Tarifs d’électricité: la démythification

Une étude, publiée il y a quelques jours par l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS), s’attaque aux mythes entretenus par une certaine droite économique quant aux tarifs d’électricité au Québec. Le constat est triple: notre électricité n’est pas vendue à rabais, une hausse des tarifs n’est pas juste et équitable et l’augmentation des tarifs ne permet pas de sauver l’environnement.

tarif

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Premier mythe: l’électricité en solde

On entend parfois certains idéologues déclarer que nous ne paierions pas assez cher notre électricité, que nous aurions droit à une sorte de rabais de la part d’Hydro-Québec. Une sorte de B.S. dont profiteraient l’ensemble des Québécois pour le bloc patrimonial, les premiers 165 terawattheures (TWh) achetés par Hydro-Québec Distribution et dont le coût est fixé par la loi à 2,79 ¢ le kilowattheure.

En fait, notent les chercheurs, « la division Production, qui est responsable de produire l’électricité du bloc patrimonial, est celle qui a réalisé, de loin, le plus gros bénéfice net en 2008(2,1 G$) ». Ce bénéfice de 2,1 milliards de dollars représente 68% de tous les profits réalisés par Hydro-Québec pour l’année. Le taux de rendement de cette division, pour l’actionnaire (nous!) se chiffre à 21%, soit près du triple de la limite jugée raisonnable par la Régie de l’énergie pour les divisions Transport et Distribution.

Qu’on se le dise franchement: ce bloc patrimonial est extrêmement rentable pour Hydro-Québec!

Deuxième mythe: une hausse des tarifs serait juste et équitable

Les maîtres de recherche de l’IRIS ont calculé l’impact qu’aurait une hausse de 1 ¢/kWh des tarifs du bloc patrimonial en fonction des revenus de la population. Ils ont divisé ces revenus en quintiles et ont ainsi démontré qu’une hausse se traduirait pour le premier quintile (personnes les plus pauvres) par un effort de 0,70% du revenu, contre 0,51% pour le deuxième quintile, 0,44% pour le troisième quintile, 0,35% pour le quatrième quintile et 0,24% pour le cinquième quintile (personnes les plus fortunées). En clair: une hausse des tarifs, contrairement aux fables de certains, toucherait principalement les moins bien-nantis.

À l’opposé, une hausse modeste de l’impôt (0,5%) pour les particuliers et de la taxe de vente (0,6%) rapporteraient les mêmes revenus sans s’attaquer aux plus démunis. Au niveau de l’impôt, les chercheurs ont calculé quel l’effort demandé aux quintiles deux à cinq ne dépasserait pas 0,54%; au niveau de la taxe, l’effort maximum de l’ensemble des quintiles serait de 0,34%. Concrètement, ces mesures permettraient de renflouer les coffres de l’État sans faire porter un fardeau supplémentaire à des citoyens qui sont déjà dans une situation précaire. Et on ne parle que de fractions d’un pourcent ici, loin de toutes les baisses d’impôts accordées depuis une décennie par les gouvernements péquiste et libéral…

Troisième mythe: l’augmentation des tarifs permettrait de sauver l’environnement

Il s’agit d’un mythe propagé par une certaine droite aimant se donner bonne conscience. Ne serait-il pas merveilleux de pouvoir s’en prendre à la redistribution de la richesse tout en « sauvant l’environnement? » Voilà le pari (trompeur) choisi par certains. Mais les faits, eux, invalident ces prétentions.

Ainsi, les auteurs de l’étude notent que l’électricité possède une élasticité-prix très faible; une modification des tarifs n’entraîne pas de changements de comportement majeurs. Une augmentation de 15% de la facture d’électricité (la moyenne si on augmente le tarif du bloc patrimonial de 1 ¢/kWh), par exemple, n’entraînerait qu’une diminution de 2,4% de la consommation, puisque la plupart des ménages utilisent principalement l’électricité pour des besoins de base, comme le chauffage, utilisé par 73% des Québécois. Si on espère modifier la consommation en ajustant les prix, il faudrait donc financer d’importants travaux d’infrastructure pour permettre aux citoyens de se chauffer autrement.

Or, la meilleure façon de réduire la consommation consiste à pénaliser une consommation excédentaire, c’est-à-dire celle qui ne correspond pas aux besoins vitaux des ménages. Il faudrait modifier la structure tarifaire de la clientèle domestique (tarif D) pour pénaliser les fortes consommations tout en protégeant, voire en récompensant, les ménages économes. Une telle mesure serait beaucoup plus efficace car l’élasticité-prix des mieux-nantis est beaucoup plus forte (88,1%) que celle des plus faibles (39,2%).

Les auteurs de l’étude notent, avec justesse:

Les consommateurs québécois, il est vrai, sont des énergivores, et il reste beaucoup à faire en termes d’efficacité énergétique et d’économies d’énergie. Bien qu’il puisse être tentant de hausser les tarifs pour induire des comportements énergétiques plus responsables, l’augmentation du prix du bloc patrimonial est loin d’être le moyen le plus efficace. Il est beaucoup plus intéressant de modifier la structure tarifaire pour cibler et pénaliser les grands consommateurs, tout en récompensant les ménages qui consomment peu.

Si on désire réduire la consommation d’électricité et éviter le gaspillage, il faut donc s’attaquer aux tarifs des paliers supérieurs de consommation et aux mieux-nantis, car ce sont ces ménages qui utilisent le plus l’électricité pour des besoins non-vitaux et qui ont la plus grande marge de manœuvre pour opérer des changements dans leur consommation.

Le mérite d’une telle étude consiste à objectiver le débat et à l’épurer des mythes et des préjugés qui le contamine. Elle permet de concevoir cette hausse anticipée des tarifs pour ce qu’elles est, c’est-à-dire une mesure régressive pénalisant principalement la classe moyenne et les moins-nantis tout en épargnant les plus favorisés et en permettant à ces derniers, encore une fois, de continuer le party sur le bras de la majorité.

Il serait peut-être temps de rebâtir les ponts. On ne peut pas opposer écologie et redistribution de la richesse; on ne peut pas renvoyer dos à dos ceux qui veulent une amélioration de notre environnement et ceux qui désirent vivre autrement que dans la pauvreté. À qui profite cette division, sinon à ceux qui parlent d’effort et de serrage de ceinture en autant que ce soit l’effort et la ceinture des autres?

Et si, pour une fois, on leur demandait à eux aussi de faire un effort en augmentant leurs impôts?

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13 Réponses

  1. Merci de partager cette étude.

    Ce que je trouve regrettable dans cette approche est le but exposé, en occurrence: renflouer les coffres de l’état.

    En effet, ce point me titille pour deux raisons.

    Premièrement, car je trouve désolant la gestion du dit coffre car son utilisation est globale et non-transparente. Je m’explique : chaque secteur devrait être auto-suffisant. Concrètement, l’entretien des routes est autogéré par les transports et supportés par leurs sources de revenus. Dites moi si cette situation a changé ces dernières années.

    Deuxièmement, si on me demande de payer plus, je veux savoir comment cet argent sera utilisé, et pas simplement engouffré dans le système.

  2. Calcul simple :

    nombre de personnes dans une habitation par rapport à un bareme (2habs, 4, 6, 8+)
    + type de chauffage (electrique ou pas)
    + type de reservoir d’eau chaude (electrique ou pas)
    = tarif du bloc patrimonial encore plus bas qu’aujourd’hui (impact sur les plus pauvres et meme la classe moyenne qui fait attention à sa consommation)

    Tout le reste, on vend ca au prix de l’or !

    Pareil pour l’eau. Pareil pour le ramassage des dechets domestiques. Pareil pour… pollueur payeur. Aux gens de s’adapter ou de vivre au niveau de leurs moyens ou leur incapacité à faire un effort pour le bien commun qui est la base du bien individuel ; quand ces cons gaspillent, je paye en bout de ligne !

  3. Encore un texte intéressant que je souhaite nuancer.

    « notre électricité n’est pas vendue à rabais »

    Il faudrait définir les termes… ça veut dire quoi, au juste, vendre à rabais? Vendre moins cher que notre coût de production (dans ce cas, oui, le bloc patrimonial est vendu à rabais), vendre moins cher que notre coût de revient (dans ce cas, non), vendre moins cher que le prix que l’on pourrait obtenir d’un autre acheteur (dans ce cas, oui, toute l’électricité est vendue à un prix ridicule au Québec)?

    Toute ces définitions sont défendables. Si tu ne définis pas précisément tes termes, tu peux dire absolument n’importe quoi.

    Personnellement, je considère que le bloc patrimonial est vendu à rabais. Tu peux, si tu veux défendre l’idée que c’est bien pour l’équité sociale. Mais ça ne change rien au fait qu’Hydro-Québec vend cette électricité moins cher que ça ne lui coûte pour la produire.

  4. « Troisième mythe: l’augmentation des tarifs permettrait de sauver l’environnement »

    Vrai. Du moins à long terme.

    C’est sûr qu’à court terme on ne peut pas économiser beaucoup d’électricité. L’élasticité est donc faible. Mais à long terme, plus l’électricité est chère, plus il devient rentable de convertir son système de chauffage en géothermie (l’idéal), thermopompe ou gaz naturel. Chacune de ces conversions permet de réduire les émissions de GES sur la Terre (mais pas nécessairement au Québec).

    Le rapport que tu cites indique d’ailleurs très justement:

    « Ajoutons à cela que près des trois quarts des ménages québécois (73 %) utilisent l’électricité comme principale source d’énergie pour le chauffage, une situation unique au Canada »

    Ce n’est pas pour rien que nous sommes les seuls à agir ainsi. C’est une mauvaise façon de faire encouragée par des prix trop faibles.

  5. @Jonathan: Je ne crois pas qu’il faille aller plus loin dans l’auto-suffisance; c’est ce concept d’utilisateur-payeur qui nous désolidarise et qui réduit la cohésion sociale… Mieux vaut, à mon avis, une juste répartition des richesses.

    @Reblochon: D’accord avec toi. Je crois que dans l’idéal, les premiers Kw/h devraient être gratuits, car tout le monde utilise un minimum d’électricité. Dans tous les cas, les tarifs du bloc patrimonial devraient être revus à la baisse et non à la hausse!

    @Steph: Tu dis qu’Hydro-Québec vend cette électricité moins cher que ça ne lui coûte pour produire, mais pourtant, l’étude démontre que c’est le bloc patrimonial qui est le plus rentable, ce qui invalide ton explication. De toute façon, l’électricité est essentielle à la vie dans nos contrées, aussi essentielle que la santé ou l’éducation; il faudrait la considérer comme un service avant d’être une marchandise. Voilà pourquoi l’idée de baisser les tarifs du bloc patrimonial et d’introduire des limitations pour toucher ceux qui surconsomment m’apparait plus raisonnable. Finalement, il n’y a rien de mal à ce que 73% des gens se chauffent à l’électricité. Notre Hydro-électricité est une énergie propre et j’aimerais voir 100% des gens se chauffer à l’électricité. À mon avis, il faut encourager cela, pour la planète, et baisser les tarifs d’électricité, surtout pour les moins-nantis.

    Merci pour vos commentaires!

  6. Malgré les deux commentaires précédents, je désire préciser que je ne suis que « moyennement » en faveur de l’augmentation du prix de l’électricité. À mon avis, la première chose à faire serait de tripler le prix de l’essence.

  7. Je maintiens mon affirmation.

    Le rapport indique:

    « La division Production, qui est responsable de produire l’électricité du bloc patrimonial, est celle qui a réalisé, de loin, le plus gros bénéfice net »

    La division production est effectivement responsable du bloc patrimonial, mais aussi de toute la production. Les profits ne proviennent pas du bloc patrimonial.

    De toutes façons, Louis, crois-tu vraiment qu’Hydro-Québec fait beaucoup plus de profit en vendant l’électricité à 2,79 cents qu’en la vendant 6 cents?

  8. Je ne veux pas qu’Hydro-Québec fasse du profit sur le dos des plus pauvres de la même façon que je ne voudrais pas que le gouvernement fasse payer les démunis pour leurs soins de santé. Pour l’électricité de base, les prix sont déjà trop élevés et de nombreuses personnes ont de la difficulté à payer. Hausser les tarifs à partir d’un certains seuil, je ne suis pas contre, mais il ne faut pas toucher au bloc patrimonial.

    Faire payer les plus pauvres pour le déficit, c’est hautement régressif, et c’est exactement ce que proposent nos « Lucides » en voulant augmenter les tarifs d’électricité. Mieux vaut hausser les impôts, car ceux-ci assurent une meilleure redistribution de la richesse tout en ne pénalisant pas la classe moyenne et les moins-nantis.

    Ce que cette étude démontre, c’est qu’une telle hausse serait contre-productive; en plus de causer davantage de pauvreté et de chaos social, elle ne protégerait pas l’environnement et ne permettrait pas de redistribuer la richesse en refusant de s’attaquer à ceux qui ont les moyens de payer, ce que peut faire l’impôt.

    Merci pour cet échange. Bonne soirée.

  9. Je n’osais pas de te parler de gratuité pour ne pas me faire traiter de hippie.

    Dans un pays comme le notre, avec un hiver pareil, il est inconcevable d’imaginer que des gens se gelent le cul chez eux, surtout quand ce sont des personnes agées ou des enfants. On n’est pas au moyen-age, ni dans les hautes montagnes d’Afghanistant. Ce concept de refuser la misere humaine depasse les clivages politiques. En dessous de 16d egré la nuit et 18 le jour, l’inconford commence à se faire sentir. Je le sais un peu, ce sont les temperatures que j’ai volontairement choisies pour reduire mon empreinte environnementale.

    C’est pour ca que ca me rend furieux d’entendre un Vandal me dire que l’augmentation obligera les gens à mieux consommer. Je doute qu’il fasse la moitié des efforts que je fais. Apres avoir rempli le formulaire d’hydro, j’ai eu comme reponse : vous ne pouvez rien faire pour ameliorer votre consommation. Ben voila … je fais deja comme beaucoup ces efforts, pas la peine de nous augmenter … surtout si c’est pour nous apprendre que ca fait 10 ans qu’on balance des surplus !

  10. « Je ne veux pas qu’Hydro-Québec fasse du profit sur le dos des plus pauvres… »

    Ça tombe bien: Hydro-Québec ne fait pas de profit avec le bloc patrimonial.

    « Hausser les tarifs à partir d’un certains seuil, je ne suis pas contre, … »

    Et moi je suis entièrement favorable à cette idée.

    « Pour l’électricité de base, les prix sont déjà trop élevés… »

    Encore une fois, ça dépend de ce qu’on veut dire par « trop élevé ». Moi, je trouve que les prix du lait et du fromage sont trop élevés.

    « …elle ne protégerait pas l’environnement… »

    Je suis en total désaccord avec cette affirmation gratuite.

    Tu auras remarqué que je ne commente qu’environ la moitié de tes énoncés. C’est parce que je suis entièrement d’accord avec les autres; le caractère régressif, la cause de plus de pauvreté, l’avantage des impôts…

    Mais j’aimerais bien que tu imagines un instant que tu es Terre-Neuvien. Quelle serait ton opinion sur Churchill Falls? Est-ce équitable?

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  13. Concernant, l’énergivorité! des québecois, on va devoir encore attendre d’atteindre le point de bascule des prix avant que nous commencions à diminuer notre consommation. POur avoir travailler dans de grandes entreprises ou les appareils électroniques reste allumés 24 heures sur 24, les citoyens ne sont pas encore concientisé à l’économie. Si l’on payaient les tarifs aux même prix que le reste de la terre… les économies seraient substantiels….

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