Une moppe aux trois mois

C’est Noël et à Noël, c’est connu, les journalistes font du pipole. Les politiciens sont en congé, et on dirait que l’élan de générosité qui accompagne la période des Fêtes se traduit fréquemment en intérêt pour le sort d’un individu en particulier, à partir duquel on tire quelque leçon utile pour la multitude. Même Lagacé s’y est mis avec un petit article très intéressant parlant de la chasse aux B.S. Et moi, ne voulant pas être en reste, je dois vous conter l’histoire de Claude.

moppe

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En fait, Claude n’est même pas son vrai nom. C’est un ami, ou l’ami d’un ami, bref, un gars que je vois parfois. Il travaille dans le public, et c’est en lisant ce texte sur les coûts plus élevés de la santé au privé que j’ai eu envie de partager son petit récit de sous-traitance. Claude, un gars bien simple qui fait sa job, et qui subit les décisions de ses patrons.

Claude, donc, travaille dans le public. Il fait sa semaine, ses quarante longues heures à attendre une trop courte fin de semaine où il peut faire des activités avec sa fille. Ses finances ne sont plus exactement comme elles étaient. « J’ai perdu mon bonus » qu’il me dit. Un bonus, dans ta job que je lui ai répondu. Tu rêves, mec!? Son bonus, c’était ce petit contrat, ces deux-trois heures par semaine où il devait laver le plancher, vider les poubelles, faire l’entretien de son lieu de travail. Deux ou trois mille par année que ça lui rapportait. Un petit bonus pour s’occuper de « sa » place.

Puis, un jour, on lui a volé son stock. Sa moppe, ses produits nettoyants, ses gants, tout son stock. Un bonze en-haut, un de ces types qui pensent avoir créé une oeuvre d’art à chaque fois qu’ils chient, a décidé de confier l’entretien des succursales à une entreprise privée. Sous-traitance. Un simple mot composé, avec un trait dans le milieu, du genre de trait qui raye le bonus et s’accapare de ton stock. Merci bonsoir mon ami. On ne veut pas savoir si tu sais à quel endroit il faut frotter plus fort, ou quelles poubelles se remplissent plus vite, ou quels sont les besoins de tes clients. Non. Fini ce temps-là. Désormais, c’est le sous-traitant qui s’occupe de tout.

Alors le voilà, penaud, qui arrive le matin et voit un quelconque immigrant – yé zoui contente dé vous voère missié – faire SA job pour des pinottes. Les coins sont tournés ronds (vite, vite, il faut aller plus vite), le plancher pue, est-ce que Claude est surpris? La compagnie de sous-traitance alloue un budget défini pour chaque item, de la moppe aux sacs de poubelles en passant par tout ce qui est « papier hygiénique » dans la succursale. Résultat? Une moppe aux trois mois (et tant pis si le plancher sent le fond de ruelle), du papier de toilette en papier sablé (Claude doit amener le sien de la maison) et une absence de papiers-mouchoirs (l’entreprise de Claude ne le fournit plus et le sous-traitant ne le fournit pas alors pendant qu’on discute en haut-lieu sur la nécessité ou non d’en fournir, les employés se mouchent avec du papier sablé ou morvent dans la vieille moppe). Le progrès, mes amis.

Ouais, le progrès. Comme ces ampoules, dans les hôpitaux construits et gérés en PPP en Angleterre, qui ne sont pas remplacées si elles brûlent avant leur durée moyenne de vie probable… Un peu loufoque, non? « Monsieur le sous-traitant, pourriez-vous SVP venir changer l’ampoule, nous ne voyons plus ce que nous faisons. -Non, nous n’avons pas d’argent. » Et tant pis si quelqu’un se blesse, puisque ce sera la CSST qui paiera, de toute façon. On refile les coûts à quelqu’un d’autre, voilà ce qu’est la sous-traitance, m’explique Claude.

Cette semaine, un client a brisé un produit. Catastrophe, de la mé-merde partout. Claude s’est dépêché – il y avait beaucoup de clients – a couru un peu même, en bon employé, a pris la première moppe disponible, est arrivé pour ramasser le dégât… et s’est rendu compte qu’il avait pris la « mauvaise » moppe. Il avait celle du sous-traitant entre les mains. Il se trouvait devant la catastrophe, figé, ne sachant que faire avec une dizaine de clients le regardant. Il avait la moppe dans les mains, et n’importe qui, vu de l’extérieur, se serait attendu à ce qu’il commence à ramasser le dégât. Mais non. Claude s’en est retourné, piteux, chercher l’autre moppe. Car s’il avait osé mopper avec celle du sous-traitant, il savait qu’il aurait dû endurer un plancher sale pour le mois suivant, car le sous-traitant ne change la moppe qu’une fois aux trois mois. Le sous-traitant est radin, et tant pis pour le reste.

Y a-t-il une morale à cette histoire? Je ne sais pas. Je suis un piètre journaliste de pipole. Tout ce que je sais, c’est que Claude est frustré car il a perdu son bonus et que la sous-traitance complique sa vie, que les employés de son entreprise ne peuvent se moucher et se passent du papier sablé entre les fesses, qu’il faut se plaindre et téléphoner à un gars à l’autre bout de la ville pour que le plancher soit propre et que les seuls à qui il peut faire la gueule sont des immigrants mexicains tellement pauvres qu’il se sent mal même de les mépriser.

Et tout va pour le mieux dans le monde de la bureaucratie publique-privé.

Joyeux Noël, Claude. J’espère qu’au moins tu fais le ménage toi-même chez toi.

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4 Réponses

  1. Certains patrons sont prêts à tout pour sauver 5¢….

  2. Sauf qu’en bout de ligne ca leur en coute plus bien souvent. D’une facon ou d’une autre. Les patrons, des fois ca se transforme en client et ca se fait fourrer pareil que les ti-vieux.

  3. Sous-traitance (contracting out): Processus par lequel on confie un travail mal payé à une binnerie qui espère s’enrichir en payant ses travailleurs encore plus mal.

  4. @Garamond: Sauf que ça coûte plus cher en clients mécontents, en perte de temps, en gossage bureaucratique…

    @Reblochon: Bingo!

    @Çaparle Aupopette: Excellente définition!

    Merci pour vos commentaires!

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