Les grands démolisseurs

Parfois, il faut aller au-delà des chiffres pour comprendre l’étendue de l’entreprise idéologique cherchant à nous imposer des hausses de tarifs et des baisses de services. On aura beau démontrer noir sur blanc que de telles mesures seraient régressives, qu’elles nous appauvriraient, qu’elles ont échoué un peu partout où elles ont été appliquées, rien n’y fait. Josée Legault l’a noté avec justesse dans son dernier billet: nous ne sommes pas en présence de libre-penseurs cherchant philosophiquement à améliorer la société, mais d’une vaste entreprise de démolition de notre État.

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En fait, la dernière décennie aura constitué une sorte de pause, ou presque. Jusque vers 2001, on appliquait la doctrine à la lettre, et de nombreux mouvements sociaux ont éclos, convergé dans ce qu’on a appelé d’abord les anti-mondialistes, puis les alter-mondialiste. Par la suite, les mouvements d’opposition ont perdu de l’ampleur, peut-être parce que la croissance économique a permis de donner les miettes nécessaires à acheter la classe moyenne et les plus démunis pendant que les gros bonzes de la finance s’en mettaient plein les poches. On a coupé les impôts des mieux-nantis d’une manière irréfléchie, mais l’État était tout de même assez riche pour satisfaire les intérêts minimums du citoyen lambda.

Aujourd’hui, pourtant, ce n’est plus le cas. Après avoir dilapidé l’argent public dans des baisses d’impôts aux grandes entreprises et aux particuliers les mieux-nantis, le manège recommence. Il faudrait « se serrer la ceinture », faire preuve de réalisme, éviter la catastrophe. Bref, il faudrait encore une fois demander à la classe moyenne d’écoper pendant qu’on laisse les privilèges des plus favorisés intacts.

En 1998, Bourdieu écrivait déjà, à propos du néo-libéralisme:

Comme le marxisme en d’autres temps, avec lequel, sous ce rapport, elle a beaucoup de points communs, cette utopie suscite une formidable croyance, la free trade faith (la foi dans le libre-échange), non seulement chez ceux qui en vivent matériellement, comme les financiers, les patrons de grandes entreprises, etc., mais aussi chez ceux qui en tirent leurs justifications d’exister, comme les hauts fonctionnaires et les politiciens, qui sacralisent le pouvoir des marchés au nom de l’efficacité économique, qui exigent la levée des barrières administratives ou politiques capables de gêner les détenteurs de capitaux dans la recherche purement individuelle de la maximisation du profit individuel, instituée en modèle de rationalité, qui veulent des banques centrales indépendantes, qui prêchent la subordination des États nationaux aux exigences de la liberté économique pour les maîtres de l’économie, avec la suppression de toutes les réglementations sur tous les marchés, à commencer par le marché du travail, l’interdiction des déficits et de l’inflation, la privatisation généralisée des services publics, la réduction des dépenses publiques et sociales.

Le mot est lancé: foi. C’est une véritable foi dans le libre-marché. Ça n’a rien de rationnel. On en arrive à une logique complètement circulaire et fermée où toute proposition promettant de seulement limiter ou contrôler le marché se voit immédiatement discréditée à coups d’arguments idéologiques issus du petit catéchisme néolibéral. Hausser les impôts des plus riches? Êtes-vous fou, pensez à notre productivité! Mieux imposer les entreprises? Ça ne va pas, elle vont partir en Chine! Les propagandistes ont réponse à tout. Il faudrait accepter son sort, considérer le libre-marché et la libre circulation des biens et services comme inéluctable et observer une minorité de riches se la couler douce pendant que les autres s’appauvrissent, et tout cela parce que c’est la chrétienne économie.

Pourtant, les solutions existent. Celles de Québec Solidaire me semblent particulièrement intéressantes:

  • Redevances sur l’eau de 0,01$ du litre: 775 millions $;
  • Maintien de la taxe sur le capital: 503 millions $;
  • Diminution de 20% des subventions aux entreprises: 1203 millions $;
  • Un nouveau palier d’imposition pour les plus riches et une limite des RÉER: 533 millions $;
  • Imposition optimale des gains de capital: 818 millions $;
  • Suspendre le versement du Fonds des générations: 880 millions $;
  • Augmentation des redevances minières: 340 millions $.

Ces mesures permettraient d’aller chercher 5 milliards de dollars, soit grosso modo l’équivalent du déficit.  Elles ne constituent peut-être pas la panacée, mais elles ont le mérite de s’attaquer à ceux qui ont les moyens de payer.   Évidemment, ne comptez pas sur La Presse (Power Corporation), le Journal de Montréal (Quebecor) et d’autres médias dont les dirigeants auraient tout à y perdre pour en faire la promotion.

Voilà peut-être la seule réponse possible contre l’abrutissement généralisé que cherche à nous imposer ce gouvernement et son équipe de l’Inquisition de la vieille droite: la démocratie. Être capable, le jour du vote, dans l’isoloir, même si c’est dans trois ans, de se rappeler qui a eu notre sort à coeur et qui se contente de hausser les épaules en nous imposant leur remède de cheval.

Pour ma part, dans trois ans, je me souviendrai de Québec Solidaire. Je me rappellerai que c’est un des rares partis politiques au Québec qui, en un moment aussi critique où on cherche encore une fois à nous imposer des mesures faisant reculer notre nation, a eu le courage de développer un argumentaire alternatif et des mesures concrètes permettant de déboulonner les statues de fumier de ces fausses idoles issues d’un autre siècle.

Nous avons travaillé pendant des décennies pour bâtir un Québec moderne et démocratique qui, malgré ses défauts, fait l’envie du monde entier.

Ne les laissons pas tout démolir.

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18 Réponses

  1. Personnellement, je diminuerais les subventions aux entreprises d’au moins 50%. Et j’augmenterais d’un cent par mois pendant 2 ans le prix de l’essence, ce qui augmenterait le prix de 24 cents en deux ans.

    Idéalement, j’essaierais de faire en sorte que les employés de l’état aient la même rémunération que ceux du secteur privé. Et j’appliquerais un programme de discrimination positive envers les hommes pour les employés de l’état pour économiser encore quelques dollars.

    Pour le gain en capital, j’hésite. L’imposer à 100%, c’est encore une fois décourager l’épargne et encourager la surconsommation alors que nous avons justement besoin d’épargner. J’opterais plutôt pour une exemption de 100 000 $ à vie. Les riches ne pourraient en bénéficier que pendant 1 ou 2 ans puis devraient payer. La classe moyenne supérieure qui réussit à faire 5 000 $ en bénéficierait pendant 20 ans. Et les autres ne seraient à toutes fins pratiques jamais imposés. Voilà une bonne incitation à l’épargne et l’investissement.

  2. Une chose est sure, l’application de la taxe Tobin aiderait vraiment mais les grands argentiers n’en veulent point. Rappelons pour ceux qui ne le savent pas que la taxe Tobin est une taxe (on assume mondiale) sur la spéculation boursière; cette taxe servirait en un premier temps à aider les pauvres dans le pays dans lequel cette taxe a été prélevée et par la suite aider à résoudre des problèmes ailleurs dans le monde (comme le réchauffement climatique, etc. etc.). On se dit, avec un but aussi noble, il devrait y avoir au maudite bonne raison pour refuser, non?
    Bien sur. Cette horrible taxe, de 0,05% à 1%, baisserait leurs profits!!! Et en plus elle serait impraticable!!! Mais la vraie raison bien sur c’est que les responsables de la spéculation boursière ne veulent pas payer pour leurs bévues – pourquoi paieraient-ils alors que dans notre système les contribuables et l’argent public épongent le tout?
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Taxe_Tobin

    Et si ces argentiers ne sont pas capables de se défaire d’un « infâme » 50¢ sur 1000$, imaginez l’effet de même une seule des suggestions de Québec Solidaire!!!

    Je sais que c’est grossier mais y’a des jours où ces illuminés me donnent l’impression d’être des Jim Jones en pleine distribution de coolaid aux masses … qui ironiquement sont ceux qui sont les seuls à produire de la vraie richesse. Et quand ces illuminés s’éteignent, leur soi-disant apport à la planète ne fait même pas l’ombre d’une coche dans l’histoire.
    http://en.wikipedia.org/wiki/Jonestown

  3. Avec le peu d’entreprises qui offrent des fonds de pension, un REER est l’outil qui permet à la classe moyenne de conserver son pouvoir d’achat à la retraite.

  4. Pour d’autres propositions (faites par la fédération des médecins spécialistes): http://lexcellenceaunprix.org/category/blogue/

  5. À Steph

    Pas mal d’idée intéressante, mais ils ont oublié de parler de l’idée de ne créer un seul Chum. Je me demande pourquoi ?

  6. Je suis en faveur d’une taxe sur toutes les transactions mobilières. Pourquoi je paie de la taxe quand je m’achète un crayon et que mon ami millionnaire n’en paie pas quand il vend pour 500,000$ d’actions ???
    Cette taxe devrait être mondiale, évidemment, et profiterait à tous les gouvernements en difficulté financière, c’est-à-dire : tous les gouvernements…

  7. @ Garamond:

    Moi aussi je serais plutôt favorable à une telle initiative. Je me demande cependant ce qui se passerait si un pays devenait un peu moins zélé dans la perception de cette taxe. Imaginons, par exemple, que la Colombie, l’Iran ou encore la Chine soit reconnu comme un endroit où il est facile d’éviter la taxe. Peut-on imaginer que quelques gros investisseurs y ouvriraient un compte et qu’il y aurait un déplacement d’argent vers ce pays?

  8. Louis, il semble que tu sois bien pret a ce que tous les autres se serrent la ceinture (les « riches »). Ma question est: quel effort concret serait tu prets a faire de ton cote?

  9. Tiens, ce matin on a droit à une autre idée: on ferme la CDP et on fait administrer notre argent par des administrateurs moyens. Pas des bons, juste des moyens. Ceux qui font un rendement moyen. Ceux qui ont eu un rendement de 14,1% au lieu des 10% de la CDP. Sur un capital de 120 G$, ça fait presque 5 G$. Soit le déficit.

    Autrement dit, si on avait fait administrer ces fonds par des gestionnaires ordinaires et si on avait pigé 5 G$ dans le fonds, le déficit serait éliminé et les déposants à la CDP ne verraient aucune différence avec la situation actuelle.

    Déficit éliminé sans que personne n’en souffre. Personne. Ne serait-ce pas beau? Mais c’est illégal…

  10. @ Jean-Guy

    louis ne dit pas qu’il n’est pas prêt à faire d’efforts! Il dit seulement que la stratégie des ‘Lucides’ vise à démanteler l’état et à faire encore une fois payer la classe moyenne et les pauvres. Et il suggère certaines stratégies pour que les riches fassent aussi leur part. Ce que vous ne semblez pas comprendre, c’est que c’est presque toujours la classe moyenne qui paie, depuis presque trente ans en Occident. Depuis la prévalence du néo-libéralisme.

    Dans sa ‘présentation des Yankees’, chanson écrite il y a quand même un bon moment puisqu’il était encore avec son groupe Abitibi, Richard Desjardins disait qu’il y avait un groupe de 358 personnes qui contrôlaient 45% du revenu mondial. Déjà à ce moment, il nous parlait de ‘money junkies’ qui voulaient privatiser les profits et socialiser les pertes.

    Aujourd’hui, selon le site Contreinfo, on serait passé à 400 individus qui contrôlent 70% du revenu mondial. Vous ne trouvez pas Jean-Guy, que Louis, moi et beaucoup d’autres ont fait plus que leur part ces dernières années ou voulez vous attendre que 500 individus contrôlent 100% du revenu avant de réagir?

    Les propositions de QS sont un minima pour inverser cette volonté de toujours socialiser les pertes que nous imposent les ‘Lucides’ qui veulent tellement not’ bien qu’ils vont finir par l’avoir pour paraphraser Desjardins.

    Moi, je ne suis plus capable de l’entendre cette ritournelle qui veut qu’on doive créer de la richesse avant de la partager. Comme si on vivait dans des pays pauvres. Comme s’il manquait de produits sur les étalages de nos magasins, comme si on manquait de centres d’achats au Québec. Non, mais…

    Moi, ça ne me dérangerait aucunement que Charest abolisse les diminutions d’impôt que je n’avais aucunement demandé. Je ne suis pas à $10.00 près du bonheur. Ça ne me dérange pas non plus qu’il aille récupérer les points de pourcentage de la TPS et je me demande encore pourquoi il ne l’a pas fait avant, si ce n’est que ça aurait pu lui éviter de devoir nous imposer certaines tarifications aujourd’hui. C’est pourquoi j’adhère entièrement au texte de Louis. Ils ont dilapidé l’argent public et ils nous demandent de payer pour leur incompétence.

    Moi, si je suis prête à payer plus d’impôt, ce n’est pas pour que l’argent serve à engraisser des entreprises de construction amie du régime en place ou pour réparer les dégats environnementaux des minières ou pour que des entreprises s’accaparent gratuitement de notre bien commun qu’est l’eau.
    Pas plus que pour construire deux hôpitaux à Montréal. Effectivement, un seul, c’est bien assez.

    Quand à tous ceux qui tapent sur les fonctionnaires, vous vous trompez de cible. Le seul gras qu’il reste dans la fonction publique, c’est au niveau des cadres et de la multiplication des structures. À moins que vous trouviez faramineux d’être encore occasionnel après dix ans, ce qui est le lot de la majorité des fonctionnaires engagés depuis le début de ce siècle.

    La fonction publique dont vous parlez, elle n’existe plus depuis un bon moment déjà. Ils ont engagés 1500 cadres dans le réseau de la santé depuis 5 ans, un par jour. Pendant ce temps, il manque d’infirmières et de médecins. Mais, avec 1500 cadres de plus dans le système, il ne semble pas encore y avoir l’ombre d’une solution à l’engorgement des urgences. Mais on a des beaux rapports et des beaux procès-verbaux.

  11. @ Térez L.

    « Aujourd’hui, selon le site Contreinfo, on serait passé à 400 individus qui contrôlent 70% du revenu mondial. »

    Pourriez-vous me diriger sur la bonne page? J’aimerais bien me renseigner à ce sujet.

  12. @Steph

    Ici le lien: http://contreinfo.info/article.php3?id_article=2987

    Désolée pour le délai.

  13. Cet article est extrêmement intéressant. Le « délai » (7h pour répondre… je ne m’attendais pas à une telle rapidité: on n’est quand même pas en mode « chat ») est tout à fait pardonné.

    La concentration de la richesse aux États-Unis y est clairement démontré. Cependant, ton affirmation précédente semble exagérée: les 400 plus hauts revenus (américains) de 2007 gagnaient ensemble 185 G$, ce qui est comparable au PIB du Chili. Mais le PIB mondial est de l’ordre de 70 000 G$. Alors tes 400 plus riches ne gagnent « que » 0,26% du revenu mondial. Ton 70% est exagéré.

    Mais même à 1/4 de 1% de la richesse mondiale concentrée entre les mains de 400 individus, ça reste aberrant. Il est inutile de tenter d’exagérer ce chiffre: il est suffisamment aberrant en soit.

  14. une nouvelle idée, en passant…

    Les garderies à 7$ coûtent environ 35$ par jour en réalité. C’est donc une subvention de 28$ par enfant.

    Pourquoi ne pas rendre cette subvention imposable? Les pauvres ne verraient pas la différence alors que les riches devraient payer de l’impôt sur 28$. Ça leur coûterait au maximum 14$. Ils auraient donc droit à un service de garderie à 21$ alors que le coût réel est de 35$. Ils seraient toujours subventionnés à 40% par le gouvernement.

    Je ne sais pas combien ça rapporterait, mais ça donnerait de l’argent au gouvernement en plus de promouvoir la justice sociale.

    Qu’en pensez-vous?

  15. Toujours à propos des 400 américains ayant les plus hauts revenus:

    « The annual top 400 report was first made public by the Clinton administration, but the George W. Bush administration shut down access to the report. Its release was resumed a year ago when President Obama took office. »

    « Most of the income going to the top 400 tax returns is from capital. Salaries and wages accounted for only 6.5 percent of the top 400’s income in 2007, down from 7.4 percent in 2006 and 26.2 percent in 1992.  »

    (Tiens, du nouveau: on ne devient pas riches avec son salaire!)

    « Only 7 of the top 400 have shown up in the report every year, the IRS data showed. Of the 6,400 returns covered by the 16 years of the report, the IRS said that 2,515, or almost 40 percent, appeared one time.  »

    (Il semble y avoir beaucoup de mouvement dans la liste des 400!)

    Source: http://www.tax.com/taxcom/features.nsf/Articles/0DEC0EAA7E4D7A2B852576CD00714692?OpenDocument

  16. @Steph

    Désolée, il semble que je me sois embrouillée dans mes notions. J’ai dû amalgamer quelques chiffres qui n’allaient pas ensemble. Je n’ai pas l’habitude de telles poussées inflationnistes. Mettez ça sur le compte d’une petite poussée d’hystérie générée pas un abus temporaire de discours ‘lucides’.

    Pour ce qui est des garderies, on pourrait aussi moduler le tarif selon le revenu annuel. Au lieu de $7.00 par jour, ça pourrait être 7% du revenu brut, ce qui ferait passer le coût pour quelqu’un qui fait $40,000.00 par année de $1750 actuellement à $2800 et rétablirait aussi une certaine justice sociale. Donc, en fait, retourner au genre de tarification qui avait cours avant l’instauration du modèle à $5. Pour les travailleuses au salaire minimum, le modèle à tarif fixe a été désavantageux comparativement à la tarification antérieure.

  17. Ça fait longtemps que Power et Quebecor parlent d’une redevance sur l’eau et de réduire, peut-être même couper totalement, les subventions aux entreprises.

    Le reste des propositions, puisqu’elles ne se tiennent aucunement, excepté dans la tête de rêveurs, que c’est déjà ces propositions qui nous ont appauvri, non, personne de sérieux ne les recommande. Mais depuis quand on s’attend à ce que Québec Solidaire soit sérieux au lieu d’être seulement populiste. « Taxer les riches », rien de plus facile à dire, rien de plus irresponsable cependant. Surtout au niveau où ils sont déjà taxés.

  18. Aujourd’hui :

    « L’institut de recherche en economie comtemporaine estime qu’on n devrait pas augmenter les taxes mais imposer les plus riches et les compagnies. Le ministre Bachant a été mal conseillé par des economistes chargés de proposer differents scénarios en vu de l’annonce du prochain exercice budgétaire. L’IRÉC a rendu public Mardi un rapport intitulé : Il faut voir les coses autrement. »

    Article lu dans le journal Metro.

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