Les gens comme Proulx

L’écrivain de livres pour enfants Steve Proulx a probablement substitué subrepticement un de ses textes destinés à ses chers chérubins pour le mettre sur son blogue. Les gens comme nous, qu’il dit. Vous voyez, ceux-là. Ceux qui ont tout, mais qui se plaignent tout le temps. Et les autres, vous voyez, ceux qui crèvent de faim dans la rue. Proulx réaffirme ce mythe on-ne-peut plus tenace selon quoi nous serions des gâtés se plaignant le ventre plein et qui ne font pas assez pour aider les autres.

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Proulx écrit:

Ils ont tout, les gens comme nous, mais ils se plaignent tout le temps. De l’incompétence de leurs politiciens démocratiquement élus, de la piètre qualité du service à la clientèle de leur fournisseur de téléphonie mobile, de l’engorgement de leur système de santé public, des maudits journalistes qui n’arrêtent pas de faire de l’information continue, etc.

Le problème avec la pensée de Proulx, si on fait exception de son caractère infantilisant du genre « finis ton assiette et pense à ceux qui crèvent de faim en Afrique », c’est qu’elle se meut à l’inverse du bon sens.

Ainsi, l’idée n’est pas que nous nous plaignons le ventre plein, mais plutôt nous avons le ventre plein parce que nous nous plaignons. Nous avons des institutions garantissant nos droits parce que nous les exigeons. Nous avons des syndicats défendant les travailleurs parce que d’autres avant nous ont fait ces combats. Nous avons un système d’assurance-emploi, de l’électricité, un système d’assurance-maladie et un État fort parce que nous avons suffisamment chialé pour les obtenir.

Dans la vie, pas de cadeaux. Les peuples les plus avancés le sont parce qu’ils se sont battus pour l’être. Ce sont ceux qui sortent dans la rue et qui se battent pour une virgule qui ont bâti non seulement ce pays mais l’ensemble des pays démocratiques. Nous sommes tributaires du sang de nos ancêtres; ils ont osé chialer, ils ont osé s’intéresser à la politique et ils ont eu la chance de bâtir une meilleure société dont nous profitons largement aujourd’hui.

Les aider, eux, pas de problème. Mais ce n’est pas sur nos épaules que repose le poids de l’incapacité des autres à atteindre notre niveau de vie. Ou plutôt, nous supportons effectivement ce fardeau si nos gouvernements empêchent un pays comme Haïti de se développer, en le déstabilisant, en se servant d’organisations non-gouvernementales pour empêcher la création d’un État fort, en organisant des coups d’État comme celui organisé par les États-Unis en 2004. Dans ce cas, oui, nous sommes responsables. Mais ça n’a rien à voir avec le fait d’être des « mardeux » qui devraient se sentir coupable en ouvrant le robinet et qui devraient envoyer la main dans un intense moment de solennité lorsque le besoin numéro deux quitte dans la tuyauterie municipale.

En fait, la seule « marde » que nous avons, c’est celle de pouvoir influer sur les décisions de nos élus. C’est cette « marde » qui nous affecte et nous en avons plein les mains, les yeux et les oreilles. Tellement, peut-être, que plusieurs en sont venus à croire que le vote ne donnait plus rien et qu’il valait mieux laisser d’autres s’occuper de politique. La voilà, notre vraie « marde »; celle d’une société non pas le ventre plein et qui chiale, mais plutôt le ventre plein et qui oublie de chialer, qui préfère envoyer des SMS et des textos pour Haïti en se dégageant la conscience plutôt que d’exiger la non-ingérence future de leurs gouvernements dans les affaires de ce pays. Cette « marde » nous encrasse et se mêle au sang non pas de notre niveau de vie, mais bien de notre refus de nous plaindre et d’exiger des politiciens aussi efficaces que tous ces gadgets dont Proulx aimerait nous rendre coupable.

Le monde, malheureusement, n’est pas un livre pour enfants. Les petits lapins du bonheur ne dansent pas une ronde dans un champ de fleurs où tombe une pluie de miel à la fin de l’histoire. Le monde, c’est celui du combat, de la lutte, de la revendication des droits collectifs de chacun. Nous n’avons pas à nous sentir coupables d’avoir obtenu ce que nous avons aujourd’hui; notre devoir n’est pas de nous sentir mal de jouir de ce que le sang de nos ancêtres nous a permis d’obtenir.

Notre devoir, simplement, c’est de continuer à chialer, à nous plaindre, à gueuler, à descendre dans la rue et à exiger des politiciens assez redevables qu’ils n’auront même pas l’idée de tremper dans des magouilles permettant de décider du mieux-être d’un pays comme Haïti à la place des Haïtiens.

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10 Réponses

  1. Tout changement durable ne peut venir que de l’intérieur. La Serbie en est un bon exemple récent. Ce sont les Serbes qui ont causé le départ de Milosevic en descendant dans la rue jour après jour après jour. Les actions dramatiques des Américains n’ont pas eu beaucoup d’effet. Les Serbes ont fait cela seuls et à leur façon.

  2. Steve Proulx passe son temps à se plaindre … il se mord la queue. Quelle souplesse.

  3. « Car nous ne nous serons toujours pas dégagés de la responsabilité qui incombe aux mardeux de l’humanité que nous sommes: aider les gens comme eux à devenir des gens comme nous. »(Steve Proulx)

    J’avais la même conclusion dès ma lecture du premier paragraphe.

    De faire de EUX des mardeux aussi, je doute qu’on puisse appeler ça une responsabilité, car s’ils sont dans cette situation en Haïti c’est bien à cause de gens comme nous. Nous ne pourions avoir toutes ces choses si ces esclaves n’étaient pas là pour les produire à des prix ridicules.

    Il est donc impossible de faire d’eux des gens comme nous.

  4. Je ne connais pas ce Proulx dont tu parles, mais, selon ce que j’en déduis à la lecture de ce billet, c’est qu’il symbolise une idée qu’on rencontre régulièrement dans notre monde aseptisé: « t’as pas à te plaindre, y en a des pires… ». Heureusement, la nature humaine tend naturellement à revendiquer toujours mieux en se basant sur les aspect négatif de la situation présente.

    Même Raymond Bachand proclame aspirer au « bonheur du peuple ». 😉

    Nier cette réaction profondément humaine c’est comme tuer l’espoir.

    « Les peuples les plus avancés le sont parce qu’ils se sont battus pour l’être.  » Ben oui, c’est tout naturel. Et si tu permets, Louis, encore un vieux dicton syndicaliste américain:

    « You don’t get what you deserve, you get what you negociate. »

    Encore faut-il construire le rapport de force pour négocier de façon conséquente.

  5. Bravo Louis ! Ce texte remarquable devrait être lu par tout le monde.

  6. @Louis, je fais une toute autre lecture de ce texte de Steve Proulx, peut-être à cause de sa façon de faire du sarcasme avec le sujet qui nous touche : notre façon de voir et de réagir.
    ***
    Si jamais vous venez faire un tour chez-moi, le blogue mentionné dans mon billet d’aujourd’hui n’est pas le vôtre, mais celui de quelqu’un que vous connaissez bien.

  7. Quelle malhonnêteté dans la présentation de Steve.
    1-Quel est le problème d’écrire des livres pour les jeunes ? Pour les ados ?
    2-Steve est aussi journaliste, blogueur. Vous oubliez de le dire pour ridiculiser un plus ses propos, pas fort.

  8. @Achat local 100% Québec: Je suis entièrement d’accord avec vous. Si on fait exception du pouvoir d’ingérence de nos pays, les changements doivent s’opérer de par la volonté de chaque peuple; nous n’avons ni à les « aider » ni à leur nuire autrement, justement, qu’en s’arrangeant pour ne pas leur nuire.

    @reblochon: Je ne le lis pas assez souvent pour me faire une idée. Ou plutôt, je le lis souvent en diagonale.

    @Gébé Tremblay: Analyse intéressante, mais à mon avis il est possible pour nous d’avoir le niveau de vie que nous avons sans ces « esclaves » comme vous dites. Ce n’est pas le libre-marché et la mondialisation, qui se nourrit du salaire merdique des travailleurs-esclaves de pays en voie de développement qui nous permet ce rythme de vie, bien au contraire. La classe moyenne stagne ou régresse depuis trente ans; le monde est assez riche pour que tous puissent en avoir assez.

    @Çaparle Aupopette: Voilà, tout est question de rapport de force. On ne se plaint pas le ventre plein; on a le ventre plein parce qu’on se plaint et qu’on a établi un rapport de force en se plaignant!

    @Garamond: Merci beaucoup!

    @Astidastineux: Il y a sûrement plusieurs lectures possibles de son texte… Ce texte fait état de la mienne…

    @Cecile Gladel: Il n’y a pas le moindre problème à écrire des livres pour enfants; où en voyez-vous? Et personnellement, j’ai davantage de respect pour les écrivains de livres pour enfants que pour les soi-disant journalistes qui collectent leurs chèques et qui jouent les gentils toutous en faisant la chronique des chats écrasés. Si pour vous de ne pas parler de lui en tant que journaliste et de seulement parler de sa « contribution » au monde de la lecture pour enfants équivaut à le ridiculiser, c’est votre façon de voir les choses et cela démontre le peu de respect que vous avez pour l’écriture de livres pour enfants. En fait, je dirais même que c’est un peu méprisant pour lui. Mais bon, vous avez le droit de ne pas respecter ses choix…

    Merci à tous pour vos commentaires!

  9. Étant donné que la nuit passée je regardais probablement le canal savoir (je suis en visite à Montréal) j’ai pu voir qu’au niveau géologue, les caraibes et une autre mini-portion (dont je ne me rappelle plus le nom) de la croute terrestre étaient les deux seuls minis fragments de l’attlantique, où se rencontraient plus de 2 autres grosses plaques.

    Étant donné que ces deux mini-plaques sont les deux plus dangereux endroits sur ce côté de la planète (qui on le sait commence à sentir les puces la piquer et l’envie de e gratter !!!), je suggère de les en informer, de leur ouvrir grandes les portes et de tous le évacuer.

  10. Mais ils le savent … http://www.leparisien.fr/seisme-haiti/un-sismologue-haitien-accuse-on-savait-que-ca-arriverait-18-01-2010-782185.php les americains aussi du coup.

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