les visés idéologiques du gouvernement. Quand l’idéologie prend le pas sur la plus simple logique qui veut qu’un peuple éduqué soit un peuple en santé, on peut s’attendre aux pires dérives.

Or, avec la faiblesse éternelle d’une opposition péquiste ayant adopté le discours néolibéral et ayant à peine la volonté de s’opposer à l’inacceptable autrement que par des clips de douze secondes constituant autant de croustilles vides pour les nouvelles de dix-huit heures, et d’une opposition adéquiste tournant en rond à force de se chercher à droite et encore davantage à droite, on peut s’attendre au pire.

À défaut d’avoir un consensus au sein de la société, il y en a effectivement un au parlement, si on exclut Amir Khadir, le seul député à avoir un peu de gueule au sein de ce ramassis de carnassiers de l’éducation. Les trois principaux partis de l’Assemblée font fi de la volonté des étudiants, des professeurs, des spécialistes et sacrifient sur l’autel d’un déficit zéro largement causé par leurs propres politiques de droite ce qui leur reste de représentativité.

Quand on jouit de l’appui quasi-unanime de la chambre, quand on sait que l’opposition s’oppose pour la forme, il est facile de se forger des consensus. Il est facile de sacrifier les étudiants et de se priver du rendement de l’éducation publique pour satisfaire des visées idéologiques partagées, sur le fond, par le Parti Québécois et l’Action Démocratique du Québec.

Entre affairistes, corporatistes et carriéristes, on se reconnait, on se respecte.  On se gratte le dos et on se prépare une carrière dans le privé.

Quand le pluralisme tue la pluralité
10 février 2010

Lancé hier soir, le Manifeste pour un Québec pluraliste s’inscrit dans une logique de réaction à la réappropriation du débat identitaire par les Québécois. Un peu comme pour le Manifeste pour un Québec lucide, qui avait vu le jour pour s’opposer à la montée des idées plus à gauche au sein de la société, cette énième promulgation du flambeau lumineux de LA vérité cherche à manipuler le débat afin de faire la promotion, sans l’afficher clairement, du multiculturalisme à la canadienne, ce fléau qui relègue les peuples fondateurs au rang d’ethnies parmi d’autres.

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En fait, un tel manifeste, contrairement à ce que son nom évoque, constitue plutôt un véritable appel à l’anti-pluralité, à la disparition des spécificités humaines. Malgré les entourloupes et les appels à une soi-disant troisième voie, une idée centrale demeure dans le texte: les immigrants ne devraient pas finir par s’intégrer complètement à la société d’accueil; nous ne pouvons exiger, à terme, une assimilation complète. Concrètement, si on appliquait un tel concept à l’échelle humaine, ce serait la disparition éventuelle de la diversité, des différences si enrichissantes entre les peuples. À partir du moment où les immigrants ne s’intègrent pas et conservent leur culture d’origine, on obtient une sorte de magma transnational déraciné, déconnecté des passions et de l’identité de ses voisins. Cette world-culture d’une homogénéisation des peuples et des coutumes est déjà en train de s’opérer un peu partout et de réduire la diversité humaine au rang de folklore proposé par quelques « nationalistes conservateurs » d’un autre temps.

Or, la véritable pluralité, l’ouverture à la diversité humaine, c’est précisément la survie de ce qui constitue notre plus grande richesse: nos différences COLLECTIVES. Individuellement, nous ne sommes qu’os et poussières et notre mort ne sera que la fin d’une aventure bien personnelle. Cette diversité-là ne vaut, somme toute, pas grand chose à l’échelle humaine. La vraie diversité, celle qui mérite d’être choyée et protégée, est celle qui se perpétue dans le temps, qui se projette dans le futur. Ce sont les rites, les coutumes, les langues, les façons différentes de voir le monde qui existent dans chaque pays, au sein de chaque peuple. En refusant l’assimilation des nouveaux arrivants à leur société d’accueil, c’est de cet héritage qu’on se prive. Sous prétexte d’ouverture individuelle à autrui, on se coupe de la véritable ouverture humaine, celle de la valorisation de la diversité des identités collectives.

Le multiculturalisme – puisque c’est bien ce dont il est question ici – part du principe que la culture du nouvel arrivant n’est pas inférieure à celle de sa société d’accueil et que, de cette façon, le nouvel arrivant n’aurait pas à s’intégrer parfaitement à celle-ci. D’un point de vue global, il est vrai qu’aucune culture n’est inférieure ou supérieure à une autre, mais dans une perspective de la protection des identités nationales, la culture de la société d’accueil doit être perçue comme la seule véritablement valable, à terme. Cela ne signifie pas qu’il faudrait se promener dans les rues pour demander aux immigrants de porter leurs ceintures fléchées et de chanter la Bolduc; simplement, le véritable but, afin d’assurer la survie de l’identité du peuple et de participer à la diversité humaine, est l’assimilation. D’ici une, deux, trois ou dix générations, peut-être, mais l’assimilation tout de même.

Cette assimilation ne représente pas une violence qu’on fait au nouvel arrivant. Sa culture d’origine n’est pas complètement disparue. Elle a transcendé sa société d’accueil, c’est-à-dire que la société d’accueil a accepté ou rejeté dans ses traditions les apports culturels de l’immigrant. En clair: l’immigrant et sa descendance deviennent Québécois, et rejettent peu à peu, de génération en génération, leurs anciennes racines, mais celles-ci n’ont pas véritablement disparu; elles ont servi à enrichir la culture québécoise d’éléments nouveaux, adaptés à la spécificité québécoise, et qui améliorent notre peuple et contribuent à enrichir la diversité humaine.

Ainsi, quand un Daniel Weinstock, co-initiateur du projet de manifeste et bien connu, entre autres, pour son opposition aux projets de charte de la citoyenneté québécoise incluant un test de français, tel que proposé par Pauline Marois dans un de ses rares moments de lucidité (( La Presse, Actualités, jeudi, 1 novembre 2007, p. A5, Des Québécois « de souche » signent un appel contre l’intolérance, Perreault, Laura-Julie )), parle de la soi-disant vision d’ouverture et de tolérance contenue dans son manifeste – par opposition à la fermeture des autres, évidemment – il oublie de mentionner le véritable coût de celle-ci, à long terme. Et ce coût, quoi qu’en disent les apôtres du multiculturalisme, est une réduction de la pluralité à l’échelle mondiale et une homogénéisation des peuples et des cultures, prélude à un monde ayant perdu sa saveur et ses couleurs.

Weinstock, qui a déjà affirmé que lorsque « Montréal comptera un aussi haut pourcentage d’immigrants que Toronto, ces questions [du multiculturalisme et de la laïcité] ne se poseront plus avec autant d’acuité », nous démontre la véritable finalité de son manifeste, soit la création d’un « nouveau peuple, en misant sur les mouvements migratoires pour transformer les Québécois francophones en une communauté parmi d’autres », comme l’explique avec justesse Mathieu Bock-Côté.

Et lorsque nous serions tous multiculturels, pluriels, diversifiés, multiples, que resterait-il de nous? Et même, de quel « nous » pourrions-nous parler? Si le « nous » québécois ressemblait aux autres « nous », n’ayant plus de culture unique, plus de langue unique, plus de saveur ou de couleur uniques, pourquoi parlerait-on seulement d’un « nous »?

Il ne resterait que des individus désolidarisés, incapables de se comprendre, vivant au mieux dans un chaos de valeurs et de conceptions différentes, au pire dans un magma fangeux d’une world-culture ayant tué la diversité, pullulant à la surface d’un riche terreau d’où leurs racines ont été coupées et qui, de la peine d’avoir renié tout lien filial avec un passé rassembleur, s’accrocheraient à n’importe quelle mamelle de substitution leur promettant un peu de sens dans un monde ayant perdu tout parfum.

Ce n’est pas en construisant des digues toujours plus hautes qu’on arrivera à contrôler la pulsion identitaire collective, mais plutôt en laissant libre cours à cette formidable énergie créatrice, porteuse de fraternité dans une ville mondialisée où chaque peuple possède sa propre maison et y applique démocratiquement ses propres lois.

Pour le bien de tous.

France Boucher: un prix Autruche bien mérité
9 février 2010

« Pas scientifique ne veut pas dire pas valable ». S’il fallait résumer en quelques mots la contribution de France Boucher à la tête de l’Office québécois de la langue française (OQLF) et expliquer pourquoi le Mouvement Montréal français (MMF) lui a remis le prix Autruche de l’année 2009, la semaine dernière, ce seraient ceux-là. Censure de ses chercheurs, camouflage des études, sélection des dates de publication pour en limiter l’impact médiatique, utilisation de données désuètes, climat de méfiance et de paranoïa dans ses rencontres, refus de fournir une analyse qualitative quant à la situation du français, invocation d’études-bidons, le règne de cette ancienne employée du gouvernement libéral de Robert Bourassa est marqué par le mépris le plus total de ce qui devrait constituer sa première priorité : la défense du français.

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Censure

Lors d’un colloque de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS) en mai 2006 à l’université McGill, Elke Laur, chercheuse à l’OQLF, a déclaré qu’elle était dans l’impossibilité de présenter les conclusions de ses recherches sur les perceptions du français et de l’anglais à Montréal. (( La Presse, Nouvelles générales, mardi, 16 mai 2006, p. A7, L’accord de la ministre d’abord, Une chercheuse de l’OLF doit attendre l’autorisation de la ministre de la Culture avant de présenter ses travaux, Noël, André. )) Elle a donc dû discourir pendant vingt minutes sur la méthodologie sans pouvoir offrir le moindre chiffre, la moindre statistique susceptible d’éclairer son propos.

La directive empêchant les chercheurs de dévoiler leurs recherches avant l’approbation et la publication de la ministre avait été imposée le 10 février de la même année dans un document interne à l’OQLF – non-signé – intitulé Document adressé à la présidente-directrice générale (de l’Office)- Suivi de la situation linguistique- Modalités de diffusion des travaux. Depuis cette date, les chercheurs doivent attendre patiemment l’autorisation ministérielle avant de dévoiler les résultats de leurs recherches.

Camouflage

Cette forme de censure entérinée par la présidente de l’OQLF a permis à l’organisme – et au gouvernement qui le contrôle – de surseoir à la publication d’études démontrant un recul du français.

Ainsi, l’OQLF est-elle restée assise sur une étude dévastatrice sur le statut ultra-précaire du français à Montréal pendant près d’un an et demie. C’est en août 2006 que le chercheur Marc Termote avait remis la conclusion de sa recherche, mais il aura fallu attendre le mois de mars 2008 pour que les résultats soient publiés. Pire : France Boucher elle-même a annulé une conférence de presse prévue en janvier 2008 pour diffuser les résultats, car ceux-ci auraient nui politiquement au gouvernement Charest à cause d’une enquête menée par le Journal de Montréal sur l’embauche d’une unilingue anglophone à Montréal et d’une controverse autour d’une promotion menée en 2006 sur les services en français dans 2500 commerces du centre-ville de Montréal. (( Idem. ))

L’étude a finalement été engloutie dans les 1700 pages du rapport quinquennal de l’OQLF, remis deux minutes avant la conférence de presse aux journalistes et dont Mme. Boucher se disait très fière.

Données désuètes

Question fierté, il y avait quelque chose d’un peu gênant à voir France Boucher présenter un volumineux compte-rendu de la situation du français au Québec avec des données basées sur le recensement de 2001, alors que les données de 2006 étaient déjà disponibles. Rima Elkouri, journaliste à La Presse, s’est même demandé: « Faudra-t-il attendre 2014 pour que l’OQLF compile les données de 2006? »

Refus d’une analyse quantitative

En plus d’offrir aux citoyens du Québec des chiffres datant de sept ans, France Boucher a été dans l’impossibilité de qualifier les résultats. Faisant fi de son mandat on-ne-peut-plus clair, stipulant qu’il était de son devoir de « signaler les problèmes émergents, les signes de dégradation ou d’amélioration » quant à la situation du français, elle s’est bornée à présenter les chiffres sans les commenter. Une conclusion générale eût été trop « facile », a expliqué la présidente de l’OQLF. Facile, peut-être, mais il était de son devoir de le faire et ses conclusions auraient pu être très pertinentes.

Même le président du Conseil supérieur de la langue française (CSLF), Conrad Ouellon, est sorti de sa réserve habituelle pour blâmer la présidente de l’OQLF. Talonnée sans merci par les journalistes, elle a lancé un pathétique «J’en ai assez ! » et a préféré blâmer le comité de suivi pour les délais. Toujours la faute aux autres…

Méfiance et paranoïa

Le président du comité de suivi, Simon Langlois, avait démissionné quelques jours avant la publication des résultats, jugeant que la présidente imposait des règles de confidentialité inacceptables.

En effet, le 4 décembre 2007, dans un climat digne des plus sombres moments de la Guerre Froide, France Boucher avait invité les membres du comité à prêter serment avant de se rendre dans une pièce à l’abris des espions, sans le moindre ordinateur, ni papier, ni téléphone cellulaire, afin d’examiner le bilan. Toute copie annotée devait être détruite à la sortie de la salle. Les membres ont évidemment refusé de se prêter à cette façon de faire davantage digne d’une prison que d’un organisme devant, théoriquement, avoir la situation du français à cœur.

Fernard Daoust, qui détient le record de longévité en tant que membre du Conseil de la langue française, a jugé cette façon de faire tout à fait incompréhensible : « J’ai été membre de l’Office pendant vingt-cinq ans. Jamais on ne m’a demandé de prêter serment… C’est incroyable! ».

Or, qu’a fait France Boucher à la suite de ces critiques? Elle a déclaré, en commission parlementaire, qu’elle voulait « nettoyer la soue » à l’OQLF. Un peu comme si le porc se portait volontaire pour nettoyer la porcherie.

Étude bidon

Après qu’une enquête du Journal de Montréal eût démontré, début 2008, avec quelle facilité une personne unilingue anglaise pouvait se trouver un emploi à Montréal, le gouvernement Charest a répondu qu’une étude menée en 2006 dans plus de 2500 entreprises avait démontré que la loi 101 était respectée dans 90% des commerces du centre-ville de Montréal. (( Le Devoir, LES ACTUALITÉS, samedi, 19 janvier 2008, p. a3, Loi 101: deux petites pages pour soutenir les prétentions de St-Pierre, Robitaille, Antoine ))

En fait, on a appris par la suite qu’une telle étude n’avait jamais existé et que France Boucher – encore elle – avait colligé des données basées sur une campagne de promotion de la loi 101. La vaste « étude » présentée aux journalistes se résumait à deux pages d’un document sans la moindre méthodologie ou prétention scientifique. Mais, comme on le sait déjà, « pas scientifique ne veut pas dire pas valable » selon la présidente de l’OQLF. CQFD.

C’est en l’honneur d’une grande fossoyeuse du français qui, grâce à son poste à l’OQLF, aurait pu contribuer à la protection de notre langue commune, mais qui a choisi de jouer les chiens de garde du gouvernement en place, que le Mouvement Montréal français a remis le prix Autruche à France Boucher.

Malgré toute sa censure, son camouflage, ses données désuètes, son refus d’analyse, sa paranoïa et ses manipulations, France Boucher n’a pas su réussir à travestir la réalité pour la faire se conformer aux prétentions du gouvernement en place.

Malgré toutes ses prises de parole farfelues, ses démentis, ses silences évocateurs, elle n’a pas su nous faire oublier une réalité fondamentale : le français est en régression à Montréal, dans les banlieues de Montréal et dans l’ensemble du Québec.

Si elle avait eu le courage de confronter la réalité en face au lieu de s’accrocher à son rôle de sous-fifre des basses œuvres d’un gouvernement insensible aux légitimes préoccupations d’une population l’ayant porté au pouvoir et qui tente de faire confiance à ses institutions, elle n’aurait sûrement pas mérité ce prix, cette haute distinction remis à quelqu’un qui avait le pouvoir de changer les choses, mais qui a préféré rester assis sur ses privilèges en regardant notre langue couler aussi irrémédiablement que sa propre crédibilité.

Ou ce qu’il en reste.

Kahnawake: et si on appliquait la loi québécoise?
5 février 2010

L’expulsion dans un délai de dix jours des non-Mohawks de la réserve de Kahnawake démontre encore une fois les limites de l’État québécois à imposer ses lois sur son territoire. Pendant qu’on nous répète inlassablement les mêmes vieux discours usés des droits de la personne, de l’ouverture interculturelle, du multiculturalisme jusqu’à nous étouffer, il faudrait accepter, sans broncher, ces poches de racisme et d’intolérance que sont les réserves amérindiennes. Et si on appliquait la loi québécoise partout au Québec?

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Évidemment, on rétorquera que les réserves sont de juridiction fédérale, et qu’elles ne sont pas, théoriquement du moins, sur le territoire québécois. Facile. Quand les Mohawks sont malades, qu’ils ont besoin de soins spécialisés, ce n’est tout de même pas le Kateri Memorial Hospital Centre qui peut répondre à tous leurs besoins. Quand ils ont envie de s’amuser, de sortir sur la « Main », ce n’est pas sur la rue Church à Kahwanake qu’ils vont; c’est à Montréal, bien sûr. Et on ne leur demande pas de montrer un passeport et on ne fouille pas leurs véhicules. Les réserves autochtones, quoi qu’on en dise, font bel et bien partie intégrante du Québec.

Or, comment peut-on accepter, en 2010, que la loi québécoise ne soit pas appliquée dans ces réserves? Comment peut-on tolérer que des individus ne paient pas d’impôts, ni de taxes, utilisent nos infrastructures, et votent des mesures racistes d’exclusion à l’encontre de quiconque n’a pas le sang suffisamment mohawk pour mériter le droit de vivre sur la réserve? « Oh, désolé madame, vous n’êtes mariée que depuis 1982 et vous n’avez pas la pureté sanguine requise, alors vous devrez quitter d’ici dix jours. Merci bonsoir. » Si le Québec traitait ainsi ses minorités, les casques bleus de l’ONU débarqueraient demain matin.

En fait, le problème vient précisément du statut d’ultra-minorité des Autochtones. Les Québécois, eux-mêmes minoritaires, s’identifient au combat des Amérindiens pour la préservation de leur identité. Étrangement, pourtant, nous nous refusons certaines méthodes jugées ségrégationnistes et inhumaines, mais nous les acceptons pour ceux-ci. Nous rejetons le racisme, le droit du sang, la discrimination basée sur l’appartenance ethnique pour nous, mais nous acceptons ces mêmes mesures parce qu’elles sont appliquées pour les Amérindiens. Nous tolérons de vivre avec une loi 101 charcutée plus de 200 fois depuis son adoption, nous acceptons de financer les universités anglophones trois fois plus que les universités francophones, nous fermons les yeux sur l’anglicisation de Montréal et des banlieues, mais nous refusons obstinément de dénoncer des Mohawks qui veulent mettre dans la rue avec dix jours de pré-avis des personnes qui, après peut-être vingt ans parmi eux, ont peut-être néanmoins adopté leurs us et coutumes. Nous sommes mous.

Que les Amérindiens veuillent conserver leur identité, voilà qui est tout à fait normal. Mais pourquoi devrions-nous leur accorder des droits supplémentaires, dont nous ne jouissons pas, pour y arriver? Pourquoi accepter que ceux-ci utilisent des méthodes datant des pires noirceurs de l’humanité et basées sur l’exclusion et le fanatisme identitaire alors que nous ne nous reconnaissons même pas le droit de simplement pouvoir vivre et travailler dans notre langue?

L’histoire est injuste. Les Amérindiens n’ont vraiment pas eu de chance. Mais dans la vie, on crée aussi sa propre chance par de bons rapports de force. Nous n’avons pas plus de dettes envers des Mohawks utilisant des méthodes contraires à nos valeurs que le Canada ne devrait en avoir envers nous si nous utilisions de telles méthodes. Si nous décidons, Québécois, que le droit du sang et le rejet d’autrui basé sur l’appartenance ethnique n’est pas acceptable pour nous, nous n’avons pas le droit, peu importe la raison, de l’accepter pour quiconque se trouve dans les limites de nos frontières, que ce soient des fanatiques afghans qui commettent un crime d’honneur ou des fanatiques amérindiens qui donnent un pré-avis de dix jours aux non-rouges pour quitter la réserve.

Pourquoi ne pas simplement appliquer la loi du Québec sur l’ensemble de notre territoire? On pourrait très bien imaginer des exceptions culturelles localisées pour les Amérindiens et les Inuits, afin de protéger leur culture; en les traitant comme des citoyens du Québec au lieu de les mettre dans des enclos, on risque de leur donner le goût de s’intégrer eux aussi à notre culture et à notre langue et de développer, pour le mieux-être de tous, l’idée qu’il existe d’autres moyens pour défendre une identité que d’exclure autrui sur la seule base de son appartenance ethnique. Isolés, dans leurs réserves, n’est-ce pas précisément la leçon qu’ils ont, en ce moment, de nous-mêmes?

En appliquant la loi québécoise sur tout le territoire, y compris dans les réserves fédérales, nous ferions preuve de la plus grande des intégrations, nous renouvellerions les liens ancestraux que nos ancêtres ont tissés avec les Amérindiens et nous leur donnerions le goût de se joindre à nous pour la survie de nos deux nations.

Encore faudrait-il qu’un gouvernement ait le courage nécessaire pour s’attaquer à la question et exiger ce droit d’Ottawa. Chose qui, depuis la crise d’Oka en 1990, est plutôt rare.

Hommage aux militants
4 février 2010

Je regardais cette photo de partisans de Hugo Chavez, le président vénézuelien, qui s’unissent et descendent dans la rue pour s’opposer aux manipulations d’une opposition largement financée et orchestrée par des intérêts financiers qui ne sont pas étrangers à ceux de Washington. Je la regardais, et je je me suis demandé s’il n’y avait pas, de Montréal à Caracas en passant par toutes les capitales et les nations du monde, un pouvoir suprême, plus élevé que celui du parlement, soit celui de la rue? Ces militants qui prennent la voie publique pacifiquement, qui ajoutent leur maigre voix individuelle à celle de leur voisin, ne sont plus de simples citoyens anonymes, mais de véritables héros, des instruments s’accordant sur le pouls collectif et devenant de véritables vecteurs de changement.

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Quand la population est amorphe, impuissante, qu’elle préfère se plaindre dans les lignes ouvertes ou sur les blogues, mais qu’elle continue immanquablement de vivre sa petite routine, les militants deviennent le nécessaire grain de sable dans l’engrenage des puissants et se font l’écho de ces passions inexprimées qui couvent, telle une braise ne pouvant être éteinte, sous la quotidienneté. En osmose avec le citoyen lambda, ils organisent, fomentent, expriment, écrivent, chantent, hurlent, jouent, tapent, scandent. Ils réussissent, de par leur profond engagement pour le changement, de la nécessaire prise de conscience collective de la nécessité de se questionner sur le monde qui nous entoure, à nous sortir de nos habitudes et à nous mettre au diapason des luttes essentielles qui nous unissent. Les militants sont ces réverbérateurs qui réfléchissent la conscience collective et la canalise dans une action concrète porteuse de sens.

En 2003, ce sont ces militants qui ont organisé les manifestations monstres contre la guerre en Irak. Près de 100 000 personnes à Montréal dans la rue; croyez-vous que cela n’a pas influencé la décision de Jean Chrétien? Mais les manifestations ont-elles besoin d’attirer autant de citoyens? L’action ne se vaut-elle pas en elle-même, de par l’implication de chacune de ses parties?

Je pense à Hugo, croisé lors du spectacle de l’Autre St-Jean et qui, comme simple citoyen, était venu clamer pacifiquement son affront de constater la bilinguisation de notre fête nationale.

Je pense à Luc, qui a fait le voyage jusqu’à Québec pour entendre la lecture du manifeste du FLQ au Moulin à Paroles.

Je pense à Amélie, rencontrée dans une manifestation d’appui à la loi 104, et qui se bat pour le sort des femmes et l’indépendance du Québec.

Je pense à Marc-André, avec qui j’ai pu discuter en regardant la magnifique bannière « Génocide culturel » de la Société Saint-Jean-Baptiste, lors d’une action contre la venue du prince Charles l’automne dernier, et qui milite au Parti Québécois pour changer les choses.

Je pense à Danièle, avec qui j’ai participé à une émission de radio à CISM en décembre et qui se bat d’arrache-pied contre le Centre hospitalier anglophone qui doit être construit à même nos taxes et impôts pour la minorité anglaise.

Je pense aux dizaines de citoyens qui sont allés distribuer des bons de contournement de la loi 104, déguisés en juges de la Cour suprême, dans le métro de Montréal en décembre dernier.

Je pense à Mario, à Stéphane, à Gilles, à Jean-Pierre, à Philippe, à Normand, à Charles, à Frédéric, à tous ceux qui travaillent au quotidien pour la revalorisation de la culture québécoise et la protection de notre langue commune.

Ces militants, ces combattants, ces citoyens qui s’acharnent à construire un monde meilleur pour nos enfants, proviennent de toutes les couches de la société et leur combat n’a d’égal que la force de leurs spécialités respectives. Certains se concentrent sur les statistiques, d’autres avec l’organisation d’actions ciblées, d’autres avec la rédaction de textes, d’autres avec l’écriture de slogans, mais tous se rejoignent à un moment ou un autre dans la rue; peu importe leurs capacités, ils ont tous en commun de se faire les canalisateurs des frustrations de tout un peuple portant en son sein une profonde envie de vivre et de survivre dans un environnement anglophone nord-américain hostile.

Ce n’est que tous unis, chacun derrière nos talents, chacun dans nos mouvements, ouvert aux critiques, toujours en mesure de se remettre en question, de reconstruire notre discours et de respecter l’apport des autres qui visent le même but que nous, que nous réussirons.

Du Vénézuela au Québec, contre les puissants argentiers payés par Washington ou à la solde de Power Corporation, se trouvent ces activistes pacifiques mais actifs, résolus mais réceptifs aux arguments d’autrui, combattifs mais civilisés, confiants mais respectueux des lois, qui se battent contre la censure des grands et des petits et qui donnent leur talents, leur temps libres et une grande partie de leur vie à une cause qui nous dépasse tous et qui nous réunit en même temps: le Québec.

Écart anglos-francos: ce que l’étude ne dit pas
3 février 2010

Aujourd’hui, Le Devoir publie une étude de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) faisant état du retard scolaire des francophones au Québec face à leurs homologues anglophones de la province et à leurs voisins francophones en Ontario. Il y a, à mon avis, deux oublis majeurs dans la méthode et dans l’interprétation de ces données.

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D’abord, au niveau de la méthodologie, il est plus que discutable que les auteurs de l’étude aient choisi d’utiliser la langue maternelle plutôt que la langue d’usage pour faire leurs calculs. Dans un contexte où le français ne serait pas menacé en Ontario, ce choix pourrait se défendre. Dans les faits, au sein d’une population de langue maternelle française de près de 490 000 personnes, il n’y a plus que 290 000 francophones ontariens de langue d’usage. L’indice de vitalité linguistique (IVL) des francophones, qui calcule le niveau d’attrait de cette langue (1 est le seuil de renouvellement), est de 0,59, bien en-dessous de l’ourdou (0,71), du persan (0,73), du russe (0,75), du pendjabi (0,77), du tamoul (0,80), du mandarin (0,84) et du cantonnais (0,85)! Concrètement, un individu espérant léguer sa langue et sa culture à sa descendance aurait plus de chances de le faire s’il parlait le tamoul ou le pendjabi que le français! À titre comparatif, l’IVL des anglophones à Montréal atteint 1,42…
En regard de ces chiffres, on ne peut prétendre comparer la situation des Franco-ontariens avec celle des francophones québécois. Près de 41% des Franco-ontariens de langue maternelle française utilisent principalement l’anglais dans leur quotidien, à la maison, et s’anglicisent donc irrémédiablement au cours de leur vie. Ce n’est pas une population francophone d’Ontario qu’on compare aux francophones québécois, mais une population largement anglicisée, étudiant dans des universités largement anglophones, bien financées et qui ont adopté l’anglais comme principale langue d’usage.
Au Québec, à l’opposé, le réseau universitaire francophone est largement sous-financé, ce qui est étrangement absent des conclusions des auteurs. En effet, comme le notait le chercheur Marc Chevrier, dans une étude publiée en 2008, les trois universités anglophones québécoises reçoivent 27% des subventions normées alors que les anglophones de langue maternelle au Québec ne représentent que 8,2% de la population. Concrètement, comme je l’écrivais ici, elles sont trois fois plus financées que ce que leur poids démographique devrait permettre. Elles reçoivent également la part du lion du financement fédéral : entre 2000 et 2005, McGill, par exemple, a obtenu 121 des 213 chaires de recherches accordées au pays (194 sur 213 chaires sont anglophones). En 2004-2005, cette université a également obtenu 60% de l’ensemble des contributions de recherches versées par les agences fédérales du financement.
On ne peut interpréter les données de l’étude de l’ISQ sans se concentrer sur les conséquences de ce sur-financement des institutions anglophones (et du sous-financement des universités francophones, son corollaire, puisque le financement global des universités québécoises est sensiblement proportionnel à sa population totale au sein du Canada). Dans un environnement linguistique où le francophone du Québec est attaché à sa langue et a accès à des universités francophones, il est tout naturel qu’il s’inscrive à celles-ci, nonobstant le fait qu’elles sont moins bien financées et offrent donc moins de ressources que leurs homologues anglophones. Le choix offert aux francophones québécois, à l’opposé de Franco-ontariens déjà largement anglicisés et intégrés dans un milieu universitaire foncièrement anglophone, se limite donc à étudier dans des institutions francophones moins prestigieuses et moins financées ou à s’angliciser en allant à McGill, Concordia ou Bishop.
Les auteurs de l’étude concluent qu’il y a « peut-être un effet d’entraînement du fait de vivre dans une société où on tend davantage à cheminer vers un diplôme universitaire ». La conclusion est la bonne, mais la logique est inversée. Ce n’est pas parce que la société québécoise tend moins à cheminer vers un diplôme universitaire que le taux de diplomation des Québécois est si bas, mais plutôt parce qu’existe un tel déséquilibre du financement entre universités francophones et anglophones au Québec qu’un tel effet d’entraînement ne peut exister. En clair : si les anglophones du Québec sont plus nombreux à détenir un diplôme universitaire que leurs homologues de l’Ontario, et si les francophones du Québec sont sous-scolarisés, c’est précisément parce que les universités anglophones du Québec reçoivent un financement de loin supérieur à leur poids démographique.
Conséquemment, si nous sommes sérieux dans notre désir d’améliorer le niveau de scolarité des francophones, il convient de cesser de sur-financer les universités anglophones québécoises et de leur donner un financement équitable, égal au poids de la minorité anglophone. Avec les ressources ainsi économisées, on pourrait peut-être enfin se doter d’universités francophones bien financées et reconnues, donnant le goût aux francophones de poursuivre des études supérieures et de contribuer à mettre fin à un retard scolaire non pas génétique ou culturel, mais bel et bien causé par les privilèges indus consentis aux anglophones.
Avec l’îlot voyageur de l’UQAM inachevé d’un côté, comme une grosse verrue au coeur de la ville, et McGill confortablement assis sur ses millions et la montagne de l’autre, le choix n’est parfois que trop facile à faire.
Au détriment des Québécois qui aspirent à étudier dans leur langue.

Écart anglos-francos: ce que l'étude ne dit pas
3 février 2010

Aujourd’hui, Le Devoir publie une étude de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) faisant état du retard scolaire des francophones au Québec face à leurs homologues anglophones de la province et à leurs voisins francophones en Ontario. Il y a, à mon avis, deux oublis majeurs dans la méthode et dans l’interprétation de ces données.

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D’abord, au niveau de la méthodologie, il est plus que discutable que les auteurs de l’étude aient choisi d’utiliser la langue maternelle plutôt que la langue d’usage pour faire leurs calculs. Dans un contexte où le français ne serait pas menacé en Ontario, ce choix pourrait se défendre. Dans les faits, au sein d’une population de langue maternelle française de près de 490 000 personnes, il n’y a plus que 290 000 francophones ontariens de langue d’usage. L’indice de vitalité linguistique (IVL) des francophones, qui calcule le niveau d’attrait de cette langue (1 est le seuil de renouvellement), est de 0,59, bien en-dessous de l’ourdou (0,71), du persan (0,73), du russe (0,75), du pendjabi (0,77), du tamoul (0,80), du mandarin (0,84) et du cantonnais (0,85)! Concrètement, un individu espérant léguer sa langue et sa culture à sa descendance aurait plus de chances de le faire s’il parlait le tamoul ou le pendjabi que le français! À titre comparatif, l’IVL des anglophones à Montréal atteint 1,42…

En regard de ces chiffres, on ne peut prétendre comparer la situation des Franco-ontariens avec celle des francophones québécois. Près de 41% des Franco-ontariens de langue maternelle française utilisent principalement l’anglais dans leur quotidien, à la maison, et s’anglicisent donc irrémédiablement au cours de leur vie. Ce n’est pas une population francophone d’Ontario qu’on compare aux francophones québécois, mais une population largement anglicisée, étudiant dans des universités largement anglophones, bien financées et qui ont adopté l’anglais comme principale langue d’usage.

Au Québec, à l’opposé, le réseau universitaire francophone est largement sous-financé, ce qui est étrangement absent des conclusions des auteurs. En effet, comme le notait le chercheur Marc Chevrier, dans une étude publiée en 2008, les trois universités anglophones québécoises reçoivent 27% des subventions normées alors que les anglophones de langue maternelle au Québec ne représentent que 8,2% de la population. Concrètement, comme je l’écrivais ici, elles sont trois fois plus financées que ce que leur poids démographique devrait permettre. Elles reçoivent également la part du lion du financement fédéral : entre 2000 et 2005, McGill, par exemple, a obtenu 121 des 213 chaires de recherches accordées au pays (194 sur 213 chaires sont anglophones). En 2004-2005, cette université a également obtenu 60% de l’ensemble des contributions de recherches versées par les agences fédérales du financement.

On ne peut interpréter les données de l’étude de l’ISQ sans se concentrer sur les conséquences de ce sur-financement des institutions anglophones (et du sous-financement des universités francophones, son corollaire, puisque le financement global des universités québécoises est sensiblement proportionnel à sa population totale au sein du Canada). Dans un environnement linguistique où le francophone du Québec est attaché à sa langue et a accès à des universités francophones, il est tout naturel qu’il s’inscrive à celles-ci, nonobstant le fait qu’elles sont moins bien financées et offrent donc moins de ressources que leurs homologues anglophones. Le choix offert aux francophones québécois, à l’opposé de Franco-ontariens déjà largement anglicisés et intégrés dans un milieu universitaire foncièrement anglophone, se limite donc à étudier dans des institutions francophones moins prestigieuses et moins financées ou à s’angliciser en allant à McGill, Concordia ou Bishop.

Les auteurs de l’étude concluent qu’il y a « peut-être un effet d’entraînement du fait de vivre dans une société où on tend davantage à cheminer vers un diplôme universitaire ». La conclusion est la bonne, mais la logique est inversée. Ce n’est pas parce que la société québécoise tend moins à cheminer vers un diplôme universitaire que le taux de diplomation des Québécois est si bas, mais plutôt parce qu’existe un tel déséquilibre du financement entre universités francophones et anglophones au Québec qu’un tel effet d’entraînement ne peut exister. En clair : si les anglophones du Québec sont plus nombreux à détenir un diplôme universitaire que leurs homologues de l’Ontario, et si les francophones du Québec sont sous-scolarisés, c’est précisément parce que les universités anglophones du Québec reçoivent un financement de loin supérieur à leur poids démographique.

Conséquemment, si nous sommes sérieux dans notre désir d’améliorer le niveau de scolarité des francophones, il convient de cesser de sur-financer les universités anglophones québécoises et de leur donner un financement équitable, égal au poids de la minorité anglophone. Avec les ressources ainsi économisées, on pourrait peut-être enfin se doter d’universités francophones bien financées et reconnues, donnant le goût aux francophones de poursuivre des études supérieures et de contribuer à mettre fin à un retard scolaire non pas génétique ou culturel, mais bel et bien causé par les privilèges indus consentis aux anglophones.

Avec l’îlot voyageur de l’UQAM inachevé d’un côté, comme une grosse verrue au coeur de la ville, et McGill confortablement assis sur ses millions et la montagne de l’autre, le choix n’est parfois que trop facile à faire.

Au détriment des Québécois qui aspirent à étudier dans leur langue.

Une histoire de Noirs
1 février 2010

Gatineau fête le Mois de l’histoire des Noirs encore cette année. Conférences, théâtre africain et témoignages de gens à la peau noire sont au menu. Sous prétexte de célébrer la diversité humaine, on crée une nouvelle forme d’isolement et de racisme peut-être aussi pire que celui qu’on dénonçait à l’origine.

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En effet, à partir du moment où on croit qu’il existe une « histoire des Noirs », comment pourrait-on refuser à un individu de s’identifier à une « histoire des Blancs »? S’il est généralement accepté que les races humaines n’existent pas et que la couleur de la peau ne constitue qu’une caractéristique physique comme une autre – gros nez, petits bras, lèvres charnues, yeux bleus, etc. – pourquoi devrait-on alors célébrer un mois consacré aux individus ayant la caractéristique de posséder une peau plus foncée que les autres? Deux poids, deux mesures.

Ainsi, s’il est considéré comme normal pour un Noir de pouvoir s’identifier à ses « frères » de couleur, que ce soit le président états-unien, la gouverneure-générale du Canada ou n’importe qui d’autre, l’opposé serait immédiatement considéré comme étant suspect. Si quelqu’un se réclamait de la « race blanche » et célébrait ses racines blanches, on serait prêt à lui sortir le bonnet d’âne du Klu Klux Klan et à l’épingler sur le même babillard qu’Hitler.

Or, ne s’agit-il pas précisément de racisme que de se juger ou de s’identifier en fonction de la couleur de la peau? C’est clair: pour croire au « Mois de l’histoire des Noirs », il faut croire à l’existence d’une histoire reliée à la couleur de la peau, et donc à l’existence d’un lien entre la couleur de la peau et la pensée, la culture, la langue, l’histoire. On n’aurait pas idée d’organiser un Mois des individus au gros nez ou aux yeux bleus car il n’existe pas de culture propre à ceux-ci. Pour croire à la notion d’histoire des Noirs, il faut automatiquement considérer le fait d’être Noir comme s’il s’agissait d’une caractéristique raciale ou culturelle unique.

Évidemment, on ne peut oublier que les individus à la peau noire ont été victimes de racisme dans le passé, qu’ils ont été infériorisés pour la seule couleur de leur épiderme. Ce type d’infériorisation laisse des traces durables dans la culture de ceux qui l’ont vécue. Mais s’agit-il d’une raison suffisante pour célébrer, en 2010, une histoire commune des « Noirs »? Pourquoi ne pas célébrer l’histoire des descendants d’esclaves ou de l’esclavage lui-même, si on espère rejoindre une catégorie de personnes ayant un passé commun?

En participant à une telle bouffonnerie, on ne fait que perpétuer les mythes concernant l’existence de races humaines. Pire: on contribue à la réhabilitation du racisme en mettant à la face des « Blancs » une histoire des « Noirs » desquels ils sont exclus, ouvrant ainsi la porte à d’éventuelles réclamations pour un Mois de l’histoire des Blancs et pour la valorisation d’une histoire blanche.

Que les races existent ou non (et même si on m’a appris à la petite école de la conformité qu’elles n’existaient pas) importe peu, en somme. C’est l’interprétation de la leçon qui est dangereuse: si on considère qu’elles n’existent pas, on voit un avantage indu pour les « Noirs » et si on considère qu’elles existent, on peut réclamer une telle célébration pour les autres « races ». Dans un cas ou dans l’autre, on alimente les divisions basées sur l’appartenance ethnique ou les caractéristiques physiques.

À un certain moment, ne faudrait-il pas choisir? Ou bien le Québec constitue une société laïque et ouverte sur la diversité où tous les citoyens partageant les valeurs de base de la société sont égaux, ou bien certains forment des sous-groupes ethniques méritant d’être célébrés en fonction de leur couleur de peau. On ne peut pas indéfiniment enseigner dans les écoles que tous les êtres humains sont égaux et au même moment célébrer une histoire noire, blanche, jaune ou bleue avec des pois verts sans risque de créer de la confusion ou du ressentiment chez nos jeunes.

Il faut choisir: ou bien la pigmentation des téguments constitue une caractéristique comme une autre et le racisme n’a pas sa raison d’être, ou bien on considère que les races existent et on ouvre la porte aux pires bêtises en célébrant une « histoire des Noirs » sans célébrer celle des autres « races ». Il faut choisir!

Gatineau a fait son choix. Dans un Québec post-moderne tellement ouvert sur les autres qu’il est devenu la carpette de l’Amérique, la fesse droite d’Ottawa a décidé de participer à notre abrutissement collectif en faisant de l’apologie des caractéristiques ethniques de certains un héritage à apprendre et à jalouser.

On a crucifié Parizeau pour avoir osé parler de la réalité du vote monolithique des nouveaux immigrants, mais on alloue des subventions pour célébrer une histoire résolument ethnique.

Entre la fesse gauche du multiculturalisme d’Ottawa et la fesse droite de notre à-plat-ventrisme ne restent plus que les miasmes de ce qui aurait pu constituer un grand peuple, mais qui, de peur d’avoir à déplaire à certains, risque de plonger dans les toilettes de l’histoire.