Archive for janvier 2010

Les éclownomistes rédicivent
28 janvier 2010

Peu satisfaits de leurs rôles d’économistes-caniches du gouvernement lors de la publication du premier fascicule sur les finances publiques, les soi-disant économistes Luc Godbout, Pierre Fortin, Claude Montmarquette et Robert Gagné récidivent dans un numéro digne des meilleurs saltimbanques. Les clowns entrent en scène: préparez-vous, madame, monsieur, ils vous feront rire!

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On se demande bien comment ces économistes, tous identifiés soit aux Lucides, soit à la droite radicale, soit dans des think-tanks néolibéraux, peuvent encore apparaître en public sans provoquer immédiatement l’hilarité. Il suffit de les voir, sérieux, avec leur petit attaché-case, l’air grave, venant nous annoncer les pires cataclysmes si le Québec ne se dépêche pas d’adopter leurs mesures économiques. L’apocalypse, ce n’est rien à côté de ce qui nous attend, ô pauvre peuple, si on ne se hâte pas d’introduire plus de privé dans l’éducation, de hausser les taxes et de réduire les impôts. Payez, payez, petit peuple, faites votre prière et vous survivrez peut-être!

Ils sont presque attachants, en fait, lorsqu’on les regarde. On a vraiment l’impression qu’ils y croient. Ils nous présentent leur rapport, ce petit dépliant de la bonne pensée libérale et nous expliquent, sans broncher, les petits lunettes de Fortin sur le bout du nez, qu’en éducation, « la coexistence d’un système public et d’un système privé introduit une concurrence qui bénéficie aux citoyens ». Qu’importe si les chercheurs Claude Lessard, Pierre-David Desjardins et Jean Guy Blais ont démontré, en septembre dernier, que la concurrence entre les réseaux public et privé « mène au déclin du public et non à son redressement ». Qu’importe si des collèges privées expulsent leurs élèves au premier faux-pas et gardent ensuite la subvention. Non, non, vous n’avez rien compris. Les clowns vous ont demandé de rire, allez, riez! Riez pour votre bien!

Véritables clowns-tristes, ils font piteux avec leur petit air du style « on n’y peut rien » ou « ce n’est pas de notre faute ». Il faudrait hausser les taxes et baisser les impôts non pas parce qu’on fait le choix de ne plus participer équitablement à la redistribution de la richesse, mais parce que nous serions obligés de nous lancer dans la même aventure que d’autres pays qui ont vu leur niveau de vie diminuer. Le Canada est un des pays qui impose le moins ses mieux-nantis, mais il ne faudrait surtout pas s’attaquer à ce déséquilibre, non non. Il y a un lien direct entre un taux d’imposition plus élevé et des écarts sociaux réduits, mais n’y pensez surtout pas. Regardez le clown, et riez de ses pitreries.

Dans une même grimace, les éclownomistes nous lancent un véritable plaidoyer en faveur de hausses de tarifs. Qu’importe si une telle hausse favoriserait la dislocation sociale et la pauvreté. Qu’importe si la hausse des tarifs d’électricité, par exemple, affecterait principalement les plus démunis. Vous n’avez toujours rien compris. Les clowns veulent votre bien. Le concept d’utilisateur-payeur, malgré ses insuccès généralisés et son incapacité à assurer une nécessaire redistribution de la richesse, doit être imposé coûte que coûte. Riez, chers amis.

Ce ne sont pas tant les idées de ces éclownomistes qui sont à blâmer. Celles-là, nous les connaissons; nous y sommes habitués. Cela fait au moins vingt-cinq ans qu’on nous rabâche les oreilles avec le petit catéchisme du moins d’État, plus de privé, moins d’impôts, plus de tarifs. Et plus on suit les principes, moins ça va, et moins ça va, plus on nous demande de suivre les principes. Nous sommes en crise à cause de ce système économique déficient, nous sommes en déficit à cause notamment des baisses d’impôts de plusieurs milliards de dollars accordées aux mieux-nantis, et on nous propose davantage de la même chose. On donnerait un quarante onces de gin à un alcoolo pour le guérir de sa dépendance qu’on ne ferait pas mieux. Non, ces idées, on les connaît.

Ce qui est inacceptable, cependant, ce qui insulte l’intelligence du citoyen, c’est de voir un gouvernement trop couillon pour affirmer haut et fort ses croyances en un ordre social créateur de pauvreté et s’arranger plutôt, en choisissant des éclownomistes autant identifiés aux idées néolibérales qu’Hulk Hogan l’est pour la lutte, pour mieux paraître lorsqu’il proposera sensiblement les mêmes propositions vieillottes.

Dans le cirque libéral, les clowns se présentent en premier, et le prestidigitateur, celui qui fait disparaître toutes nos économies, agit ensuite. Lorsque le spectacle est terminé, les spectateurs rentrent à la maison, plus pauvres, mais satisfaits du divertissement. On leur a donné l’impression qu’ils y participaient de plein gré alors que, dès le début, la dépossession de leurs biens était planifiée.

Et si on enlevait les masques de ces éclownomistes dès maintenant et qu’on révélait, derrière leurs inoffensives expressions, leur vraie nature de carnassiers plus préoccupés par leur gloire personnelle et l’application de leurs complexes théories que par le bien-être de la classe moyenne et des moins favorisés?

Les indépendantristes
26 janvier 2010

Ils sont convaincus. Ils portent, comme les vrais indépendantistes, leurs chandails des Patriotes, du Réseau de résistance du Québécois (RRQ), de Bourgault, de Lévesque. Ils agitent bien haut le drapeau fleurdelisé, portent des pancartes avec un symbole nazi à la place d’une feuille d’érable. Ils sont en première ligne de toutes les manifestations, levant tel doigt d’honneur à l’autre Saint-Jean ou se battant avec les policiers lors d’une manifestation contre la visite du prince Charles l’automne dernier. Ils sont convaincus. Mais ne convainquent personne. Ce sont les indépendantristes, cette infime minorité, à ne pas confondre avec les indépendantistes.

Les indépendantristes, ce sont eux, cette infime minorité de militants qui vivent sclérosés dans un présent immobile où la pensée et la remise en question ont fait place à l’action irréfléchie et inconséquente. La peinture, la poésie, le cinéma? C’est des affaires de tapettes. Les colloques, les discussions politiques, les joutes oratoires avec quelqu’un qui ne pense pas comme soi? Du niaisage, une perte de temps. Réinventer le discours, reconstruire les idées dans un monde en perpétuel mouvement? Veux pas savoir! Tout ce qui compte, c’est d’être dans la rue, d’avoir un bâton entre les mains et de vouloir taper du méchant anglais. Prenez un poulet, coupez-lui la tête, et vous obtenez sensiblement le même résultat.

Parfois, on peut tenter une discussion avec eux. Je dis bien tenter, car il suffit de peu de temps pour atteindre les tristes limites de leur (in)capacité à argumenter. Un tel ne jure que par l’établissement d’une milice ou d’une armée, et peu importe si les nouveaux pays ne sont pas devenus indépendants par les armes. Un autre veut s’en prendre aux organisation syndicales, et peu importe si celles-ci sont responsables de l’enrichissement collectif et représentent démocratiquement la classe moyenne. Un autre encore veut faire d’un Québec indépendant un paradis fiscal, sans même se soucier ce ce que signifie le fait d’être indépendant pour aller s’attacher poignets et chevilles sur l’autel du libre-marché. Oh, ils ont des idées. Mais ils sont incapables de les défendre. Et ils ne veulent même plus les défendre; ils préfèrent l’action pour l’action.

Or, l’idée d’indépendance présuppose une réflexion, une prise de conscience de notre servitude actuelle. Il ne suffit pas de faire un simple copier-coller des arguments de nos parents ou grands-parents en espérant convaincre les autres en criant plus fort qu’eux. Les temps ont beaucoup changé depuis les années soixante. Aujourd’hui, on peut même se questionner sur l’indépendance de nombreux pays, dont le Canada, face à une mondialisation néolibérale permettant à des entreprises de poursuivre des États. En 2010, l’idée d’indépendance est plus révolutionnaire que jamais. Il s’agit de l’indépendance du peuple, des gens ordinaires, et non pas d’une quelconque lubie de radicaux en quête de bastonnade.

L’indépendance, c’est bien autre chose qu’un projet politique se jouant dans la rue. Artistique, elle est la représentation des limites que l’artiste tente de transgresser. Culturelle, elle représente la volonté de se représenter soi-même dans le monde et dans le temps. Musicale, elle développe les rythmes et les paroles qui font vibrer le peuple. Sociale, elle s’insère dans le combat collectif des millions de travailleurs qui espèrent améliorer leur sort. Sportive, elle canalise les espoirs de tout un peuple dans les exploits de ses héros. Intellectuelle, elle développe les combats d’idées permettant d’assurer une cohérence au mouvement. Littéraire, elle permet la compréhension d’un monde qui nous est propre et qui nous représente. L’indépendance, c’est la somme de tout ce que nous sommes et notre quête collective de la libération des limites qui nous entravent. Faire abstraction de cela, c’est s’enfermer dans une logique de sourds où les idées ont peu de chance de toucher leur cible, où le projet politique de l’un n’a aucune chance de s’inscrire dans le réel artistique, culturel, musical, social, sportif, intellectuel ou littéraire de l’autre.

Les indépendantristes méprisent le débat d’idées. Ils ridiculisent ceux qui font progresser l’indépendance – la vraie – sur d’autres fronts que celui de la manifestation politique. Ils regardent de haut la Société Saint-Jean-Baptiste (SSJB) qui, grâce à ses Jeudis de la langue, son appui à la Coalition pour l’Histoire et au Mouvement Montréal français, grâce à ses nombreux prix attribués à des gens de tous les domaines de la société et à son implication dans la création d’une résistance idéologique contre toutes les servitudes, participe à l’émancipation du peuple en entier. Ils se moquent des intellectuels, ces « pelleteux de nuages », ridiculisent ceux qui conçoivent le combat autrement que dans une logique d’affrontement direct et violent.

Dans cette lutte, nous devons tous être unis: le RRQ (qui fait un travail de terrain essentiel), la SSJB (qui bâtit le discours et s’attaque au travail intellectuel) et les autres mouvances. Nous devons surtout être ouverts aux arguments d’autrui et en mesure d’adapter notre discours aux nouvelles réalités. Si nous laissons les indépendantristes et leur fermeture d’esprit gagner, nous aurons tous perdus. Si nous laissons parler la violence et le combat de rue, qui a parfois son utilité mais qui ne peut en aucun cas être exclusif, nous ne pourrons plus parler pour l’ensemble des Québécois.

Ces indépendantristes, non, ne sont pas indépendantistes. Sous prétexte de nous libérer de carcans qu’ils ont eux-mêmes définis et choisis, ils nous enferment dans leur propre logique haineuse et méprisante pour quiconque a choisi d’ouvrir d’autres fronts dans la lutte pour notre libération. L’indépendance, au-delà du « pays sur la mappe », présuppose notre libération collective et l’atteinte d’un mieux-être pour l’ensemble des individus formant notre société. Dans leur obstination à se croire les seuls dignes représentants de la lutte du peuple québécois et à refuser de considérer l’incroyable apport d’autres institutions souverainistes, d’autres gens ayant d’autres méthodes, ils ne condamnent pas seulement leur pensée atrophiée à une mort certaine, mais ils contribuent à la stagnation d’un discours politique ayant plus que jamais besoin d’être reconstruit.

Vive un discours indépendantiste ouvert et cohérent!

Il était une foi
24 janvier 2010

Je regardais les images du cardinal Turcotte, officiant hier une messe en français et en créole pour aider les Haïtiens. Sentiment de malaise, d’anachronisme. Comment se peut-il qu’une Église qui, autrefois pouvait prétendre parler pour tous les Québécois, n’en représente plus qu’une minorité aujourd’hui? Quelles trahisons, quelles manipulations, quel esprit corporatiste ont-ils poussé les Québécois à tourner le dos à cette Église? Puisque c’est le nationalisme québécois qui, avec la Révolution tranquille, a mis fin à la domination du clergé au Québec, ne faudrait-il pas s’attarder à ses causes, son origine?

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Puisque nos cours d’histoire ne nous enseignent pas ces réponses – il ne faudrait tout de même pas trop parler de la naissance de l’idée de nation du Québec dans le cadre d’un cours d’histoire du Québec – je nage toujours dans les eux noires de mon ignorance crasse et je m’émerveille quotidiennement en lisant le chef-d’oeuvre de Hélène Pelletier-Baillargeon, Olivar Asselin et son temps. De loin le livre le mieux écrit, avec le vocabulaire le plus riche et le sources les plus complètes sur les enjeux du tournant du siècle dernier que j’aie pu lire.

Donc, je regardais les nouvelles et je voyais le cardinal Turcotte jouer les faux-modestes devant une foule de convaincus, puis j’allais lire sur cette époque trouble où, face à l’intransigeance de provinces canadiennes ayant décidé d’abolir ou de limiter sévèrement l’enseignement du français dans les écoles du Manitoba (1890), du Nord-Ouest (1892), puis de l’Ontario (1912), est née l’idée que le Québec ne pouvait être que le seul endroit où les Canadiens-français, grâce à leur majorité numérique, seraient à l’abri de ces forces assimilatrices.

Et l’Église, face à ces crises? En 1910, alors que les orangistes ontariens, ces « Prussiens de l’Ontario » selon Henri Bourassa, fourbissaient leurs armes afin d’imiter les provinces de l’ouest dans leur combat pour l’assimilation définitive des francophones, le Congrès eucharistique international de Montréal accueillait des personnalités comme Mgr. Francis Bourne, archevêque de Westminster. Celui-ci a osé affirmé bien haut ce que plusieurs savaient déjà: l’Église catholique, l’institution, ne voulait pas défendre la langue française, mais plutôt assurer la diffusion de la foi dans la langue de la majorité anglaise en Amérique du Nord. Selon Bourne, le Canada était appelé à grandir, à se peupler, mais à parler anglais. À l’image des évêques irlandais cherchant à assimiler les exilés canadien-français dans le nord des États-Unis, la langue constituait un obstacle à la foi.

La réponse de Henri Bourassa, le plus grand tribun de son temps malgré sa pusillanimité politique, était historique, et marquerait le Québec pour les décennies à venir:

« Mais, dira-t-on, vous n’êtes qu’une poignée; vous êtes fatalement destinés à disparaître; pourquoi vous obstiner dans la lutte? Nous ne sommes qu’une poignée, c’est vrai; mais ce n’est pas à l’école du Christ que j’ai appris à compter le droit et les forces morales d’après le nombre et par les richesses. Nous ne sommes qu’une poignée, c’est vrai; mais nous comptons pour ce que nous sommes, et nous avons le droit de vivre. »

Malgré tout, le ver était dans la pomme. L’Église ne pouvait plus se prétendre la grande défenseure des droits linguistiques des Canadiens-français. Face aux actions d’un Olivar Asselin, président de la Société Saint-Jean-Baptiste, qui lança une vaste campagne d’aide à la résistance franco-ontarienne en 1913, l’Église en appela encore à la docilité de ses ouailles et contribua, de par sa complaisance avec les autorités ontariennes, à désolidariser les Québécois et à empêcher de réunir une somme suffisante pour réellement permettre aux Franco-Ontariens de lutter effectivement contre les lois discriminatoires qui les ostracisaient.

Certes, la foi catholique continua de dominer au Québec pendant encore un demi-siècle, mais les forces nationalistes qui s’étaient pour une première fois éveillées avaient su saisir ce que nous avions à attendre d’une institution davantage intéressée par la diffusion maximale de ses idées que par la protection des valeurs du peuple qui a constitué son avant-garde pendant des siècles en Amérique du Nord.

Ainsi, je regarde le cardinal Turcotte et je vois: je vois une vieille Église qui, si elle s’est construite sur de nobles idéaux, n’a jamais su comprendre l’importance pour un peuple de défendre sa langue et qui a échoué tant à imposer sa foi à une Amérique du Nord anglophone qu’à conserver la confiance de francophones qui se sont sentis trahis, utilisés, et viciés par l’odeur fétide des intérêts institutionnels d’une organisation millénaire incapable de s’arrimer aux enjeux identitaires d’un monde voulant de moins en moins croire pour voir, mais plutôt voir pour croire.

Face à la désaffection des Québécois, l’Église ne peut que se regarder dans le miroir et se blâmer d’avoir réussi à transformer le peuple le plus pieux d’Amérique du Nord en collectivité de consommateurs individualistes célébrant leur culte du consumérisme dans tous les centres d’achats de la petite province, avec ses restants de ce qui fut un jour un grand peuple Canadien-français couvrant la plus grande partie de ce continent. Elle ne peut que faire face à elle-même et constater que la quasi-disparition des Canadiens-français à l’ouest du Québec ne s’est pas traduite par une montée de la foi catholique en Amérique du Nord, mais plutôt par l’exact contraire.

Alors non, Monsieur Turcotte, ne parlez pas pour les Québécois. Parlez en votre nom et au nom de votre institution. Mais laissez les Québécois exprimer leurs sympathies à Haïti autrement que par une Église qui a contribué à faire d’eux la fragile minorité qu’ils représentent aujourd’hui. S’ils croient en Dieu, malgré tout, laissez-les y croire sans le besoin du filtre ostentatoire de vos prétentions.

Les gens comme Proulx
21 janvier 2010

L’écrivain de livres pour enfants Steve Proulx a probablement substitué subrepticement un de ses textes destinés à ses chers chérubins pour le mettre sur son blogue. Les gens comme nous, qu’il dit. Vous voyez, ceux-là. Ceux qui ont tout, mais qui se plaignent tout le temps. Et les autres, vous voyez, ceux qui crèvent de faim dans la rue. Proulx réaffirme ce mythe on-ne-peut plus tenace selon quoi nous serions des gâtés se plaignant le ventre plein et qui ne font pas assez pour aider les autres.

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Proulx écrit:

Ils ont tout, les gens comme nous, mais ils se plaignent tout le temps. De l’incompétence de leurs politiciens démocratiquement élus, de la piètre qualité du service à la clientèle de leur fournisseur de téléphonie mobile, de l’engorgement de leur système de santé public, des maudits journalistes qui n’arrêtent pas de faire de l’information continue, etc.

Le problème avec la pensée de Proulx, si on fait exception de son caractère infantilisant du genre « finis ton assiette et pense à ceux qui crèvent de faim en Afrique », c’est qu’elle se meut à l’inverse du bon sens.

Ainsi, l’idée n’est pas que nous nous plaignons le ventre plein, mais plutôt nous avons le ventre plein parce que nous nous plaignons. Nous avons des institutions garantissant nos droits parce que nous les exigeons. Nous avons des syndicats défendant les travailleurs parce que d’autres avant nous ont fait ces combats. Nous avons un système d’assurance-emploi, de l’électricité, un système d’assurance-maladie et un État fort parce que nous avons suffisamment chialé pour les obtenir.

Dans la vie, pas de cadeaux. Les peuples les plus avancés le sont parce qu’ils se sont battus pour l’être. Ce sont ceux qui sortent dans la rue et qui se battent pour une virgule qui ont bâti non seulement ce pays mais l’ensemble des pays démocratiques. Nous sommes tributaires du sang de nos ancêtres; ils ont osé chialer, ils ont osé s’intéresser à la politique et ils ont eu la chance de bâtir une meilleure société dont nous profitons largement aujourd’hui.

Les aider, eux, pas de problème. Mais ce n’est pas sur nos épaules que repose le poids de l’incapacité des autres à atteindre notre niveau de vie. Ou plutôt, nous supportons effectivement ce fardeau si nos gouvernements empêchent un pays comme Haïti de se développer, en le déstabilisant, en se servant d’organisations non-gouvernementales pour empêcher la création d’un État fort, en organisant des coups d’État comme celui organisé par les États-Unis en 2004. Dans ce cas, oui, nous sommes responsables. Mais ça n’a rien à voir avec le fait d’être des « mardeux » qui devraient se sentir coupable en ouvrant le robinet et qui devraient envoyer la main dans un intense moment de solennité lorsque le besoin numéro deux quitte dans la tuyauterie municipale.

En fait, la seule « marde » que nous avons, c’est celle de pouvoir influer sur les décisions de nos élus. C’est cette « marde » qui nous affecte et nous en avons plein les mains, les yeux et les oreilles. Tellement, peut-être, que plusieurs en sont venus à croire que le vote ne donnait plus rien et qu’il valait mieux laisser d’autres s’occuper de politique. La voilà, notre vraie « marde »; celle d’une société non pas le ventre plein et qui chiale, mais plutôt le ventre plein et qui oublie de chialer, qui préfère envoyer des SMS et des textos pour Haïti en se dégageant la conscience plutôt que d’exiger la non-ingérence future de leurs gouvernements dans les affaires de ce pays. Cette « marde » nous encrasse et se mêle au sang non pas de notre niveau de vie, mais bien de notre refus de nous plaindre et d’exiger des politiciens aussi efficaces que tous ces gadgets dont Proulx aimerait nous rendre coupable.

Le monde, malheureusement, n’est pas un livre pour enfants. Les petits lapins du bonheur ne dansent pas une ronde dans un champ de fleurs où tombe une pluie de miel à la fin de l’histoire. Le monde, c’est celui du combat, de la lutte, de la revendication des droits collectifs de chacun. Nous n’avons pas à nous sentir coupables d’avoir obtenu ce que nous avons aujourd’hui; notre devoir n’est pas de nous sentir mal de jouir de ce que le sang de nos ancêtres nous a permis d’obtenir.

Notre devoir, simplement, c’est de continuer à chialer, à nous plaindre, à gueuler, à descendre dans la rue et à exiger des politiciens assez redevables qu’ils n’auront même pas l’idée de tremper dans des magouilles permettant de décider du mieux-être d’un pays comme Haïti à la place des Haïtiens.

Force Jeunesse: en attendant le chèque
20 janvier 2010

« L’imagination et le courage sont les seules limites de notre capacité à lutter contre la situation budgétaire alarmante » affirme Jonathan Plamondon, président de l’organisme Force Jeunesse. De l’imagination! Du courage! Quoi, vous rêvez? Ce sont les mêmes vieilles « solutions » libérales de hausses de la taxe de vente du Québec (TVQ) et des tarifs d’électricité. Faut-il s’en surprendre, puisque Force jeunesse est financé par le Secrétariat à l’action communautaire autonome (SACA) et se trouve donc directement tributaire des décisions du gouvernement en place? S’il fallait seulement que Jean Charest coupe dans le gras plutôt que hausser les tarifs…

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Je suis peut-être vieux-jeu, ou même carrément vieux. De nos jours, on ne sait jamais. Trente ans, c’est vieux lorsqu’on pense au bien-commun, mais jeune lorsqu’on se veut dans la vent et qu’on propose des solutions « courageuses » pour lécher les bottes du gouvernement et s’assurer qu’elles seront bien luisantes lorsqu’on recevra un coup de pied dans l’arrière-train. Je suis peut-être vieux, donc, mais dans mon petit carré de sable de sagesse, il me semble que le courage et l’imagination, ça ne se résume pas à suivre l’idéologie dominante qui nous a foutu dans le pétrin et qui aujourd’hui nous propose davantage de ce qui nous a foutu dans le pétrin pour nous sortir du pétrin.

Le courage, ce n’est certainement pas d’augmenter la TVQ. La taxe est une mesure foncièrement régressive, c’est-à-dire qu’elle ne joue pas le moindre rôle dans la nécessaire redistribution de la richesse. Cinq pour-cent, c’est cinq pour-cent, que tu sois dans la rue en train de vendre ton corps ou que tu sois le PDG d’une multinationale. Pour la personne qui dépense 20 000$ par année, c’est peut-être le 1000$ qui l’empêche de payer ses comptes; pour celle qui se déleste de 200 000$, c’est bel et bien 10 000$, soit dix fois plus, mais il lui reste tout de même 190 000$, ce qui est bien suffisant pour vivre. Non, ce n’est pas du courage que de préconiser une hausse de la TVQ; c’est bel et bien le déni du rôle égalisateur de l’État et de son devoir de ne pas seulement penser en fonction des possibilités de revenus, mais aussi et surtout en fonction de la capacité de payer des gens.

Pareillement, l’imagination, ce n’est pas non plus d’augmenter les tarifs du bloc patrimonial d’Hydro-Québec, comme le suggère Force Jeunesse. L’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) a démontré d’une manière magistrale de quelle façon une telle hausse pénaliserait principalement les moins-nantis tout en épargnant ceux qui ont les moyens de sur-consommer. Ce sont à ces derniers qu’il faut s’attaquer, pas à la classe moyenne et aux plus démunis qui peinent déjà à joindre les deux bouts. L’élasticité-prix de l’électricité est très faible pour les moins-favorisés: 39,2%, contre 88,1% pour les plus riches. Concrètement, cela veut dire qu’une hausse des tarifs ne résulterait pas en une baisse marquée de la consommation pour les premiers, mais plus certainement pour les seconds; en haussant le tarif patrimonial, on n’incite donc pas la classe moyenne et les moins-nantis à réduire leur consommation, mais on permet simplement aux mieux-nantis de continuer leur party!

Non, le courage, l’imagination, c’est oser s’attaquer au dogme des baisses d’impôts qui gangrènent nos capacités depuis une dizaine d’années. Des baisses, encouragées par nos gouvernements de droite au pouvoir depuis des décennies et qui se sont traduites, dans la décennie 1998-2007, par une réduction marquée de la contribution des mieux-nantis et par une hausse tout aussi remarquable du coefficient de Gini, qui calcule les inégalités sociales. De trop généreuses baisses qui privent, comme le souligne Josée Legault, l’État québécois de près de 10 milliards de dollars par année, soit davantage que le déficit actuel!

Peut-être que si les grands penseurs de Force Jeunesse passaient un peu moins de temps à fixer les akènes dans les arbres qui font face à leur binerie de la rue Laverdure en attendant leur chèque du SACA et un peu plus à penser à défendre leur article premier, qui est de « défendre et promouvoir les intérêts des jeunes en emploi », ils réaliseraient peut-être – magie, magie! – que ce sont effectivement les jeunes qui seraient les premiers touchés par leurs mesures régressives; ce sont eux qui vivent le plus de précarité; ce sont eux qui tournent des boulettes chez McDo pour un salaire ridicule; ce sont eux qui doivent manger du Kraft Dinner le mercredi en attendant les maigres émoluments du lendemain.

Non, décidément, je ne veux plus être jeune si c’est pour être représenté par des gens comme cela. Appelez-moi le jeune-vieux ou le vieux-jeune si ça vous chante, mais je préfère encore m’arrimer à des générations qui ont eu les couilles de se battre pour des changements permettant d’améliorer réellement la société et qui ne se sont pas contentés de chanter en chœur les refrains usés du parti au pouvoir en gardant un œil sur la boîte aux lettres d’où ils recevront leur prochain chèque.

Racisme ordinaire
16 janvier 2010

Dans la foulé du cataclysme haïtien, de nombreux groupes de soutien à Haïti se sont créés sur Facebook. Que ce soit Une pensée positive pour Haïti ou Solidarité Québec-Haïti, les internautes cherchent des lieux de rassemblement pour offrir leur soutien au peuple haïtien. Ce qui est intéressant avec Facebook, c’est que ce phénomène concerne principalement les plus jeunes; on obtient donc une photographie de l’image de la jeunesse actuelle. Et cette jeunesse, quoi qu’on puisse en penser, ne sait pas se faire respecter.

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Ainsi, la création du groupe Montreal – Answering Haiti’s cry for help (ou on équivalent Montreal Support For Haiti Earthquake 2010). On parle ici d’un groupe de soutien à Haïti (pays francophone) de la part de Montréal (ville francophone) faisant partie du Québec (province francophone et nation reconnue par le Canada en 2006). Un groupe entièrement en anglais, où on peut pourtant lire des interventions d’individus portant des noms comme Stéphane Jolicoeur, Pierre Dartiguenave, Katia Cadet, Sarah Gauthier, Marie-Claude Caci et une litanie d’autres noms francophones. Et je ne compte pas le nombre de Québécois qui sont membres de ce groupe, qui compte déjà plus de 5000 membres.

J’ai souligné au créateur du groupe que Montréal est une ville francophone et que les Haïtiens, dont la langue officielle est le français (et la langue seconde le créole, dont les racines sont majoritairement françaises), méritent de se faire encourager dans leur langue. Peine perdue. Je me suis fait répondre que je suis un raciste, que ce n’était ni la place ni le lieu pour discuter de cela, que Montréal est une ville multiculturelle, etc. Un peu plus et on me traitait d’arriéré parce que j’avais osé réclamer, pour ma ville et mes concitoyens, qu’on parle en notre nom dans notre langue et dans une langue que les principaux intéressés peuvent comprendre.

Évidemment, on pourra me répondre qu’il ne s’agit que d’une tempête dans un verre d’eau, que d’un groupe Facebook. Pas certain. Les arguments lancés par les membres de ce groupe sont ceux qu’on entend à tous les jours, dans la rue, au travail, partout. Au quotidien, on se fait dire: « ce n’est pas la place pour défendre le français ». Je me le suis fait dire à plusieurs reprises. Si on écoutait ces gens-là, la seule place pour défendre le français serait au parlement de Québec, en autant que cela ne dérange personne. Tu veux travailler en français? Pas la place pour cette lutte! Tu veux te faire servir en français? Pas la place pour ce combat! Tu aimerais souligner le fait qu’une artiste décédée n’a chanté que trois chansons en français sur trente-cinq? Es-tu fou, on ne critique jamais les morts, ce n’est pas la place… Ce n’est jamais le bon endroit pour défendre notre langue.

Pourtant, je souffre pour les Haïtiens. Je ne crois pas manquer de respect au peuple haïtien en exigeant qu’on parle en mon nom en français et qu’on souligne les profonds liens linguistiques qui unissent le Québec et Haïti. Le combat linguistique que nous menons, Québécois, n’est-il pas le même que les Haïtiens tentent de mener depuis des décennies contre les puissances extérieures qui décident quel président déposer, quelle mesure créatrice de pauvreté implémenter? Vouloir protéger le français au Québec contre le rouleau-compresseur d’une mondialisation néolibérale anglophone ne trouve-t-il pas écho dans la lutte des Haïtiens pour la création d’un État plus fort, moins soumis aux intérêts étrangers? Ne s’agit-il pas du même combat pour le respect de nos identités respectives?

Il ne s’agit pas que d’un groupe Facebook. C’est l’image d’une nouvelle jeunesse montréalaise qui, d’un côté, se fout éperdument de la protection des valeurs québécoises, et de l’autre n’hésite pas à renier ce qu’elle est au nom d’une cause soi-disant supérieure. Protéger les Tibétains, les Tamouls, les Kurdes, les Haïtiens, parfait! L’identité du peuple québécois? Connais pas! Ce n’est pas la place pour en discuter!

Nos combats sont pourtant interreliés. Défendre le français à Montréal et au Québec, c’est défendre non seulement la pluralité et la diversité des cultures de la planète, c’est aussi se battre pour l’indépendance des peuples. Lorsqu’un peuple se respecte assez pour exiger sa langue, il démontre qu’il n’est pas à vendre et qu’on ne peut pas le détruire à coup de réformes du FMI, comme celles qui ont poussé Haïti à la ruine. Lorsqu’un peuple tout entier refuse de participer à toute organisation reniant ses valeurs profondes, il assure non seulement sa survie linguistique, mais également celle de sa capacité à se gérer lui-même, à s’administrer, à se construire un réel autrement plus solide que celui qui était le lot des Haïtiens depuis des générations.

On ne choisit pas la « place » pour mener le combat. Ces escarmouches viennent naturellement. On ne les mène ni contre le peuple haïtien ni contre une chanteuse récemment décédée, mais plutôt pour leurs enfants, en leur mémoire. Nous menons ces rixes pour que de la tragédie qui fut la leur puisse naître un espoir nouveau, celui d’une planète diversifiée où chaque peuple, chaque nation puisse être en mesure de protéger ce qui lui est cher.

Quand on parle en notre nom dans une langue qui nous est étrangère, on ne scelle pas seulement le sort de notre incapacité à intégrer les nouveaux arrivants à notre destin commun, on ne lance pas seulement le message, à l’étranger, que Montréal ne constitue plus une ville francophone, on contribue à la désolidarisation et à l’affaiblissement des liens naturels qui nous portent vers les autres peuples qui partagent une de nos valeurs les plus précieuses: le français.

C’est bien là le pire des racismes que nous nous imposons: nous rejetons non seulement ce que nous sommes, mais nous tournons le dos aux Haïtiens, nous coupons le lien filial, fraternel, qui nous unit à Haïti et nous renions, nous aussi, ce que nous sommes, ouvrant la porte aux pires aberrations dont l’histoire haïtienne est si riche.

Aider les Haïtiens en français, c’est bien plus qu’un choix personnel; c’est celui de la fierté et de la reconnaissance d’un héritage commun porteur d’espoir pour le futur.

Entre deux peuples dépossédés, l’un par les puissances étrangères, l’autre par l’État canadien, on devrait pouvoir se comprendre dans ce qui représente le mieux nos spécificités: notre langue, notre français rapaillé, notre joual, notre créole, notre français déformé par les cicatrices de l’histoire, ces meurtrissures qui nous ont rendu plus fort.

Nous éloigner de cela, c’est nous condamner à la misère et à la dépossession qui sont le lot de tous les peuples en voie de disparition. Que ce soit par la pauvreté, amplificatrice des catastrophes naturelles, ou l’assimilation, ce racisme quotidien renie ce que nous sommes et ouvre la porte aux pires catastrophes.

Survivre, c’est s’attacher à nos valeurs et à notre langue. Survivre, c’est célébrer nos différences.

Ceux qui s’attachent à nuire à ce combat, quels qu’ils soient et où qu’ils vivent, font preuve de ce racisme ordinaire qui est celui des fats qui sont assis le cul bien au chaud dans leur prétention pendant que les autres luttent pour obtenir un minimum de considérations.  Et peu importe la grandeur de la cause qu’ils défendent, on ne verra toujours que la petitesse de leurs considérations.

Et ceux des nôtres qui acceptent de renier ce qu’ils sont, peu importe la grandeur de la cause, contribuent à la ruine des idées qu’ils prétendent défendre.

Aider Haïti, d’accord, mais pas au prix de renier notre langue et nos valeurs.

Les vautours
15 janvier 2010

Les vautours sont des animaux nécrophages qui se nourrissent surtout de carcasses et qui occupent une niche écologique essentielle à la bonne santé de tous les animaux, ainsi qu’à celle de l’homme. Ils chassent en volant haut dans le ciel, repérant les morts ou les individus à l’agonie. Ils descendent alors en piquée, installent leurs caméras et microphones et filment la misère humaine. « Monsieur, monsieur, comment vous sentez-vous maintenant que vous n’avez plus de toit, que toute votre famille a été tuée et que des dizaines de cadavres en décomposition inondent votre pelouse? »

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Les vautours sont parfois qualifiés de « culs-de-sac épidémiologiques » pour leur capacité à encaisser virus et bactéries sans les transmettre. Ils débarrassent les cadavres et les empêchent ainsi de contaminer la nappe phréatique ou de propager des maladies. Ils s’assurent, en faisant du voyeurisme de la détresse la plus totale des Haïtiens leur pain et leur beurre, que cette misère ne puisse pas contaminer notre petits cerveaux proprets en posant des questions dérangeantes. Des questions du genre: comment se fait-il que ce pays soit si pauvre? Ou encore: pourquoi cet État est si faible et désorganisé? Ou bien: comment se fait-il que devant le risque sismique maintes fois répété on n’ait jamais imposé des normes de construction plus sévères? Ces interrogations sont autant de sources de contaminations. Mieux vaut regarder les cadavres et faire du pipole.

« Ici Richard Latendresse, à Haïti. Je me trouve présentement dans une rue de Port-au-Prince. Regardez derrière moi: il y a des dizaines de corps en décomposition; l’odeur est pestilentielle, et personne, je dis bien personne, ne s’arrête pour tenter de s’occuper de cette situation ». Homme dans la fleur de l’âge, fraîchement débarqué, il aurait simplement à lancer son micro, à prendre une pelle et à aider la population à lutter contre les épidémies en recouvrant les cadavres de terre. Meuh non! « Plusieurs craignent une catastrophe humanitaire et des épidémies. » Le vautour se régale, il se goinfre d’une misère humaine qu’il pourrait pourtant contribuer à réduire.

Et les autres, le cul bien au chaud dans leurs bureaux montréalais, sont-ils mieux? Ils se découvrent une émotion, de grandes envolées lyriques, de longues phrases poignantes de douleur et d’espoir. Ils implorent Dieu, le diable ou les deux. Ils parlent du courage des Haïtiens de la même façon qu’on vanterait les mérites d’un participant à une émission de télé-réalité. « Cette semaine, Maxime a été très courageux d’interpréter la chanson de Mika; très touchant comme performance. Revenez-nous après la pause, nous compterons les milliers de morts en Haïti. » Ils se font une carrière sur la douleur des Haïtiens et l’image d’une femme cherchant ses fils ou d’un homme ayant perdu sa femme ne sont qu’autant de cartes postales de souffrance pré-mâchée qu’on insère dans un bouillon de sentiments faciles.

Les vautours s’attaquent à digérer ce qui nous serait autrement indigeste. Ils plongent leurs longs becs dans la misère humaine et s’en servent goulûment pour prospérer. Ils transforment une information trop complexe, trop intense, trop difficile à concevoir, en fragments de petites histoires glauques ou pathétiques, en pizzas pochettes de la douleur emballée pour conserver toute sa saveur. Ils s’approprient l’essentiel de nos passions, les pré-digèrent, et nous les renvoient dans un long éditorial ou un topo larmoyant où le journaliste se met lui-même à l’avant-scène.

Tout cela, pour qui? Pour nous. Ce sont les éboueurs des ondes, les vidangeurs de la misère humaine, les vautours domestiqués de nos consciences qui nous convainquent de donner un petit dix piastres pour libérer nos esprits et continuer, par la suite, à voter pour des gouvernements qui, de par leurs actions de déstabilisation d’Haïti au cours des dernières décennies, ont contribué à créer cette catastrophe.

Tout s’achète, tout se paie. La déresponsabilisation, et, surtout, la misère humaine.

Les vautours ont faim. Il faut les nourrir.

Haïti: la « malédiction » n’existe pas
13 janvier 2010

Combien de fois entend-on l’expression « malédiction » pour parler du sort d’Haïti? Comme si, à défaut de pouvoir considérer les vraies causes politiques, on préférait toujours s’en remettre à Dieu. Plus facile. Moins dangereux. Dieu, il ne rend pas de comptes, après tout. Dieu, on ne peut pas le réélire ou non après quatre ans. L’histoire récente d’Haïti est avant tout celle d’un pays dépossédé, brisé, un pays que des politiques économiques libérales ont démoli.

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Ce n’est pas Dieu qui débarqua dans l’île en 1915 et l’occupa pendant vingt ans; ce sont des marines américains qui ont permis à Washington d’abolir l’article de la Constitution qui empêchait les étrangers de détenir des entreprises dans le pays. On expropria des milliers d’habitants, on créa de gigantesques plantations, on permit, grâce à une armée plus occupée à se battre contre son propre peuple qu’autre chose, à 1% de la population de posséder 50% des ressources du pays.

Ce n’est pas Dieu non plus qui appuya pendant des décennies la terrible dictature de Duvalier, plus occupé à s’enrichir qu’à construire un pays digne de ce nom. Ce sont la France et les États-Unis.

Ce n’est pas Dieu non plus qui renversa Aristide, en 2004, après que celui-ci ait de nouveau aboli l’armée (il l’avait fait dans les années 1990, mais avait été renversé par un coup d’État par la suite) et essayé de s’opposer aux privatisations et au contrôle externe du pays, mais bel et bien les États-Unis, le Canada et la France, qui le remplacèrent par un économiste néo-libéral, Gérard Latortue.

Ce n’est pas Dieu qui détruit ce pays; ce sont des Hommes de chair, des Hommes qui ont préféré s’en mettre plein les poches plutôt que de lutter contre la pauvreté, de valoriser un gouvernement central fort capable de faire appliquer des normes de logement plus strictes ou de lutter contre la déforestation responsable des pires calamités lors du passage d’ouragans.

De nombreux autres pays sont frappés par des catastrophes naturelles. Combien de fois Cuba a-t-il été touché par des ouragans aussi puissants que ceux qui ont frappé Haïti? Combien de fois le Japon a-t-il été victime de tremblements de terre aussi violents que celui qui frappé Haïti hier? Ce n’est pas Dieu qui a détruit Haïti; ce sont des Hommes. Ce n’est pas Dieu qui a protégé les autres pays; ce sont des Hommes qui l’ont décidé ainsi.

Envoyer quelques dollars à Haïti, c’est bien, mais cela ne changera pas la façon dont fonctionne le système. Personne ne s’oppose à la charité, mais on ne bâtit pas une société avec celle-ci. On pourrait ensevelir Haïti sous mille milliards de millions de milliards de dollars que le problème ne se réglerait pas; Haïti, c’est la faillite d’un pays sans État central fort, corrompu jusqu’à la moelle et dépossédé de lui-même par des choix idéologiques décidés par des pays étrangers. Haïti, c’est le résultat d’une histoire catastrophique à laquelle on a ajouté la catastrophe de réformes économiques diluant le pouvoir de l’État et créant, de facto, un véritable paradis libertarien de la débrouille et du système « D » où l’absence de cohésion sociale est à l’origine des pires aberrations.

La meilleure façon d’aider les Haïtiens, ce n’est pas en leur envoyant de l’argent. C’est en réclamant la non-ingérence de chacun de nos gouvernements pour qu’enfin, une fois pour toutes, ils puissent être responsables à la fois de leur malheur ou de leur bonheur.

Pour qu’enfin, on cesse de blâmer Dieu et qu’on regarde ce que nous, les Hommes, pouvons faire pour ce pays détruit.

Et peut-être, aussi, qu’on se souvienne que nos gouvernements ont les mains tachées du sang des Haïtiens et qu’ils sont directement responsables, de par leur persistance à s’ingérer dans les affaires d’Haïti pour l’empêcher de se développer, de cette catastrophe innommable.

On peut ajouter encore ces dizaines de milliers de morts au tragique bilan du capitalisme sauvage; ils sont moins visibles que les victimes du « communisme », mais tout aussi décédés!

C’est peut-être aussi cela l’avantage d’avoir Dieu de son côté…

Quand Lagacé traite les Québécois de racistes
12 janvier 2010

Patrick Lagacé publie aujourd’hui un billet très intéressant sur un reportage du Toronto Sun faisant état du plus haut niveau de chômage des immigrants au Québec. Intéressant, non pas en soi, mais bien parce que Lagacé en tire la conclusion suivante: nous, Québécois, serions des racistes. Le problème, c’est que Lagacé prend le problème à l’envers; il ne faut pas se questionner sur le chômage des immigrants sous la lorgnette du Québécois raciste, mais plutôt y voir la difficulté pour ceux-ci de s’intégrer à la culture québécoise alors que partout, dans tous les médias, on les bombarde de l’idéologie multiculturaliste et on leur rappelle qu’ils auraient le droit de vivre ici sans jamais s’intégrer.

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En fait, comparer le Québec aux autres provinces au niveau de l’intégration des immigrants ne fait pas de sens si on oublie de considérer cette vérité la plus cruciale: le Canada a embrassé une idéologie du multiculturalisme où les immigrants ne sont pas tenus de s’intégrer et où il n’y a pas, à proprement parler, de valeurs ou d’histoire canadiennes. Le Québec, lui, s’attache à un héritage francophone et à une histoire distinctes. Il est donc normal que les immigrants aient plus de difficulté à s’intégrer au Québec que dans le reste du Canada, puisque les exigences d’intégration sont différentes. Si au Québec on exige le français et, dans une certaine mesure, des comportements compatibles avec la laïcité, le Canada est beaucoup moins regardant à ce sujet. L’immigrant, au Canada, peut se replier sur lui-même, vivre isolé avec des membres de sa « communauté », et cela ne choque personne.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si l’Indice de vitalité linguistique (IVL) de l’anglais est plus faible dans toutes les provinces et territoires canadiens (sauf le Nunavut) qu’au Québec; l’anglais devient de moins en moins la langue commune au Canada. L’immigrant arrivant au Canada ne ressent pas de pression pour s’intégrer; il peut relativement facilement se trouver un emploi dans sa « communauté » en ne faisant que baragouiner un anglais approximatif. Au Québec, cela ne fonctionne pas; nous avons des exigences d’intégration beaucoup plus élevées, non pas par racisme, mais simplement parce que nous avons la conviction différente de ce que constitue la cohésion sociale. Nous souhaitons l’intégration des immigrants à un destin commun au lieu de les voir s’isoler dans des passés et des futurs distincts.

Que le Toronto Sun fasse l’éloge du multiculturalisme canadien ne devrait pas nous surprendre. Ce qui déçoit, par contre, est cette adhésion presque sans remise en question de la part de Lagacé, qui devrait, mieux que quiconque étant donné son statut de journaliste québécois, comprendre la nécessité pour le Québec d’adopter une vision différente de l’immigration.

Il faut en finir avec l’idéologie multiculturaliste

Le multiculturalisme, contrairement à ce qu’affirment certains idéologues, n’est pas synonyme d’ouverture aux autres, d’ouverture sur le monde, d’acceptation de la différence. Il s’agit plutôt d’une fermeture à la seule différence valable dans le temps: celle de l’histoire des collectivités humaines. Autrement dit: en acceptant l’idée que la culture apportée par le nouvel immigrant possède la même valeur que la culture qui est implantée ici depuis des siècles, on contribue à l’homogénéisation du monde, à la destruction des différences historiques et des peuples qui ont façonné la diversité humaine actuelle. On contribue à la création d’un Québec dénationalisé, sans langue commune, sans identité partagée, sans passé porteur de sens et sans futur différent de celui d’une autre nation. Le multiculturalisme tue la différence.

Mathieu Bock-Côté, une référence sur la question multiculturelle, explique: « Le multiculturalisme reconfigure l’espace public des sociétés où il se déploie en pathologisant systématiquement un nationalisme historique faisant le procès non pas des « dérives du multiculturalisme », mais du multiculturalisme comme dérive. Il diabolise, il criminalise, il stigmatise ceux qui refusent la conversion de la communauté politique à la société des identités. » Si on ose croire à un passé commun, à une histoire où les combats de nos ancêtres ont permis la création d’une société cohérente, on s’expose au jugement impitoyable des censeurs du multiculturalisme.

Dans ce contexte, l’accusation de Lagacé comme quoi le plus haut taux de chômage des immigrants au Québec serait un signe de notre racisme, prend tout son sens. Au lieu de se questionner sur le fait que les immigrants reçoivent des messages contradictoires où on leur dit d’un côté que le Québec et le Canada seraient multiculturels et qu’ils n’ont pas vraiment à s’intégrer et où la réalité leur démontre le profond désir des Québécois de survivre et de continuer à enrichir le monde de leur spécificité, Lagacé choisit un raccourci facile: « plus de chômage, plus de racisme ». Le fardeau d’intégration, qui devrait être celui des immigrants, a été renversé; on demande maintenant aux natifs de s’intégrer aux nouveaux arrivants, de les accepter sans tenir compte de leurs valeurs de base, sans même savoir si elles sont compatibles avec les nôtres et si elles s’intègrent bien dans notre vivre-ensemble et notre désir de survie identitaire.

Voilà peut-être la plus grande victoire des ennemis du Québec. Depuis le référendum de 1995, on a plongé dans le multiculturalisme sans jamais se demander s’il était compatible avec notre désir de survivre en tant que collectivité historique et nationale. Aujourd’hui, alors qu’on nous inonde sous le poids d’une immigration plus nombreuse, per capita, que la plupart des pays développés, on préfère parler du racisme des Québécois pour expliquer les problèmes d’intégration des immigrants plutôt que de questionner l’idéologie multiculturaliste qui prône une augmentation incessante de l’immigration et un repli sur soi des immigrants dans un contexte de communauté nationale n’ayant plus rien d’une communauté et encore moins d’une nation.

Et si on arrêtait un peu de s’auto-flageller et qu’on réclamait, enfin, le droit à notre différence? Protéger la spécificité québécoise, quoi qu’on en dise, c’est encore assurer la plus grande et durable diversité humaine qui soit. Vouloir que le Québec puisse signifier autre chose qu’un magma confus d’identités désolidarisées sans passé ni futur, c’est encore la plus grande preuve d’ouverture à la diversité humaine planétaire.

Voilà une leçon que Patrick Lagacé aurait tout intérêt à comprendre.

Le Devoir: 100 ans de mollesse
10 janvier 2010

Véritable festival de la flagornerie ces jours-ci alors qu’on célèbre le centenaire du journal Le Devoir. Le Devoir il est beau, Le Devoir il est grand, Le Devoir il est fin, longue vie au Devoir, merci au Devoir, bravo Le Devoir. Un tel concert d’éloges ne peut que camoufler le profond vide idéologique entourant le quotidien et son extrême pusillanimité face à la moindre prise de position critique. Cent ans après que Henri Bourassa ait viré Olivar Asselin, fondateur de la Ligue Nationaliste, éditeur du très combatif hebdomadaire Le Nationaliste et meilleur journaliste de son époque, pour créer un quotidien plus modéré et servile face au pouvoir en place, Le Devoir constitue toujours le journal d’une élite ramollie portant sa feuille tiède bien en vue comme les femmes de la haute société exposent leur sac à main Louis Vuitton.

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« C’est le seul journal indépendant à Montréal » entend-on parfois dire. Oui, c’est vrai. Mais encore faut-il faire quelque chose de son indépendance. À quoi sert-il au jeune adulte de quitter le domicile familial si c’est pour adopter sensiblement les mêmes règlements, les mêmes valeurs, les mêmes règles que ses parents? L’indépendance doit permettre à des idées, des valeurs, des convictions différentes de s’exprimer; elle doit s’octroyer l’expression d’une pensée différente, d’une idéologie unique ayant ses racines dans le passé et tendant ses branches vers le futur. Et Le Devoir a échoué lamentablement en s’enfermant dans une pseudo-objectivité l’éloignant définitivement de ce qu’il devait défendre à l’origine: les intérêts du peuple québécois. Le journal est devenu élitiste et a transformé la cause nationaliste en lubie d’intellectuels sclérosés longeant les murs des sous-sols de l’UQÀM.

Qu’elle est loin l’époque du journal Le Nationaliste, de Olivar Asselin, créé en 1904 et auquel Bourassa avait cessé de participer parce qu’il ne voulait pas entacher sa réputation en appuyant les idées contestataires du journal!

À l’époque, les étudiants se mettaient à une quinzaine autour d’une seule copie pour lire et discuter des textes d’Asselin. Ce dernier se promenait de procès en diffamation en procès en libelle, se servant de chaque présence au tribunal pour asséner des coups aux élites corrompues. Il a même été en prison pour avoir giflé publiquement Louis-Alexandre Taschereau, futur premier ministre! Jules Fournier, qui le remplaçait alors au Nationaliste, y a été jeté lui aussi pour avoir pris la défense d’Asselin avec beaucoup de passion. Asselin, qui a renoncé à son propre journal pour aider Bourassa à se faire élire au Québec, et ce dernier qui l’a laissé tomber par la suite. C’est ainsi que fut créé Le Devoir. On se rappellera que Bourassa a lui-même quitté son journal en 1932 à cause d’une polémique l’opposant à Lionel Groulx et à d’autres nationalistes qui refusaient les positions de Bourassa en faveur d’un Canada uni et du bilinguisme.

Cent ans plus tard, c’est le même esprit peureux, servile, d’un nationalisme propret et javellisé qui émane des bureaux de la rue Bleury. Face à une Presse qui, à la suite d’une histoire où elle servait d’organe officiel de propagande tantôt du Parti Libéral, tantôt du Parti Conservateur, n’hésite pas à afficher clairement son fédéralisme et son appui au multiculturalisme, Le Devoir se contente de parler d’indépendance du bout des lèvres, d’identité entre les lignes, de défense du français tant qu’on n’importune pas les anglophones en leur imposant la loi 101 au Cégep; Le Devoir est un journal nationaliste en autant que son nationalisme n’implique pas de prise de position nationaliste. On porte le nom comme autant de faux bijoux qu’on expose pour s’offrir un statut social que seule la pratique peut permettre.

Il serait peut-être temps pour Le Devoir d’entrer dans le nouveau siècle. Le nationalisme, après des décennies où il a contribué à l’émancipation des Québécois et où même les plus fédéralistes d’entre nous l’appuyait (Claude Ryan a déjà été directeur du journal), est redevenu une position contestataire. Quand Henri Bourassa a créé son journal, l’ennemi était canadien; aujourd’hui, il faut réinventer le discours nationaliste pour le rendre plus combatif et en synchrone avec une nouvelle réalité qui demande de trouver des moyens d’assurer la pérennité des valeurs et de l’identité du peuple québécois dans un contexte de mondialisation où même des États souverains ont de la difficulté à protéger leur identité. Le nationalisme doit de nouveau en être un de combat, acide, ironique, caustique, permettant de trouver des façons d’assurer la diversité humaine en protégeant les cultures minoritaires comme celle du Québec.

Il y a de la place pour un journal indépendant d’idées à Montréal. Ces idées doivent cependant être porteuses d’un discours cohérent et d’une idéologie redonnant pleinement le rôle de quatrième pouvoir au journalisme et ne le cantonnant pas dans celui de petit caniche se tenant lui-même en laisse et ne faisant peur à personne. Si vraiment Le Devoir est attaché à son passé nationaliste, il serait temps pour lui de reprendre l’initiative et de ne pas avoir peur d’affirmer des positions osées, nécessaires, que ce soit sur l’immigration, la langue française ou le multiculturalisme en général.

Dans un contexte de mutation profonde du monde journalistique où le format papier est appelé à disparaître, ce ne sont plus ceux qui disposent des moyens de production, pour paraphraser Marx, qui sont appelés à dominer le monde des idées, mais plutôt ceux qui ont, effectivement, des idées. Les blogues ne sont que la pointe de l’iceberg d’un phénomène condamnant les journaux ayant peur de prendre position et refusant leur rôle de chien-de-garde des intérêts des gens à une disparition aussi inévitable que le moteur à essence a remplacé les chevaux.

Si Le Devoir espère un jour célébrer son bicentenaire, il ferait bien de laisser tomber sa prétendue objectivité pour embrasser de nouveau un nationalisme de combat faisant du Québec le fer de lance de l’affirmation identitaire de tous les peuples de la Terre pour la survie de la diversité humaine.