Le vide

« Il ne fait pas froid », se répétait-on comme un mantra. Je marchais avec un ami et la lourde buée s’échappant de nos bouches se cristallisait sur nos barbes naissantes. Il devait faire -25 degrés, peut-être -30. Nous étions jeunes, nous étions philosophes, nous avions les extrémités gelées, mais il ne faisait pas froid. Non. Il manquait de chaleur, simplement. Déjà, à cet âge, je comprenais que le froid n’existait pas; c’était simplement que le soleil n’était plus assez fort pour réchauffer l’air ambiant. Quand on ouvre une fenêtre, ce n’est pas le froid qui s’engouffre, mais la chaleur qui sort et qui est remplacée par l’absence de celle-ci. À la physique comme en politique, c’est l’absence d’une chose qui ouvre la porte à son opposée. Le vide engendre tout.

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Tout comme une montre arrêtée donne l’heure juste deux fois par jour, c’est Richard Martineau qui m’a inspiré ce souvenir. Sur son blogue, d’abord, mais aussi parce qu’il a fait un lien vers un de ses anciens textes, où il parlait de la montée de l’extrême-droite en Europe. Il y expliquait, en citant un chroniqueur du Maclean’s, de quelle façon les partis politiques centristes européens ont délaissé la question identitaire, ouvrant toute grande la porte à l’extrême-droite:

« Aujourd’hui, écrit-il, les politiciens ne peuvent plus parler de rien sans se faire insulter. Vous vous posez des questions au sujet de l’immigration ? Vous êtes raciste ! Au sujet de la criminalité ? Raciste! De l’aide sociale ? Raciste! De l’Islam ? Raciste-doubleraciste! »

Bref, c’est précisément parce que les partis politiques centristes ont cessé de se faire le relai des revendications identitaires légitimes que celles-ci se sont regroupées dans des mouvements plus extrémistes. Le vide ne dure jamais longtemps.

À la lecture de cette analyse, la décision du Parti Québécois de reprendre à son compte les enjeux identitaires s’avère très saine. Le Parti Québécois, s’il est honnête dans sa démarche, tentera de reprendre possession du vide qui avait permis à Mario Dumont d’obtenir de bons succès par le passé. Il cherchera à réactiver des questions identitaires non-réglées et qu’on a laissé orphelines en espérant qu’elles mourraient de leur belle mort. Mais elles ne sont pas mortes. Les questions identitaires ne meurent qu’à la mort de l’identité qu’elles représentent.

Depuis le référendum de 1995, sous prétexte d’ouvrir toutes grandes nos fenêtres et nos frontières, ce n’est pas le froid ou les « étrangers » qui nous ont envahis, mais c’est notre propre chaleur, notre propre capacité à nous imaginer nous-mêmes qu’on a laissé s’échapper. On s’est imposé le silence le plus complet sur les enjeux identitaires.

Et ce sont des éditorialistes à-plat-ventristes comme André Pratte, qui parle de peur ou de paranoïa pour qualifier tout projet de renforcement de la loi 101, qui ont contribué à créer ce vide. Ce sont ces gens qui contribuent à couvrir d’un voile de tabou toute la question identitaire. Ce sont ces gens, ces politiciens, qui, de par leur incapacité à parler du profond problème identitaire québécois, sont responsables, à l’instar de leurs homologues européens, de l’émergence de radicaux.

La nature a horreur du vide. Le poids des francophones d’Amérique du Nord continue de diminuer, l’insécurité augmente, le français a de plus en plus de difficulté à s’imposer comme langue commune au point que certains francophones considèrent comme normal le fait que les Québécois parlent une langue étrangère. Et de plus en plus de Québécois réclament qu’on s’occupe de ces questions. Si cela ne se fait pas dans le cadre d’un parti politique de centre-droit comme le Parti Québécois, cela se fera ailleurs. Et si aucun parti ne veut reprendre à son compte ces questionnements légitimes, il ne faudra pas s’étonner du faible taux de participation aux élections.

Le jour où tous les partis politiques s’intéresseront réellement à ces enjeux, les citoyens iront voter. Mais en glorifiant le vide, en le célébrant, en faisant croire que tout le monde est satisfait d’un multiculturalisme à la canadienne qui précipite notre disparition, on ne peut que contribuer à une explosion autrement moins contrôlée de cette énergie créatrice.

Plus que jamais, il faut parler d’identité, il faut ouvrir un débat sur l’immigration, il faut renforcer la loi 101 et parler français dans toutes les circonstances sur le territoire du Québec. Il faut occuper le vide avant qu’il nous dévore.

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12 Réponses

  1. Très bon texte, Louis. Si j’étais Desmarais, tu serais mon Pratte. Mais je ne suis qu’un roturier qui constate comme toi et comme un nombre grandissant de Québécois, qu’un légère et rafraichissante brise commence à souffler.

    Comme tu l’exprimes très bien, le vide de Charest se manifeste avec éclat par le vide de plus en plus évident des arguments pelquistes. On n’a qu’à écouter les dernières interventions de Saint-Pierre, Dupuis et Béchard pour en constater l’importance.

    Reste à voir comment les mercenaires du pouvoir « naturel » s’y prendront pour colmater l’éveil et rendormir le bon peuple. Quatre ans, c’est long dans le vide. Il ne faut pas cesser d’exercer la pression sur le PQ pour qu’il ne nous décoive pas une fois de plus.

  2. Le savez-vous ? C’est une réflexion tout augustinienne.

    Il n’y a pas de mal, il n’y a que le défaut d’être.

    C’était pour surmonter le manichéisme, dont avait été partisan Augustin d’Hippone, avant sa conversion.

  3. Bonjour louis, Ton article me fait penser a quelque chose. Je voulais ton avis a savoir ne crois tu pas que changer le mode de scrutin pourrait favoriser les causes qui te tiennent a coeur? Un système permettant au partis d’avoir un nombre de député proportionnel aux votes qu’ils ont reçu rend possible l’entrée au parlement de partit politiques ayant peu de promesses mais des objectifs précis. Un tel système nous donnerait probablement des gouvernement minoritaire avec plusieurs partis donc non pas une levé de bouclier entre deux partis braqués un contre l’autre. Enfin je voulais ton avis et je crois que c’est un enjeux qui vaut la peine de publiciser.

  4. « Les biens et les maux qui nous arrivent, ne nous touchent pas selon leur grandeur, mais selon notre sensibilité. »
    La Rochefoucauld

    Ben moi, c’est drôle, je sens que ça vient.
    Ou ne serait-ce qu’une cabriole…

    Sacré Augustin !

  5. @Çaparle Aupopette: Merci! Je suis heureux d’avoir l’impression de faire partie de cette nouvelle génération qui pousse, de ce vent nouveau de gens n’ayant connu, depuis leur naissance, que le désabusement de politiques économiques et linguistiques désastreuses pour le Québec. Je suis d’accord de continuer à exercer de la pression sur le PQ, mais il faut également penser en-dehors du PQ, chercher l’appui de nouveaux partis moins embarrassés d’une certaine vieille mentalité.

    @Julien: Intéressant, mais faut faire attention au relativisme extrême, tout de même!

    @André: J’avais déjà écrit un billet, il y a quelques années si ma mémoire est bonne, en faveur de la proportionnelle, ou du moins un système mixte. Je penche de plus en plus pour la seconde option et non pour la première. Je crois qu’un système mixte favoriserait une meilleure représentation et diversité politique tout en gardant le contact entre les députés et leurs électeurs locaux, mais aussi qu’on éviterait de donner trop de pouvoir aux anglophones montréalais, par exemple (d’un point de vue realpolitik). Dans tous les cas, le mode de scrutin ne peut être blâmé, à mon avis, pour le vide actuel.

    Merci pour vos commentaires!

  6. Meme dit comme ca, je n’arrive pas à voir le compliment quand on se fait comparer à Pratte ! Tu aurais dit Dubuc à la rigueur, mais le toutou sans couille de l’autre baron franco-ontarien… dur !

    Sinon d’accord pour le reste, beau texte de Louis. Tres lucide.

    Ah, on me dit que ce mot peut aussi etre mal interpreté au Quebec.

  7. Le systeme mixte permettrait aussi aux regions moins peuplées de se faire entendre. C’est important de pouvoir respecter tous les electeurs.

    Les proportionnelles pures sont aussi peu democratiques que le systeme actuel. Ce qui est plus important c’est surtout de laisser plusieurs tours aux elections pour que des electeurs n’ayant pas de chance de faire passer leur representant preferé puissent se retourner et choisir le moins pire, le plus proche de leurs idées lors d’un autre tour au lieu de se faire imposer celui qui pourrait etre le plus aux antipodes de leur ideal.

    Le mode de scrutin est à blamé je pense. Avec deux tours, les deux partis politiques profitant honteusement du bipartisme presque obligatoire de ce systeme seraient obligés de changer leur discour et de mettre fin à leur inaction politique.

    Quant aux gouvernements minoritaires ou de coaltions (pour reussir à devenir majoritaire), tous les pays pris avec ca nous demontre que leur systeme est encore plus pourri que le notre. De plus, les tractations secretes pour conclure ces coalitions, recupérés un deputés ou deux pour devenir majoritaire, etc. auront tout pour plaire à Louis ;), ca amene pratiquement à coup sur les pots de vins, le copinage, la corruption, les ententes secretes nuisibles aux interets du peuple et complots de tout genre. Ce n’est pas de la politique propre et transparente. On ne parlera pas de certaines alliances de certains partis avec des groupes politiques d’extremes droites comme en Israel par exemple. Nan, les gouvernements minoritaires, malgré que l’on puisse croire que les affrontements ameneraient du positivisme et casseraient les clivages existant entre deux partis de pouvoirs, ce n’est pas la solution.

    Il faudrait plutot elire des deputés sans parti, tous independants, non liés à une ligne de parti et defendant reellement les interets de leur circonscription. On elirait un chef d’etat qui alors choisirait parmi les deputés un 1er ministre qui aurait pour mandat de former un gouvermenent avec d’autres deputés choisis par lui, quelques soient les couleurs de ces deputés, un choix de part leur competence plutot que leur famille politique. Mais bon, on peut rever en couleur, ce n’est pas demain la veille que cela sera faisable techniquement … ni humainement car meme sans etre affiché d’un parti, nos politiciens se reconnaitrons bien entre eux et seront capables de faire leur clivage de facon transparente pour le peuple credule comme à son habitude.

    Oui il faudrait reformer notre systeme electoral et surtout rendre les deputés et ministres responsables des paroles et des actes qu’ils posent, marre de voir que ces gens n’ont rien à craindre de leurs gestes et qu’ils ont une immunité totale ; qui sont les gens qui ont eu d’ailleurs l’idee de les doter d’une telle immunité ? Ah ben tiens ce sont eux-memes ! Pas fous. Ils devraient etre redevable envers la population quand on pourra prouver qu’ils ont agit contre les interets de celle-ci de facon consciente et informée, ca enleverait deja une bonne dose de cinisme de la part des electeurs et peut-etre qu’ils se bougeraient un peu plus le cul pour aller voter.

  8. Bonjour,

    Je lis régulièrement Vigile et l’Aut’journal. Bizarrement, je viens de vous connaître.

    De toute évidence, nous sommes du même côté de la clôture. Votre texte sur le vide est intéressant, et comme vous j’ai lu Martineau concernant la question identitaire.

    Une question, cependant: êtes-vous sérieux quand vous dites que le PQ est de centre-droit? Je connais bien le PQ, et oui, il y a eu des gens de droite en son sein. Mais la mouvance social-démocrate « douce » y prédomine. Le PQ veut développer une social-démocratie qui peut rallier le centre. En reprenant à son actif la question identitaire, le PQ va plus loin : il cherche à canaliser vers lui la droite nationaliste (ce qui n’est pas synonyme de raciste). Le défi : demeurer progressiste en réussissant à satisfaire les centristes, tout en isolant la droite et la droite extrême. Méchant boulot, mais la nature du parti l’exige. Si le PQ est de centre-droit, c’est dire que Québec Solidaire a le monopole du centre, de la social-démocratie, de la gauche et de l’extrême-gauche. Ayoye!

    Cette divergence ne m’empêche pas d’apprécier vos analyses. Je vous l’ai dit, nous sommes du même côté de la clôture… sauf peut-être en ce qui concerne le PQ, un parti de masse qui doit composer avec tout ça. Demandez à Pierre Dubuc comment les délégués du PQ votent lors des Conseils nationaux. Toujours, ils votent « dans le bon sens de la clôture ». Et en cela réside l’espoir de prendre en main notre destinée qui ne pourra être que républicaine.
    Au plaisir.

  9. Ouais… Très juste. Et même Dubuc… Y a comme un petit flottement malodorant.

    Mais je l’ai senti juste en me relisant.

  10. Bon je reprends.

    Très bon texte Louis. Si j’étais Desmarais…Desmarais…moi !?
    Ehhh merde….

  11. Une petite chose très simple qui pourrait être faite pour réduire la puissance des lignes de partis est le vote anonyme.

  12. Ouais, j’en doute quand meme. Ca va etre beau quand un parti va se rendre compte qu’un de ses deputés n’a pas voté du bon bord. Apres j’imagine le bordel en interne pour savoir lequel il faut tondre ! Ca va mettre une belle ambiance ca, ca va etre beau la gouvernance. Encore un truc que le peuple payera finalement d’une facon ou d’une autre.

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