De la viande morte à la langue morte

Viande morte. C’était dans ces mots qu’un célèbre politicien québécois avait qualifié les francophones hors-Québec. Un vieux steak oublié sur le comptoir de l’assimilation. Et comme toute pièce de viande abandonnée à l’air non-libre, si elle se met à bouger, ce n’est certainement pas l’animal qui s’exprime, mais peut-être simplement le signe d’une putréfaction en progression. J’en ai le coeur brisé dès que j’y pense, mais la polémique entourant la publicité unilingue anglaise envoyée aux Franco-Ontariens ne constitue que les derniers soubresauts de ce qui fut autrefois une belle bête vivace qu’on a trucidée, dépecée et passée au robot culinaire d’un bilinguisme anglicisant.

viande-morte

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Quand M. Jean-Marie Leduc, l’homme par qui est arrivé à le scandale, parle du « million de francophones » en Ontario et du « 150 000 à 200 000 » à Ottawa, ce qui aurait dû suggérer la francisation partielle de la documentation de Tourisme Québec, il vit dans le passé. Ces chiffres, c’était il y a une génération. Un francophone, ce n’est pas quelqu’un qui est né comme tel; c’est quelqu’un qui parle le français. Ce n’est pas la langue maternelle qui compte, mais la langue d’usage, celle parlée dans l’intimité. Et à ce niveau, le niveau d’assimilation des Franco-Ontariens est de loin supérieur à ce qu’affirme M. Leduc.

Province of Ontario

Dans l’ensemble de la province, si on se fie au dernier recensement de Statistique Canada, il n’y a plus que 290 000 francophones d’usage dans la province (sur une population totale de près de 10 millions d’habitants). Dans une province où les locuteurs de langues autres que l’anglais ou le français dépassent 1 800 000 personnes, les francophones sont devenus une ethnie comme une autre. Au niveau de l’indice de vitalité linguistique (IVL), qui calcule le potentiel d’attraction d’une langue (un résultat au-dessus de 1 indique une progression; en-dessous un déclin), le français (0,59) se fait dépasser par l’Ourdou (0,71), le Persan (0,73), le Russe (0,75), le Pendjabi (0,77), le Tamoul (0,80), le Mandarin (0,84) et le Cantonnais (0,85)! Concrètement, toutes ces langues étrangères possèdent davantage de vitalité que le français en Ontario. Un individu espérant léguer sa langue et sa culture à sa descendance aurait plus de chances de le faire s’il parle le Tamoul ou le Pendjabi que le français!

À Ottawa, la situation n’est guère plus réjouissante. Sur une population de près de 800 000 habitants, le nombre de locuteurs francophones atteint 85 000, soit à peine plus de dix pourcent. Bien sûr, on offre un bilinguisme de façade (quoi que…), mais le soir venu, après une journée de faire-semblant et de savonnage de langue pour faire plaisir à des touristes émerveillés par la grandiose capitale du plus-meilleur-pays bilingue du monde, c’est en anglais qu’on se parle.

Un rapport sur la francophonie en Ontario, publié en 1995, expliquait déjà:

Pour de nombreux jeunes Franco-Ontariens, le français demeure la langue maternelle, mais il devient effectivement une langue seconde, enseignée comme un outil de communication, mais un outil plus ou moins efficace dans le contexte ontarien. Inconsciemment et naturellement, l’anglais, qui était au point de départ la langue seconde, se transforme subrepticement en langue première, celle qui exprime les réalités fondamentales de la vie, celle dont les mots portent une charge émotive, celle qui baigne dans une culture et une histoire ; en d’autres mots, la langue de Shakespeare. Pour plusieurs francophones minoritaires, Molière est rentré à Versailles ; ils ont le français comme langue maternelle, mais l’anglais comme langue première. De la bilinguisation de l’univers culturel, nous passons maintenant à la secondarisation de la langue française.

Ces Franco-Ontariens à qui on a appris le français comme d’autres s’embarrassent de quelque bibelot doré, ont conscience de l’inutilité pratique de leur langue. Quand toute la vie autour de soi se meut en anglais, on a beau aimer son héritage culturel, on n’arrive pas à le transmettre convenablement. On finit toujours par le laisser tomber. On a beau chérir sa douce béquille et l’amener partout avec soi, on finit par la laisser derrière pour un emploi ou lorsqu’on nous demande de parler la réelle langue commune: l’anglais. Car quoi qu’on en dise, la majorité ne parle pas une langue par amour, mais par nécessité.

La vraie leçon

Au lieu de nous culpabiliser sur le triste sort des Franco-Ontariens et de saisir les tribunaux ou le Commissaire aux langues officielles, cet organe de surveillance de l’assimilation tranquille des francophones hors-Québec, M. Leduc devrait se servir de l’apparente bévue de Tourisme Québec pour nous rappeler, à nous, Québécois, ce qui arrive à un peuple qui se bilinguise.

Car pour un Leduc qui s’offusque, combien de Franco-Ontariens n’ont même pas levé un sourcil en lisant cette brochure entièrement en anglais au milieu d’un millier d’autres brochures tout autant anglaises? Quand on a intégré la réalité que sa propre langue constitue une béquille, on ne s’offusque même plus lorsqu’on s’adresse à soi dans une langue étrangère.

La voilà, la réelle leçon de ce « scandale ». Le Québec ne constitue pas une exception sur cette planète: tous les peuples minoritaires qui sont devenus bilingues sont disparus. Ce qui fut une forte minorité francophone ontarienne est devenue une chiure de goéland qu’on enlève avec l’essuie-glace d’un bilinguisme de façade et le liquide antigel du culte du multiculturalisme.

Une langue, quoi qu’on en dise, ne se défend pas dans les brochures et les affiches. C’est dans la rue, au travail, à la maison, sur Internet, à chaque fois qu’on interagit avec autrui qu’il faut la chérir, la protéger, la partager comme ce merveilleux cadeau d’intégration.

Sinon, autant déclarer le Québec bilingue et mettre la clef immédiatement dans notre désir de voir nos descendants parler encore notre langue et se faire les porteurs de nos valeurs.

Nous, nous avons encore le choix. Les Franco-Ontariens l’ont perdu il y a longtemps, brochure anglaise ou pas. La viande morte, chez eux, s’est déjà transformée en langue morte.

Et si on se décidait à n’encourager que le tourisme francophone en publiant des brochures en français? Et si on se décidait, enfin, à parler notre langue… chez nous? Voilà au moins qui aurait le mérite d’être clair pour quiconque désire venir nous visiter: ici, c’est en français que ça se passe!

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6 Réponses

  1. « Je n’hésiterai pas à m’engager dans la voie de l’indépendance, si la preuve est faite qu’il n’y a pas de sécurité constitutionnelle pour le français dans la fédération canadienne. » – Léon Dion

    Quelqu’un pour envoyer le lien de l’article de Louis à Stéphane Dion ? Peut-etre que ca lui ferait du bien de relire son papa !

  2. Je suis en profond désaccord avec vous quant à la question féministe, mais votre article est très pertinent. Êtes-vous de l’Outaouais pour avoir entendu cette nouvelle?

  3. La seule façon de sauver la langue française
    en Amérique du Nord est de la garder bien
    vivante au Québec.
    René Lévesque avait compris qu’il était
    impossible de sauver les francophones hors Québec.
    Ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils
    s’assimilent.
    Ayant de la parenté établie en Ontario
    depuis les années 1920 et malgré des efforts
    pour sauvegarder leur langue, la troisième génération
    parle peu ou pas le français. Ils parlent la plupart du
    temps l’anglais, la langue de la majorité.

  4. @Reblochon: Je crois qu’il est là le problème: si auparavant même les fédéralistes avaient de la gueule et avaient à coeur le bien-être de leur peuple (même si leurs moyens menaient à un échec, ce qui est apparent aujourd’hui), désormais ce n’est que déni et refus de soi-même. À chaque fois que j’entends une Josée Verner ou un Christian Paradis ouvrir la bouche, je ne vois que considérations vénales et prostitution politique…

    @Raph: On ne peut pas être d’accord sur tout! 🙂 Non, je ne suis pas de l’Outaouais, mais je m’intéresse à ce qui se passe un peu partout.

    @Sarcelle33: Je suis entièrement d’accord avec cela. Je suis en train de lire la biographie d’Olivar Asselin, et déjà, au début du vingtième siècle, on semblait comprendre qu’il valait mieux être majoritaire au Québec que minoritaire ailleurs au Canada. C’est au Québec que se joue le futur du français. C’est triste pour nos amis francophones hors-Québec, mais c’est malheureusement le cas.

    Merci pour vos commentaire!

  5. J’ai de la famille aux Etat-Unis. Les parents sont francophones mais non les enfants. Les parents n’ont jamais enseigné le français aux enfants, ça faisait trop « Canadien ». Et bien, devenus jeunes adultes certains, pas tous mais quand même, de ces enfants ont appris le français par eux-mêmes! Un a même fait une immersion d’un an en France (Au Québec il n’arrivait a rien, tout le monde lui parlant toujours en anglais).

    Dans l’ouest canadien ils ont une campagne: « Partez à la découverte des provinces de l’Ouest canadien en français » et TOUTES les provinces offrent des services touristiques en français.

  6. Vous êtes bien drôles les gens de l’Est… vous n’avez vraiment aucune idée de la situation des francophones dans l’Ouest pour pouvoir en parler.

    En plus, comme Fransaskois de 5e génération, je rejette tout à fait l’utilisation de cette désignation «francophone hors Québec». Un homme se définit-il comme «non-femme»? Dit on d’un enfant un «non-adulte»?

    Si oui, les Québécois devraient se définir comme «Français hors-France» non? Voyez-vous comment on se sent quand vous utilisez ce terme rabaissant! Rappelez-vous que ce sont les Québécois qui ont causés la rupture de la nation canadienne-française, pas l’inverse.

    Je ne suis pas Québécois et je ne suis pas non plus un «hors Québec». Je suis Fransaskois, Canadien-français, francophone de province canadienne… comme vous voulez.

    Vous serez plus sage en réfléchissant un peu à ce que vous dites avant de vous exprimer.

    Daniel Fontaine (24ans)
    Prud’homme (Saskatchewan)

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