Les économistes-caniches

« Si mes idées se concrétisent, ça va faire mal » affirmait Luc Godbout, en 2007, lors d’une énième révélation de ses prophéties apocalyptiques nécessitant toujours les mêmes solutions: la réduction de la taille de l’État. Ce souhait de douleur, il l’a remis par écrit au gouvernement, avec ses collègues Pierre Fortin, Claude Montmarquette et Robert Gagné, tous aussi indépendants les uns que les autres selon le gouvernement. Derrière le vernis lustré de leur inquiétude pour le futur ressortent, inévitablement, les vieilles marques de leur idéologie.

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Luc Godbout

Luc Godbout est tellement identifié à la droite économique que Les Affaires a cru qu’il était un signataire du tristement célèbre Manifeste pour un Québec lucide et a dû publier un correctif à ce sujet ((Les Affaires, Actualités, samedi, 17 novembre 2007, p. 9, Précisions, Erreur dans le CV)). Proche du Parti Libéral, il a participé au dernier congrès libéral où il réclamait la réduction des dépenses de l’État. Il vient de publier un recueil sur le soi-disant retard québécois… avec Claude Montmarquette et Pierre Fortin! Il est également chercheur au CIRANO, un think-tank néolibéral et est membre de la Chaire de recherche en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, où il vient de recevoir 5 millions de dollars en cinq ans de la part du gouvernement en place. Indépendant? Objectif?

Pierre Fortin

Pierre Fortin se passe de présentation. Il est l’homme de droite par excellence au Québec, c’est-à-dire de ceux qui ont peur se s’assumer comme tels et qui se drapent dans de vierges draps pour passer leurs idées. Outre d’être un signataire du Manifeste des Lucides, il a suggéré de privatiser Hydro-Québec et de hausser les tarifs d’électricité. Il est de toutes les tribunes pour réclamer le dépeçage de l’État et sa qualité de conseiller économique principal du premier ministre de Québec, tout comme sa subvention de 6 millions qu’il a reçu conjointement avec Montmarquette pour des travaux dans le domaine des politiques publiques, le discréditent durablement face à toute prétention à la moindre indépendance ou objectivité face au gouvernement.

Claude Montmarquette

Montmarquette est un pur produit de l’école économique de Chicago, où Milton Friedman y a sévi pendant plusieurs années. Ce dernier, qui a profondément inspiré cet autre signataire du Manifeste des lucides, a toujours préconisé que la réduction du rôle de l’État dans une économie de marché était le seul moyen d’atteindre la réelle liberté politique et économique. C’était la présence de Friedman à une conférence en Islande en 1984 qui a entraîné ce pays dans une vague de réformes, de privatisations, de baisses d’impôts, de déréglementations et de hausses de tarifs ayant résulté non pas en un paradis économique libertarien, mais plutôt à la faillite. Toujours très près du CIRANO et de l’Institut économique de Montréal (IEDM), ce think-tank dirigé par Hélène Desmarais, l’épouse du président du conseil de la Power Corporation, il a remis un rapport au gouvernement, il y a quelques années, proposant précisément ce types de remèdes douteux pour le Québec. Objectivité? Indépendance?

Robert Gagné

Robert Gagné est le coprésident du comité de consultations prébudgétaires. Ce directeur de l’Institut d’économie appliquée des HEC Montréal a déjà été chercheur-associé à l’IEDM et fait partie, lui aussi, de CIRANO. En 2002, il publiait une étude « démontrant » que les baisses d’impôts se traduiraient par une hausse des revenus de l’État. En 2003, il lançait un vibrant témoignage en faveur des baisses d’impôts, affirmant qu’il les fallait « c’est tout ». ((La Presse, Forum, vendredi, 4 avril 2003, p. A13, Nécessaires et urgentes!)) En 2007, il a milité pour que la baisse de la TPS au Canada se traduise par des baisses d’impôts. La même année, il a appuyé la décision du gouvernement Charest d’utiliser les 700 millions $ du déséquilibre fiscal pour baisser les impôts. Et aujourd’hui, maintenant que les baisses d’impôts aux mieux-nantis ont privé l’État de la capacité à équilibrer ses comptes, il continue de prôner l’impôt minimal et des moyens régressifs d’augmenter les recettes! Pire, son Centre sur la productivité et la prospérité des HEC, qui lui sert à relayer ses idées, a reçu 6 millions de dollars directement… du ministère des Finances. Indépendance, vous dites?

Avec une telle équipe, le résultat était connu à l’avance. Le gouvernement ne veut pas se faire conseiller quant à la meilleure façon de faire son budget, non, non. Il veut se faire conforter dans des choix qui ont déjà été déterminés. C’est l’aveuglement idéologique du ministère des Finances qui le pousse à rejeter du revers de la main la seule façon véritablement logique de renflouer l’État, soit l’annulation des généreuses baisses d’impôts accordées depuis une décennie. Charest, lui, a déjà fermé la porte à cette possibilité en septembre; il a maintenant besoin du support intellectuel d’une élite financière à la pseudo-crédibilité et qui soit en mesure de préparer le terrain à des mesures régressives qui toucheront la classe moyenne et les plus pauvres.

Après une année de crise économique où les idéologues semblaient avoir appris la modestie, ces derniers sont de retour en force à nous proposer les mêmes méthodes ayant ruiné des pays et causé la crise économique. Et le pire, comme le note Pierre Dubuc, c’est qu’ils mentent à la population en comparant, par exemple, un domaine de la santé ontarien financé en partie par les municipalités à celui du Québec, entièrement géré par la province. Et ils omettent cruellement de parler du titanesque déficit ontarien de près de 25 milliards de dollars. Mais ce n’est pas grave: il faudrait tout confier au privé, tout dénationaliser, tout tarifer, et faire payer tout le monde, indépendamment de leur capacité à supporter un fardeau supplémentaire.

Un jour, des historiens noteront peut-être, avec ironie, de quelle façon la population québécoise est demeurée amorphe pendant qu’on détruisait, morceau par morceau, l’héritage de la Révolution tranquille. De jour en jour, la différence peut paraître minime, mais sur une décennie, le résultat est sans ambiguïté: moins d’impôts pour les mieux-nantis et davantage de tarifs pour les autres.

Le reste, c’est du blabla d’économistes-caniches à qui on a appris à donner la patte.


Aujourd’hui, j’ai participé à l’émission « Zone de résistance » à CISM 89,3FM. Vous pouvez l’écouter ici. Je discutais de la nécessité d’avoir un seul méga-hôpital francophone pour le Québec.

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8 Réponses

  1. bon … c’est où qu’il faut que je signe pour prendre ma carte de gauchiste barbu ?

  2. Salut Louis !

    J’aimerais que tu m’expliques en quoi une hausse d’impôt serait profitable, voir même souhaitable pour les québécois ? Moi en gros, je vois ceci:

    Hausse d’impôt

    Les compagnies vont s’installer ailleurs, à des places ou les impôts sont moins hauts. En s’en allant, elles mettent à pieds plusieurs personnes qui se retrouvent avec l’assurance-emploi pendant un certain temps, et ensuite sur le bien-être social. Mais ils n’ont pas plus d’argent en étant sur ces deux programmes d’aide, car les impôts leurs prennent tout ce qu’ils ont, le reste s’en allant dans les comptes. Donc, l’économie, si elle ne fait pas de surplace, elle régresse et fait en sorte que le Québec est un des états les plus pauvres en Amérique du Nord.

    Baisse d’impôt

    Une baisse d’impôt attire les compagnies, engageant plus de personnes, le pouvoir d’achat est augmenté et les salariés ont en plus un surplus d’argent pour d’autres dépenses qui feront rouler l’économie.

    En ce qui concerne Hydro-Québec, si on n’augmente pas les tarifs, je serais d’avis(préparez-vous à me lancer des pierres)qu’on dénationalise l’électricité, et qu’on arrête d’en faire un monopole. Si la compagnie d’état a de la compétition à moindre coût, leurs prix vont baisser d’eux-même, et tout le monde va en bénéficier.

  3. Pour ce qui est d’Hydro-Québec, je crois que ce succès d’État doit encore appartenir entièrement aux Québécois, et doit également rester agressif pour s’imposer comme la source d’énergie la plus propre et la plus compétitive aux États-Unis et dans les autres provinces. Je fais ici un clin d’œil à la secte du Québécois Lié (lire «Libre») qui m’ont pris comme un extraterrestre après que je leur ai fait la preuve qu’une partie de notre succès collectif était justement de répondre à des demandes internationales fortes (énergie, ressources, manufacturier, secteur primaire, services) via des sociétés d’État d’ici qui deviendraient, en quelques sortes, des sociétés publiques supranationales.

    Pour les quatre noms mentionnés dans le billet, ça me fait toujours rire combien ces types se disant «pros-dérèglementation», «pros-globalisation» et «pros-baisse-d’impôts» collent et restent collés soit aux politiciens, soit aux institutions publiques (université) ou soit à la machine étatique elle-même. Ça c’est comme le directeur du Québécois Lié : où a-t-il connu un semblant de carrière dans toute sa vie ? C’est lorsqu’il était employé de l’État aux côtés de Max Bernier ! Ha ha ha ! Mais faut quand même avouer ici que Max a, quant à lui, fait un bon travail concernant la dérèglementation dans le domaine des télécoms au pays.

  4. Rien de neuf sous le soleil. Si le PQ demande à un groupe d’experts de préparer le budget de l’an 1, penses-tu qu’il va s’adresser à des fédéralistes? Crois-tu que Stephen Harper demandera à Léopold Lauzon de lui fournir des conseils? Que Québec Solidaire s’appuiera sur Alain Dubuc pour dresser son prochain programme électoral?

    Et ce n’est pas nécessairement de la mauvaise volonté. Nous sommes naturellement portés à accorder une plus grande crédibilité à ceux qui confortent nos opinions. Lis deux textes défendant des causes opposées mais considérés comme scientifiques et qui volent un peu trop haut pour que tu puissent en comprendre toutes les subtilités. Auquel accorderas-tu la plus grande crédibilité? Lequel citeras-tu dans tes conversations?

    Ce n’est pas de la malhonnêteté, c’est simplement la nature humaine, souvent soulignée par le dicton « qui se ressemble se rassemble ».

    Par ailleurs, je serais plutôt sympathique à ton idée si ce n’était de l’endettement actuel du Québec. Je te rappelle que grâce aux taux d’intérêts actuellement très faible, le gouvernement provincial n’a que 6 G$ à payer en intérêts sur la dette. Excellent. Cela fait environ 800$ par Québécois. Une famille de 2 adultes et 2 enfants paie donc en moyenne plus de 3000$ en taxes et impôts sans rien pouvoir espérer en retour. Uniquement pour payer les intérêts sur la dette.

    Mais on pourrait imaginer que les taux montent. Imagine qu’ils doublent (pas en une année, mais en trois ans, c’est raisonnable): la province dépenserait alors 12 G$ à chaque année en pure perte. La totalité des revenus provenant des taxes à la consommation s’envolerait en fumée.

    Actuellement, ça va bien. Le Québec est la région en Amérique du Nord la moins touchée par la crise. Pour la première fois depuis que les statistiques existent le taux de chômage québécois est inférieur au taux de chômage canadien. Le gouvernement du Québec n’a absolument pas à faire face aux mêmes problèmes que les autres.

    Un déficit est justifié. Mais il serait anormal que ce déficit soit du même ordre de grandeur que le déficit des autres. Au contraire, cela devrait logiquement rapprocher les autres de notre niveau d’endettement. Nous n’aurons pas beaucoup d’occasions aussi favorables pour améliorer notre position relative.

  5. @Martin R

    Les entreprises québécoises ne quitteront pas le Québec si on les impose raisonnablement. Il faut cesser de succomber à la menace qu’ils partiront du Québec. Même chose pour les riches.

    Ils ont déjà payé leurs impôts. Je ne vois pas pourquoi ils ne pourraient pas en payer. Payer des impôts, c’est pour tout le monde, pas juste les contribuables …

    @Steph

    Le poids de la dette est un problème. Oui certes. Cependant, est-ce qu’on peut aller chercher l’argent où elle est et non dans les poches des moins nantis. Les hausses des tarifs gouvernementaux vont toucher d’abord les ménages à faible revenus. Ceux qui ont les moyens payent déjà pour ce genre de service en allant au privé. Encore une fois, on va faire payer les pauvres pour enrichir les riches. C’est le même principe qu’avec les baisses d’impôts aux plus riches.

    On ne peut pas atteindre l’équilibre budgétaire en coupant dans les dépenses et en réduisant les revenus de l’État.

  6. Quels économistes sont dignes de ce nom, selon toi, Louis, alors?

  7. @Reblochon: Pas besoin d’avoir de barbe pour s’intéresser aux faits! 🙂

    @Martin R.: Tout ton calcul part du précepte du libre-échange; autrement dit, tu prends pour acquis qu’on ne peut imposer de tarifs douaniers et qu’on est obligé d’accepter les marchandises d’une compagnie qui aurait, par exemple, licencié 2000 travailleurs pour aller produire ses bébelles au Mexique. Nous ne vivons pas en vase-clos; si on baisse les impôts pour être compétitifs, les autres pays vont le faire aussi, et à force de les réduire les uns les autres on finira par les éliminer, et les entreprises seront alors de véritables pachas ne redistribuant plus leur richesse à la société. C’est dangereux comme approche. Je préfère une approche plus équilibrée, avec des impôts équitables, des tarifs douaniers pas trop élevés, et une meilleure redistribution de la richesse. (En passant, savais-tu que les pays qui redistribuent le mieux la richesse sont ceux qui ont les impôts les plus élevés?)

    @Steph: Je refuse le cynisme. Ce n’est pas parce que ce n’est pas nouveau qu’on doit accepter cette situation. Il y a cent ans, le patronage était considéré comme normal, c’est-à-dire qu’on considérait que si les citoyens d’un comté votait pour un député devenant ministre, il était normal que celui-ci les favorise directement. On aurait pu accepter cet état de fait, mais des gens se sont battus pour que ça change. À mon avis, il aurait fallu un comité réellement indépendant et mandaté par l’Assemblée nationale pour ces « consultations » pré-budgétaires. Ça n’aurait peut-être rien changé, considérant que les deux partis d’opposition adhèrent également aux dogmes de la droite économique, mais ça aurait eu l’air plus crédible…

    @Marc-Antoine Deschênes: Je suis d’accord.

    @Véronique: N’importe qui qui ne reçoit pas d’argent du gouvernement, qui n’est pas identifié à la famille libérale et qui ne fait pas partie d’un think-tank. C’est-à-dire la vaste majorité, à mon avis.

    Merci pour vos commentaires!

  8. « Cependant, est-ce qu’on peut aller chercher l’argent où elle est et non dans les poches des moins nantis. »

    D’accord avec toi. Mais pour moi, ce serait la troisième priorité. Pour moi, il faudrait:

    1- Éliminer la corruption chez nos élus et la collusion chez les sous-traitants. Si on paie trop cher pour rien, alors il faut commencer par là.

    2- Éliminer le travail au noir. Ceux qui le font comme ceux qui les paient sont coupables de fraude envers le gouvernement, de fraude envers la société. Ce sont des fraudeurs presque comme Lacroix.

    3- Élever les taux marginaux d’imposition des plus riches.

    1 et 2 dominent largement 3 dans mon esprit car ça punirait des criminels. Je crois qu’il faut frapper les fraudeurs avant de s’attaquer aux gens qui respectent la loi.

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