Corruption: où sont les manifestants?

Que le gouvernement Charest ne veuille toujours pas d’une enquête publique sur la corruption dans le milieu de la construction, on peut comprendre. Qui sait ce qu’on trouverait sous cette lourde pierre immobile d’un parti traditionnellement plus près des milieux d’affaires que des petites gens? Cela, on le comprend. Ce qui inquiète, par contre, c’est que les éditorialistes et quelques organisations diverses soient les seuls à réellement la demander. Les gens ordinaires, les artistes et les activistes, ils ne descendent pas dans la rue pour ces choses.

corruption

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Pourtant, en février 2004, ils étaient plus de 4000 dans les rues de Montréal à manifester contre le projet du Suroît, à Beauharnois, où le gouvernement voulait construire une centrale thermique. À cette manifestation, organisée par la coalition Québec « vert » Kyoto, étaient présents la Coalition québécoise contre la pollution atmosphérique, Nicolas Reeves, le fils du scientifique Hubert Reeves, l’Union des consommateurs, le Collège des médecins en médecine familiale, le groupe de musique les Cowboys Fringants…

Et pourtant, en avril 2006, ils étaient près de 12 000 à manifester contre le projet de privatisation partielle du Mont-Orford, dont un proche du Parti Libéral devait obtenir la propriété. La manifestation avait été organisée par la Coalition SOS Parc Orford, où se sont regroupés l’Association de préservation du lac Magog, l’Association des propriétaires riverains du lac Bowker, l’Association pour la protection de l’environnement du lac Orford, l’Association pour la protection de l’environnement du lac Stukely, la Fondation Marécage Memphrémagog, la Société pour la nature et les parcs du Canada (SNAP), le Club de conservation chasse et pêche, le Conseil régional de l’environnement de l’Estrie (CREE), les Amis du parc du Mont-Orford, Memphremagog Conservation Inc. et Nature Québec. Des dizaines d’artistes ont dénoncé le projet; Richard Séguin a même écrit une chanson en l’honneur du Mont-Orford sur son dernier album.

L’air pour le Suroît, l’eau, la terre, la nature pour le Mont-Orford. Voilà des thèmes qui inspirent, qui regroupent les écologistes, qui font rêver les artistes, qui mobilisent les foules. Mais quand la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) perd 40 milliards de dollars, ou quand on soupçonne que les soumissions sont systématiquement gonflées pour payer les amis du parti et que le gouvernement s’est engagé à dépenser 42 milliards de dollars, en PPP, pour rebâtir nos infrastructures, où sont les citoyens? Où sont les organisations, les coalitions, les artistes, les amis du peuple et les bons camarades du plateau Mont-Royal? Les chiffres ne sont pas vendeurs. Quarante milliards par ci, quarante-deux milliards par là; ce ne sont que des chiffres, non?

Non.

Au-delà des chiffres, il y a la richesse produite par les Québécois et la capacité de s’en servir à bon escient.

Ainsi, combien de centrales éoliennes, hydro-électriques ou solaires, pouvant produire de l’énergie propre, pourrait-on construire avec une quarantaine de milliards de dollars? Quel magnifique et gigantesque parc ne pourrait-on pas s’offrir avec la même somme? Mais ça, on ne le voit pas. Ou on l’oublie.

On part du principe que l’argent gouvernemental sert soit à baisser les impôts, soit à payer les programmes. On s’est enchaînés dans une logique défensive où on a oublié jusqu’à la possibilité que l’argent – notre argent – puisse servir à améliorer notre vie commune. On préfère s’attacher à un tronc d’arbre pour éviter qu’il ne soit coupé au lieu de se battre pour qu’on puisse en sauver dix.On préfère se battre pour que le gouvernement réduise les cibles de CO2 pour Kyoto plutôt que de se demander ce qu’il aurait pu faire comme progrès écologiques avec une quarantaine de milliards de dollars. On a évacué le domaine des chiffres pour les laisser aux comptables. Et les comptables, eux, ils calculent, sans se soucier de nos besoins.

En fait, l’absence de mobilisation de masse contre les pertes de la CDPQ ou contre la corruption possible du gouvernement ne constitue qu’un signal supplémentaire de la résignation des citoyens quant à leur capacité à opérer un réel changement dans le système. Empêcher la construction d’une centrale thermique, bloquer la privatisation d’un parc, d’accord, mais tant qu’on ne touche pas aux véritables enjeux, aux grosses sommes d’argent. Déstabilisés par un jeu politique qu’on ne comprend plus, on bouge au pièce par pièce, n’attendant qu’un morceau offrant assez de poigne pour s’y accrocher jusqu’à l’excès. Pendant ce temps, la roue continue de tourner.

Et si, pour une fois, on osait changer l’ordre des choses? Et si on descendait dans la rue et qu’on ne se contentait pas d’un petit changement pour nous attendrir, mais qu’on remettait en cause une façon de fonctionner où notre gouvernement semble s’acoquiner avec des entreprises privées pour gaspiller notre argent en faveur d’entreprises corrompues nous offrant des services de moindre qualité et trop chers?

Avant de penser à hausser nos tarifs et impôts ou de couper nos services, il faudrait peut-être s’assurer que notre gouvernement gère notre argent avec la même hardiesse que celle qu’il emploie pour défendre ses amis du privé.

Et pour qu’il le fasse, il devra être forcé de le faire. À la vie comme en politique, tout est question de rapport de force.

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14 Réponses

  1. Bienvenue au Québec des années 2000. Pour voir ce que pourrait etre une vraie manif, une avenue noire de monde, et ce en dehors des coupes stanley ou autres debilités du genre, je me suis rabattu sur les archives de radio-cadena. La derniere etait filmée en noir et blanc !

    Couille-molle !

    Apres il ne faut pas s’etonner que rien ne change et que les politiciens continuent de nous prendre pour des cons.

  2. Les environnementeurs sont trop occupés à camoufler le Climategate. Voilà pourquoi ils ne descendent pas dans la rue pour exiger une enquête publique sur la corruption dans l’industrie de la construction, les appels d’offre et le financement des partis politiques.

    L’activisme est devenu le cadet de leurs soucis, maintenant que leur propre dogme, le fruit même de leur existence, a été atteint en plein coeur.

    http://lequebecdedemain.blogspot.com/2009/11/o-toi-mon-pays-qui-se-fait-le-complice.html

  3. @ Jean-Luc Proulx,
    Malheureusement pour vous, rien dans ce « climategate » ne constitue autre chose qu’un pétard mouillé. Désolé, mais pour la « grande conspiration environnementaliste » il faudra trouver mieux.

    @ LouisPréfontaine,
    D’abord, beau travail jusqu’à présent avec ton blogue. Continue comme ça !

    Quand je vois le souci tout frais des politiciens et médias envers l’environnement, je trouve que ça sent mauvais.

    Non pas que l’environnement, la déforestation, la diminution de la diversité, le réchauffement, etc., ne soient pas des préoccupations légitimes et urgentes : elles le sont !
    Seulement, ce sont des préoccupations faciles à canaliser vers des gestes symboliques qui ont plus pour effet de donner bonne conscience aux militants qui épousent la cause. Et pendant que politiciens et militants se donnent rendez-vous à Copenhague, sans trop s’en faire on continue à se préparer pour les nouvelles opportunités économiques qu’engendrera la fonte du Pôle Nord…

    Canaliser toute l’attention vers les arbres et les baleines a pourtant des avantages certain : pendant ce temps, moins de monde se soucie de la dégradation de la justice sociale, de l’éducation, de l’immigration, de la laïcité, de la démocratie… bref du monde.

    Conscientiser les gens à l’environnement m’apparait être très payant pour ceux au pouvoir.

  4. @ Raman.

    Tu as lu le lien?

  5. Non, j’avais plutôt été lire les courriels originaux, et les explications données par leurs auteurs.

    Des fois je me dis qu’on ne peut pas prendre toutes nos « informations » dans des blogues d’opinions…

  6. Il est vrai que les milliards $ confondent les gens et les rendent cyniques et apathiques.

    Mais, il ne faudrait tout de même pas oublier la grève étudiante de 2005 qui a fait reculer Charest dans ses intentions de couper plus de 100 millions $ dans les bourses étudiantes. Il est donc encore possible de se mobiliser au Québec pour autres chose que l’environnement.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Grève_étudiante_québécoise_de_2005

  7. Des chiffres? Pas sexy. Qui dit « millards » dit hommes en cravates, et sont-ils pas tous un gang de méchants plates?

    La gauche s’occupe plutôt avec les questions d’identité. Les années 70, toujours vivantes pour certaines.

    Et Radio-Cadena (haha) s’occupe avec le regroupement les masculinistes avec les fétishistes de Marc Lépine, tout en évitant tout analyse « causale » ou sociologique des meutres anti-féminines. Soudain tout est acteur, on oublie structure. Oh well.

  8. Je viens de revoir l’émission Enquête du 15 octobre dernier. J’ai pas vu grand cravates là. C’est plutôt un jeu d’intimidation par gros bras interposés. Mais ce n’est l’absence de cravates qui diminue les coûts de nos infrastructures.

    Voici ma théorie: le Suroit, le Mont-Orford etc, ne concernent directement qu’une petite partie de la population; ces gens sont intimement affectés par ces projets et les organisations locales sont rapidement mobilisées pour la contre-attaque. Un autre exemple de mobilisation spontanée est celui des annonces de la SAAQ d’augmenter substantiellement les primes d’assurance des motocyclistes. Encore un groupe parfaitement ciblé et bien défini. On a vu là des manifestants qu’on ne verrait pas dans la plupart des autres mouvements de contestations populaires. Enfin, je présume. Ces gens là avaient une chose en commun: ils font de la moto et ils payent leurs assurances moto. Point.

    De par mon expérience syndicale, j’ai pu constater qu’il est beaucoup plus facile de mobiliser un groupe homogène de gens qui exercent tous le même métier, qu’un unité de négo qui regroupe 15 ou 20 classifications. Primo, les gens ne se connaissent pas, deuzio, ils n’ont pas tous les mêmes intérêts et tertio ils se croient tous plus important que la classification voisine.
    Dur !

    La collusion dans le monde de la construction, les PCAA de la Caisse, les PPP de la Forget, le contrôle de Gesca, tout ça affecte l’ensemble de la population du Québec. C’est trop gros; trop diffus, nébuleux, trop loin des gens. Bref, le tort est réparti sur un si grand nombre de cochons payants que chacun se contente de maugréer dans son coin et de se se convaincre qu’il n’y a rien à faire.

    Je vois pourtant une situation qui pourrait peut-être conduire à une certaine mobilisation: le 30% de surplus que nous coûte cette collusion pour la construction des routes.

    Quand on parle de son char, le Québécois rit pus. C’est sérieux. Les associations d’automobilistes n’auraient pas besoin de pousser très fort pour faire descendre ses membres dans la rue. Mais le feront-elles ? Après une rapide visite sur le site de CAA-Québec, nulle part je n’ai vu de référence au sujet des routes et de leurs coûts.

    Tiens tiens, je vais écrire à mon Club.

  9. @ reblochon :

    tout à fait d’accord. j’ai été dernièrement à une action (un texte lu en simultané partout à travers la province au sujet du PCBE). À Montréal, nous n’étions même pas 20. Et ça incluait ceux d’une association étudiante. Pourtant, ils avaient même parlé d’un bus qui ferait le transport depuis un cégep. Alors pas d’excuse de « j’ai pas de billet d’autobus ». Mais pourtant, personne n’est venu ou presque. Malgré le nombre de cégeps et d’universités en ville. Et à Longueuil, où il n’y a qu’un cégep et un campus d’université, ils étaient 100 à ce qu’on m’a dit. mais à travers la province, nous n’étions même pas 500. Quel message ça envoie au gouvernement ça? Que nous sommes bons pour chiâler, mais que quand c’est le temps d’agir on ne fait rien. Alors le gouvernement se dit « bon, ils vont juste japper mais ne feront rien alors aussi bien continuer »! C’est décourageant. Les gens font du « militantisme de salon » : ils critiquent ce qui va mal à leur parenté et amis au téléphone, mais quand quelque chose est organisé… « bof, il fait froid dehors pis ça donnerait rien anyway ». C’est décourageant.

    @ darwin : je dirais comme dans un certain film que je n’ai pas vu mais dont je connais le slogan : « une manif étudiante, c’est tellement 2005 ». aujourd’hui, les étudiants ne manifestent plus. lire ma réponse à reblochon à ce sujet.

    @ Çaparle Aupopette : d’accord. quand une portion est touchée directement en petit nombre, c’est plus tentant de manifester. c’est un peu comme la famille qui a un membre qui va mourir, tu es solidaire dans ce temps-là. mais sitôt que ça touche une plus grande population, et qu’il devrait y avoir encore plus de soulèvement contre ce qui va mal, c’est l’effet inverse qui se produit. comme si tout le monde se disait « un autre va y aller » et que personne ne se pointe parce que tout le monde s’est dit ça. et tout le monde se dit aussi « personne va le savoir que moi je suis pas allé à cette manif et personne va me le reprocher » tandis que dans les plus petites populations touchées si un fait rien il est aussitôt pointé du doigt par la communauté comme un lâcheur…

    @ Louis P. : c pas le sujet de la manif, le problème. c’est l’immobilité des Québécois qui ne manifestent plus, peu importe le sujet. on décroche, on abandonne, et on vote pour les mêmes élus qu’on a passé 4 ans à critiquer juste parce que c’est plus facile de voter pour ce qu’on connaît que de risquer d’élire quelqu’un d’autre. *soupir*

  10. @ raman :

    malheureusement, les « enjeux » desquels il faut s’occuper ne sont que des pions sur l’échiquier gouvernemental. la population commence à grogner contre les magouilles? vite, parlons du gouvernement! la population commence à grogner contre la poullution? vite, parlons des magouilles! et ainsi de suite… ce ne sont que des pions qui servent à parler de tout pour ne parler de rien… 😦

  11. Tout à fait ce qu’on voit sur le terrain.

    Je devais preparer des manifs dans mon quartier pour montrer le mecontentement des citoyens sur certains sujets politiques. Chaque fois qu’on me proposait une idee (loi 16, loi 104, le gouv canadien à copenhague, etc.), apres 10 minutes de discussion on se rendait compte qu’on allait etre 8 à gueuler devant le metro. Autant rien faire plutot que paraitre ridicule (ce qui ne me derange pas en tant que tel) et decridibiliser la cause en montrant que ca n’interesse que 8 radicaux donc ce n’est pas grave/important.

    Quand tu dis qu’on en parle à la parenté, c’est en plus en tete à tete et surement pas pendant un repas de famille… ca pourrait deranger du monde et mettre une mauvaise ambiance. Oh non surtout pas, faisons l’autruche et profitons de ce bel apres-midi à parler de choses plattes comme la job de mononcle Robert ou la derniere trouvaille de matante Aghate.

    Bande de caves, pas tannés de mourir ?

  12. oups! en me relisant j’ai vu une grossière erreur dans mon commentaire… je voulais dire « parlons de l’environnement » et non « parlons du gouvernement ». mon commentaire doit être plus facile à comprendre une fois ce point éclairci je suppose 😛 lolll

  13. Bonsoir Louis,

    En effet, la situation est déprimante. Il y avait 50 000 personnes dans les rues pour sauver Jeff Fillion et pour une commission d’enquête rien!

    Il faut une grosse organisation pour réaliser une manifestation. En attendant il y a toujours cette pétition pour une commission d’enquête publique sur la construction sur le site de l’Assemblée nationale.

    http://www.assnat.qc.ca/petition/SignerFr.aspx?idPetition=87

    Allez-y ! Signez et faites circuler par courriel, sur Facebook et sur Twitter.

    Bonne soirée!

  14. Mon avis de non expert et de non-journaliste (donc pas importante):

    Commission d’enquête = complètement inutile

    Ce sont les structures non-démocratiques qui causent de l’hommerie…

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