La gangrène politique

Je lisais cet énième article démontrant les liens entres personnages politiques et entreprises de construction. Sur une photo, on voyait l’ancienne ministre Jérôme-Forget poser fièrement à côté de la fille de Tony Accurso et de deux secrétaires-trésoriers de la FTQ-Construction. Je me suis demandé: existe-t-il un seuil de scandales à partir duquel on devient insensible? S’habitue-t-on réellement à une réalité aussi médiocre?

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Peut-être que oui. Ça m’a fait penser à un roman de Stephen King où une femme menottée qui, devant la menace de crever de faim et de soif, s’enfonce un morceau de vitre dans le poignet, s’arrache la moitié de la main avant de tirer bien fort sur celle-ci et d’observer sa peau se peler contre la menotte et exposer sa chair à vif. Il arrive un moment où, dans toute l’opération, la douleur devient une information comme une autre. Où le cerveau, las des signaux de détresse répétés envoyés par les nerfs, décide de fermer boutique. « Bon, ok les nerfs, on vous a assez entendu pour aujourd’hui! » La douleur existe toujours, mais ce n’est qu’une information comme une autre. Une nouvelle en page B-8.

Or, c’est un peu ce qui semble en train de se produire avec les scandales de collusion et de corruption. Les révélations sont toujours aussi percutantes, toujours autant inquiétantes, mais une certaine lassitude semble s’être emparée des citoyens. Un accablement, ou peut-être une certaine résignation. Comme si on avait décidé de sacrifier sa main dans la menotte et qu’on ne voulait pas perdre davantage d’énergie à la sauver. Comme si, épuisés de s’être tant indignés en vain depuis des semaines pour voir le même insignifiant jouer les naïfs à l’Hôtel de ville de Montréal et les mêmes élites politiques tenter de noyer le poisson, les citoyens avaient décidé de lâcher prise. D’abandonner le moignon ensanglanté d’où dégoulinent nos idéaux.

On se croyait beau, on se croyait fin, on se croyait civilisé. On se croyait à l’abri. La corruption, les enveloppes brunes, la mafia, c’était bon pour la Sicile ou le Mexique. Ou en Russie, ou en Chine. Ou même aux États-Unis. Ici, pas de question, pas de de problème, tout allait bien! On s’acoquinait ouvertement avec des entrepreneurs privés, on donnait les contrats à qui mieux-mieux, on se faisait gratter le dos pendant qu’on graissait la patte d’un autre. « Pas pwoblême, missié! »

Il est peut-être temps de faire face à la réalité: notre système n’est pas davantage protégé des fausses sirènes aux enveloppes brunes que n’importe quel autre. Et plus on ouvre la porte aux entrepreneurs privés pour qu’ils fassent le travail que nous ne voulons pas faire faire par des employés de l’État, plus les risques de corruption sont élevés. Nous avons besoin d’un État fort et ultra-vigilant pour retenir ce magma abject qui s’égoutte au-dessus de nos têtes et qui transforme notre ville et notre province en la risée puante de la planète.

Car quand les citoyens eux-mêmes ne réagissent plus à cette gangrène qui grignote insidieusement la plaie ouverte de nos institutions, quand les électeurs ne bronchent même plus lorsqu’on leur annonce qu’une partie d’eux-même est en train de pourrir et que tout le corps risque d’y passer si rien n’est fait, c’est d’un électrochoc dont nous avons besoin. Un puissant cri en pleine face du patient: « MONSIEUR VOUS ALLEZ MOURIR SI ON NE VOUS AMPUTE PAS! ».

Ce hurlement, cet électrochoc nous tirant de notre torpeur, porte un nom: une commission d’enquête publique.

Vous trouvez l’image ci-haut dégoûtante? Moi aussi. Mais ce dégoût n’est rien en comparaison de ce que m’inspire le Parti Libéral du Québec avec son refus obstiné de faire la lumière sur toutes ces malversations et d’enfin amputer la partie infectée de ce système déficient.

Sur le coup, une enquête, une amputation, ça fait mal. Mais c’est toute la confiance des citoyens en leurs institutions qui risque d’être détruite pour très longtemps si on ne l’organise pas.

Et ça, c’est pire que tout. Ça ouvre la porte aux pires dérives.

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11 Réponses

  1. « Ce hurlement, cet électrochoc nous tirant de notre torpeur, porte un nom: une commission d’enquête publique.

    Vous trouvez l’image ci-haut dégoûtante? Moi aussi. Mais ce dégoût n’est rien en comparaison de ce que m’inspire le Parti Libéral du Québec avec son refus obstiné de faire la lumière sur toutes ces malversations et d’enfin amputer la partie infectée de ce système déficient. »

    Tu veux mon avis?

    En théorie, la principale job d’un politicien, c’est de répondre aux besoins de la population. En pratique, la principale job d’un politicien, c’est de gagner des votes.

    C’est sûr que déclencher une enquête publique répond exactement à la job théorique. Mais ça na se fait pas. Par conséquent, j’en conclus que ça va à l’encontre de la job pratique.

    Pourquoi un politicien perdrait-il des votes à exaucer le souhait de sa population? Là réside la question intéressante. Malheureusement, je ne vois qu’une réponse plausible.

    Et quelque chose me dit que vous pouvez deviner cette réponse.

  2. La question est plutot : pourquoi Charest prendrait-il le risque de voir plusieurs de ses organisateurs politiques, ses amis, ses deputés, se retrouver devant la justice ? Il n’est pas con et il sait lui.

    La gangrene du Quebec, c’est le federalisme canadien, le PLQ, le PLC, l’eternelle chicane constitutionnelle sterile et la lutte aux separatisses qui autorise n’importe quel copinage pour trouver du financement et des appuis pour financer tout ca. Rien n’a changé depuis 1995 ! Meme pire, on a le mercenaire envoyé par le ROC à la tete de notre gouvernement.

  3. À un taux de participation de seulement 32%, le parti corrompu de Tremblay a reçu autour 15% d’appui de la population.

    À voir la profondeur de gangrène dans toute la machine, il est pas difficile d’imaginer que ce sont ceux qui avaient de près et de loin intérêts grands et petits qui se sont levé le cul pour aller voter.

    Est-ce que 15% de la population montréalaise profite d’une manière ou d’une autre de cette gangrène ? C’est bien possible.

  4. It’s all good!

    Alors allons-y regarder Occupation Double.

  5. Paul Houde chez Labrèche ce soir, a ridiculisé, avec le talent qu’on lui connaît, la demande pressante d’une Enquête publique.

    Tous, chez Corus, sauf peut-être Dutrizac, mettent la pédale douce sur ce thème depuis l’élection de Tremblay.

    Radio-Canada est à plein temps sur H1N1. TVA pareil et V on n’en parle même pas.

    Les chiens aboient, la caravane passe. C’est le refrain des puissants.

    Trois choses:
    1 l’argent
    2 les votes captifs
    3 le contrôle des médias

    Entre les élections, c’est le contrôle des média. Je ne sais pas trop comment, mais il faudrait trouver un moyen de le démontrer statistiquement et de le dénoncer de façon éclatante.

    Ça se voit bien à l’oeil pour des gens comme nous qui nous intéressons à la chose publique. Mais c’est infiniment plus subtil que les grosses émissions d’affaires publiques et les pages éditoriales des journaux. Il existe évidemment une caste plus critique qui tente d’influer dans le sens que nous croyons juste et qui de façon dérisoire selon moi, ne fait que cautionner l’ensemble de l’oeuvre et éviter qu’on la compare à la Pravda.

    Je ne comprends pas comment le Conseil de presse, dont la mission est de « défendre le droit du public à une information complète, exacte et de qualité » puisse permettre un tel état de chose.

    Les demandes d’Enquête publique commencent à s’estomper et rien n’est toujours réglé.

    C’est Pierre Mendès-France qui écrivait:
    « Le premier devoir c’est la franchise. Informer le pays, le renseigner, ne pas ruser, ne pas dissimuler, ni la vérité, ni les difficultés; ne pas éluder ou ajourner les problèmes, car dans ce cas, ils s’aggravent. »

    Évidemment, on a les politiciens qu’on mérite.

  6. @Steph: Dans un monde idéal, le politicien devrait perdre davantage de votes s’il ne lance pas l’enquête que s’il la lance. Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal; rares sont ceux qui descendent dans la rue aujourd’hui quand on se fait voler par la mafia…

    @reblochon: Je crois que cela dépasse la dichotomie Québec-Canada. Mais je suis d’accord qu’il doit y avoir beaucoup de bibittes sous la grosse roche et que Charest ne veut pas la soulever à cause de cela.

    @Gébé Tremblay: Je ne crois pas, surtout que le taux a été plus faible dans les quartiers où Tremblay a gagné.

    @NEUmontrealeno: Ou le hockey à RDS, un club avec quoi, deux Québécois? Trois?

    @Çaparle Aupopette: Je crois que ta conclusion est juste: on a les politiciens qu’on mérite. Mais inversement, si nos politiciens se donnaient comme mission, par exemple, de mieux politiser nos étudiants dès le primaire et le secondaire, on aurait peut-être des citoyens plus responsables aujourd’hui. Si j’étais cynique, je dirais que c’est exactement ce qu’ils veulent éviter, mais je ne suis pas cynique…

    Merci pour vos commentaires!

  7. Voilà exactement mon point! Dans un monde idéal, la job théorique et la job réaliste d’un politicien seraient identiques. Mais les faits montrent que ce n’est pas le cas.

    Pour être honnête et transparent, pour répondre aux besoins de la population, le gouvernement devrait déclencher une enquête publique. Mais il ne le fait pas. pourquoi? pour une raison bien simple: cela lui ferait perdre des votes.

    Pourquoi répondre aux besoins de la population ferait-il perdre des votes? Pas besoin d’être un génie pour comprendre que ce qui serait révélé par la commission d’enquête causerait plus de tort au parti au pouvoir que les votes acquis en répondant à la demande des électeurs.

    En d’autres mots, ça pue. Mieux vaut mettre un couvercle par-dessus même s’il y a du monde qui veulent voir ce qu’il y a en-dessous. Ça, c’est le point de vue politique.

    Le résultat? Ça va continuer à puer. Et cela va continuer à l’abris des regards.

  8. Tu poses le problème à l’envers. Pourquoi le Parti libéral se serait tiré dans le pied ?

  9. […] ça installe de sérieux doutes sur les motifs du gouvernement de Jean Charest pour refuser l'instauration de cette enquête publique sur la corruption politique installée au Québec, particulièrement au PLQ, et la collusion entre […]

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