Ma ville n’est plus hockey

« As-tu vu la game hier? » Quelle game, que je réponds parfois. De quelle partie parles-tu, des Canadiens de Montréal, de hockey, de ces pousseux de caoutchouc venant de l’autre bout du monde et qui jouent contre d’autres pousseux de caoutchouc? « Ah bon, t’aimes pas le hockey », me réplique-t-on. Oh que non. C’est précisément parce que j’ai beaucoup aimé et que j’aime toujours le hockey que je ne m’émoustille plus devant les pérégrinations de cette bande de mercenaires.

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J’ai grandi avec le hockey. J’avais trois ans et on écoutait, en famille, le traditionnel rendez-vous du jour de l’an entre le Canadien et les Nordiques. J’étais déjà impressionné par les montées à l’emporte-pièce de Guy Lafleur, la chevelure au vent. Et au fil des ans, j’ai appris le nom de ces autres héros qui me faisaient tant vibrer. Au milieu des années 80: Guy Carbonneau, Stéphane Richer, Patrick Roy, Claude Lemieux. Au début des années 90: Patrice Brisebois, Benoît Brunet, Vincent Damphousse, Éric Desjardins, Denis Savard. Le soir, j’écoutais la fin des matchs dans mon lit à la radio, et, plus tard, je me faufilais subrepticement jusqu’au téléviseur du sous-sol, prêt à revenir au lit en vitesse au moindre bruit suspect. J’ai grandi avec le hockey. J’aime le hockey.

Pourtant, objectivement, ce ne sont que des hommes qui poussent sur une rondelle de caoutchouc avec des bâtons de bois. Les femmes, pour la plupart, l’ont compris; elles ont saisi la stupidité apparente de cette activité. Mais ce qu’elles ne comprennent pas toujours, c’est que le véritable jeu, la vraie game se situe à un autre niveau. Le sport d’équipe ne possède aucune autre fonction que de créer un sentiment de fierté collective, une union permettant de rapprocher les membres d’une même communauté autour de ses héros. C’est un succédané de violence; au lieu de sortir dans la rue et de se taper sur la gueule, les nôtres affrontent les autres sur la patinoire. Il s’agit de quelque chose d’extrêmement sain.

Or, que se passe-t-il lorsqu’on n’arrive plus à s’identifier à ceux qu’on aimerait nous présenter comme les nôtres? On se désaffilie, on se cherche d’autres objets de fierté. C’est ce que je fais: je ne ressens aucun sentiment d’appartenance à voir des Russes d’ici se battre contre d’autres Russes de là-bas. C’est plutôt un sentiment de tristesse, voire de honte, de constater que ce qui fut un grand club de hockey représentant les « habitants », figure traditionnel du Canadien-français, contre les « Anglais », est devenu un club d’ailleurs. Physiquement ici, au centre Bell, sur l’avenue des Canadiens-de-Montréal, mais aucunement enraciné dans notre communauté. Il s’agit d’une plante robuste qui peut donner ses fruits, mais c’est d’un végétal étranger, simplement enraciné dans un pot qu’on a posé ici, presque par hasard. Ses racines ne toucheront jamais la terre.

On me dit qu’il faut « évoluer », que le hockey s’internationalise, que le talent québécois s’en trouve dilué. On me regarde presque comme une relique du passé parce que je considère que le sport devrait toujours permettre de s’identifier à des vedettes ayant vécu ici, grandi ici, qui savent ce que représente cet uniforme. On me juge négativement parce que je crois toujours que le hockey, cette guerre par procuration, devrait continuer de permettre l’exaltation des passions collectives et leur saine canalisation dans une activité non dangereuse socialement.

Le livre de Bob Sirois parle de racisme anti-québécois. À mon avis, le problème est plus profond que cela: les dirigeants du Canadien de Montréal ne comprennent rien au hockey. Bien sûr, ils regardent les statistiques, les chiffres, les buts, les passes, les mises en échec, les revirements, les plus et les moins, les moyennes d’efficacité aux mises en jeu, le nombre de lancers, alouette. Mais ils oublient l’essentiel: l’émotion. Cette émotion qui peut se substituer au talent et transformer un joueur moyen en Dieu de l’aréna, lorsqu’il se considère comme le prolongement des espoirs refoulés de tout un peuple et où, acclamé comme un héros, il se défonce à chaque présence sur la patinoire.

Cette émotion n’existe plus. Les joueurs de hockey sont devenus des mercenaires, et on joue avec le vieux sentiment d’appartenance à une tradition qui n’existe plus pour vendre des billets hors-de-prix permettant d’aller voir des étrangers pousser du plastique contre d’autres étrangers. La fierté, la ville, Montréal, vous dites? Mais quelle fierté? En quoi ces joueurs représentent-ils Montréal? On pourrait déménager l’équipe à Rio de Janeiro, qu’est-ce que cela changerait? Ce seraient les mêmes mercenaire poussant la même rondelle et se battant contre les mêmes autres mercenaires.

Et le petit peuple, celui qui aimerait vivre par procuration toutes sortes de guerre épiques, que lui reste-t-il, sinon l’oubli devant suivre chaque saison et les nouvelles racines à créer après chaque été? Quel sentiment d’appartenance? Quel identité?

Rien. Que du vide. On lui demande de cracher quelques billets bruns, on lui vend la bière à neuf dollars et on exige qu’il s’assoit en silence et observe, penaud, le triste spectacle d’une glorieuse épopée transformée en gigantesque combat de nouilles dans un bol de Dinner Kraft. Le passé est mort; mais tant que 21 273 Chrétiens seront présents à chaque joute, la supercherie d’une « tradition glorieuse » se perpétuera.

Non, ma ville n’est plus hockey. Sauf peut-être les samedis après-midi de janvier, quand des milliers de jeunes jouent dans les parcs pour le plaisir et s’imaginent en quelque vedette d’ici participant à une quelconque odyssée homérique. Cette image, ces jeunes aux joues rouges, éblouis par le soleil et luttant contre les engelures, au moins, on ne l’a pas encore récupérée.

Pour le moment.

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9 Réponses

  1. Bravo Louis, tu tombes dans le piège où tout le monde, un jour ou l’autre, tombe: comparer les époques. Qui n’a pas déjà dit que Wayne Gretzky était meilleur que Gordie Howe ? Pourtant, à ce que je sache, les meilleures années de Howe ont débutés 10 ans avant la naissance de Gretzky. C’est la même chose du hockey en général.

    Oui, il fut un temps ou porter le CH revêtait une fierté sans nom pour les joueurs tels que Réjean Houle, Mario Tremblay ou Guy Carbonneau, des joueurs aux talents limités, mais qui avaient le désir de vaincre avec l’uniforme bleu-blanc-rouge. Mais aujourd’hui, avec le nombre d’équipe dans la LNH et surtout la parité qui existe, on ne peut pas avoir tout les québecois que l’on veut.

    Tu imagines avoir Lecavalier, St-Louis, Tanguay, Fleury, Letang, Brière, Vermette, Gagné, Pominville et Ribeiro ici à Montréal ? C’est impossible, parce qu’on si on ne crève pas le plafond salarial, on en est tellement proche que tout ce qu’on va avoir à se mettre sous la dent ensuite, c’est des pioches, et on va perdre ainsi un nombre de parties tels qu’on ne fera pas les séries. Tu veux t’identifié à un club de pioches qui ne fait pas les séries, qui n’est qu’une bande de perdant. Libre à toi. Mais pas moi. Si ça nous prends des Plekanec et Kostitsyn, des Hamrlik et des Spacek ou des Halak pour gagner la coupe, je les prends tout de suite.

    Pour finir, tu regarderas les éditions de toutes les époques du Canadiens, et tu verras qu’il y a toujours eu des anglophones pour faire gagner le CH, on n’a qu’à penser à Joe »Phantom »Malone dans les années 20, Howie Morentz dans les années 30, les années 40 et 50 ont été marqués par Maurice »Rocket »Richard, mais que serait-il arrivé s’il n’avait pas eu comme compagnons de ligne Toe Blake et Elmer Lach ? Aurait-il été aussi incroyable ? Les années 60 ont connus John Furgerson et Dickie Moore. Les années 70, Steve Shutt, Bob Gainey, Larry Robinson et un certain gardien recrue qui mena le CH aux grands honneur. Je me rapelles que son nom était Ken Dryden.
    Il n’y a pas eu de grands moments dans les années 80, si tu en trouves, tu me les diras. Les années 90, comme tu parles de Brisebois, Brunet et Damphousse, je te nommerai Muller, Bellows et Leclair. pour la suite, on connait l’histoire.

    N’oublies pas ceci: les anglophones font partie intégrante de l’histoire du CH et si tu ne veux pas l’accepter, va falloir que tu attendes le retour des Nordiques, en espérant qu’ils ne choisissent que des francophones, ce dont je doute…

    PS: Tu devrais rester dans la politique, le sport n’est pas ton domaine 😉

  2. Je ne regarde plus depuis que radio-cadena a decidé que le peuple quebecois ne meritait pas d’avoir sa soiree du Hockey à la difference de nos voisins canadiens.

    Du pain et des jeux.

  3. Au contraire ! Le CH est parfaitement représentatif du nouveau Montréal !

    C’est le nom qui ne lui va plus. Il devrait être anglicisé et son « habitants » (habs) oublié. MC Montreal Canadians ferait mieux l’affaire.

    Moi et mes gars on regardait le hockey aussi, mais depuis que les Molson ont achetté, c’est fini. Question de dignité.

    C’est mon plus jeune qui nous fait les soirées de hockey maintenant ! Il fait partie d’un groupe de Français et Québécois qui ont reproduit toutes les équipes de la NLH et jouent en-ligne la saison avec le jeu NHL 2009 en réseau. Des sacrées bonnes parties ! Mon gars est en première position en ce moment ! Il est excellent. Il commente même la partie en jouant ! Décrivant en détail les jeux et les jouers et avec tout l’enthousiasme qu’on connaît aux commentateurs de hockey. Et il gagne la plus part des parties ! Il aurait souhaité les Sharks, mais ils étaient déjà pris alors il a choisi les Wilds de Minnesota. Sans grande importance puisque c’est un Québécois (mon gars) qui joue tous les joueurs !

    C’est le club de la famille ! Le CT Club Tremblay ! 🙂

  4. Je suis d’accord avec toi en gros. Par contre, je vais toujours préférer voir un travailleur acharné comme Koivu jouer plutôt qu’un frais chier à la Théodore, Ribeiro et autres. Même s’ils viennent du Québec.

  5. « Moi et mes gars on regardait le hockey aussi, mais depuis que les Molson ont achetté, c’est fini. Question de dignité. »

    C’est vrai que de savoir qu’une famille anglophone établie ici depuis 8-9 générations ré-achète le CH pour le garder à Montréal, c’est indigne à regarder. C’était vraiment mieux quand c’était un amaricain qui a vendu le CH pour garder son club de soccer à Liverpool.

    N’importe quoi ce commentaire…

  6. En passant, c’est le Canadien qui a préférer l’offre de RDS à celle de la SRC. Et si tu te procures le cable, tu peux t’offrir RDS et le CH ! 😉

  7. J’ai pas de problème avec les américains, moi. Ils ont fait leur indépendance des Britanniques, eux.

    Les loyalistes Molson qui ont massacrer nos patriotes, je peut pas sentir.

    N’oublie pas d’aller voir Charles et Camilla à Montréal, le 10.

  8. Le hockey a cessé de m’intéresser en 1949…
    C’est un sport de jeunes, pour des jeunes et qu’il est préférable de pratiquer plutôt que de regarder, avachi devant sa grosse télé au plasma…

  9. @Martin R.: Il y a eu des anglophones dans l’équipe avant, c’est vrai. Mais le coeur était francophone et même un anglophone comme Gainey a appris le français. Aujourd’hui, tu ne verrais plus cela. Koivu a été ici pendant onze ans sans apprendre notre langue.

    @reblochon: J’ai la chance d’avoir le câble, mais je n’écoute plus le hockey aujourd’hui…

    @Gébé Tremblay: Si on veut refranciser Montréal, il faut tout refranciser à mon avis, y compris son club de hockey professionnel.

    @Olivier Morneau: Ribeiro, peut-être frais-chier, mais meilleur que Koivi dans les dernières années… Quant à moi, je préfère de loin un Québécois. En série, il se défonce.

    @Garamond: En 1949, mes parents n’étaient pas nés… Héhé, petite distanciation générationnelle ici! 🙂

    Merci pour vos commentaires!

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