Génération bling-bling

Ils arrivent par groupes de trois ou quatre. La démarche traînante, la fourche de pantalon descendant jusqu’aux genoux. L’air hagard, à mi-chemin entre un survivant de l’Holocauste ayant subi les pires traitements, détestant l’humanité en entier, et un propriétaire d’entreprise marchant, la tête levée et semblant défier tous ses subalternes, dans son commerce. Énorme chaîne en or au cou, bagues en or aux doigts, large ceinture en or affichant un signe de dollar ou des fusils ou encore une tête de mort. Un chandail aux couleurs complexes, travaillé, un truc qui se paie avec trois billets verts au moins. Des souliers à la mode.

Et ils s’achètent leur truc à 15$, et ils se cotisent, exigeant du caissier qu’il charge 6$ sur une carte de débit, 5$ sur une autre et pour le reste un vieux cinq dollars froissé et d’une saleté douteuse fait le reste.

Génération bling-bling.

generation-bling-bling

Source de l’image

Peut-on leur en vouloir? Ils ne font que pousser à l’extrême le culte des apparences. Ils se promènent avec assez d’or pour se faire couler une statue (ou avec une myriade de coûteux faux artifices) mais ils peinent à se payer l’autobus. Qu’importe; il faut avoir l’air riche. Ils déambulent et font croire – ou du moins ils croient faire croire – que le monde entier les jalouse, les respecte parce qu’ils ressemblent à des stars de Hip-Hop, sautant chicks par-dessus chicks et buvant du Hennessy avec une paille dans un Hummer avec un toit ouvrant. Une illusion. Ce sont au mieux de piètres comédiens, au pire des enfants s’habillant avec les vêtements des parents et jouant aux personnes importantes.

Parfois, on aurait envie de leur dire franchement: « Hé ho, mec, t’as jamais pensé que si tu ne mettais pas autant d’importance à ton allure tu ne serais pas si fauché? » Chose à ne jamais faire. Dans le ghetto – et je ne parle pas d’un lieu physique, mais bien de cette prison où on s’impose le faux-semblant – le paraître est roi et maître. Si tu as l’air bien nanti, tu l’es, parce que rien n’existe en-dehors de l’oeil de l’autre. Pour qui se tient la fourche en se mouvant, Descartes avait tort: je ne pense pas donc je suis, mais je suis parce que les autres y croient. Je joue un rôle et je deviens ce rôle dans la mesure où les autres y croient.

Or, quand on place tout son argent et tous ses espoirs dans une apparence de gangster d’un univers post-apocalyptique où l’anarchie aurait remplacé ce qui reste de notre démocratie, quiconque ne croit pas au rôle devient un ennemi. Il ne faut donc pas se surprendre que la génération bling-bling soit parfois si agressive. Manque-moi de respect et je tue ta mère, brûle ta maison et maudis ta descendance. Manque-moi de respect – reconnais que mes habits empruntent davantage au clown qu’ils découlent d’un simple besoin de confort – et je te forcerai, par la force s’il le faut, à respecter ce rôle que je me suis donné. Ceci est mon rôle et tu es un figurant, voilà ce qu’ils nous disent vraiment. Détruis cette image que je me suis fais de moi-même et tu en paieras le prix.

Ce prix, c’est notre insécurité. Ce prix, c’est la conséquence de notre petit monde banal où on aspire à un quotidien immaculé et où on exprime nos passions et désirs dans les limites de la loi. Cette manière de vivre, cette normalité, ils l’horripilent. Elle leur rappelle leur incapacité à prendre part à ce destin commun. Ils regardent le train passer et ils méprisent ceux qui y montent plutôt que de constater qu’ils auraient eu la chance d’y être eux aussi s’ils s’étaient seulement donné la peine d’essayer. Ils nous terrorisent, ils nous regardent de haut, ils expriment la puissance d’un enfant du bidonville exhibant une vieille canette de cola devant les yeux abrutis de touristes emmurés dans un autobus climatisé.

Et quand nous dormons, quand nous sommes bien encabanés dans nos petits problèmes, confortablement assis, casaniers devant la multitude de programmes télévisés tentant de nous faire vivre par procuration ce que nous avons oublié d’expérimenter, trop pressés que nous étions de nous caser convenablement, la génération bling-bling prend la rue. Les lumières s’allument, la pièce de théâtre commence. Cette rue, ce territoire, cette jungle urbaine constituent la scène où ils projettent ce qu’ils aimeraient être. Et gare à vous si vous vous y immiscer. La réalité n’est que trop crue pour qui vit dans le rêve.

Le jour, nous rêvons d’une maison, d’une nouvelle piscine, d’une voiture de l’année, d’un voyage dans le sud. Eux, ils rêvent de puissance, de prestige, de reconnaissance. Ce sont les guerriers d’un monde en décomposition utilisant tous les interstices imaginables pour atteindre les fondements de sa fondation. Notre apparence, nous la portons dans nos petites guerres quotidiennes, au travail ou ailleurs; eux, ils la portent en eux, défendant leurs couleurs comme d’autres leur propre vie. Ce sont des guerriers et nous sommes les cultivateurs. Ils plantent ça et là des épouvantails dans les champs et les habillent de parures censées nous effrayer, mais ce ne sont toujours que des vêtements sur un corps de paille, une apparence sur ce qui n’a pas de prise sur le réel.

J’hésite toujours quant à savoir ce qui a pu les conduire à un tel culte de l’apparence, à une telle orgie de symboles aussi éphémères que leur sourire. Est-ce la pauvreté qui conduit à un tel besoin d’apparence de réussite? Ou est-ce ce mode de vie qui conduit à la pauvreté? S’agit-il de l’exemple de quelques exceptions qui réussissent à s’en mettre plein les poches dans ce numéro de funambule où la prison constitue souvent le seul parachute? Je ne sais pas.

Par contre, une chose que je crois savoir, c’est que la vie vaut bien davantage qu’un bout de chiffon bleu ou rouge ou que quelques artifices brillants. Le jour où j’aurai besoin de croiser les doigts pour savoir si je peux m’acheter une babiole à 5$ avec Interac ou que je devrai sortir de vieux billets sales et froissés de ma poche, j’espère que j’aurai au moins la décence d’avoir vendu mes bijoux et d’avoir essayé, avec cet argent, de me redonner un minimum de dignité et d’authenticité.

Si certains veulent adhérer à cette mode et se couvrir de bijoux factices et inutiles, qu’ils aient au moins l’argent pour appuyer leurs prétentions. En d’autres mots: quoi de plus précieux que le vrai? Et si on osait l’authenticité comme un nouveau bling-bling?

Publicités

10 Réponses

  1. Ça me fait penser à ces « punks » avec un coat de cuir à 400$, 200$ de pins dessus, un dessin dans le dos à la canette de peinture payé dans les 100$, 1000$ de tatous dessus lui, une coupe punk 3 couleurs (50$ de spray net et colorants), des bagues de tête de mort dans chaque doigts (pour au moins 50$), du make up, un chien pur race qui vaut sûrement 500$ et qui quêtent à nous (en anglais la plupart du temps d’ailleurs ou avec leur tite pancarte en carton pour faire encore plus pitié) avec notre coat à 15$ acheté chez Zellers.

    Il y a des gens qui ont vraiment les priorités aux bons endroits…

  2. […] This post was Twitted by ToileBec […]

  3. J’ai lu ce texte et si j’ote l’effet mode du bling-bling et que je remplace le tout par un veston-cravate, j’y vois l’image que projette les gouvernement sur la société.

    « you are with us or against us »

    vous souvenez-vous qui a lancé ca, il n’était pas bling-bling.

    on remarque les gouvernements qui dépense tant en armemment et en fraude aux amis du parti, se privant de donné plus de service a leur citoyen.

    Alors ce que vous décrivez n’est pas une exception mais une regle général de toute organisation qui veut controler sa population. Religions, Gouvernements, ne sont que des représentation plus élargies (donc plus acceptable car par la peur ils nous le fait accepté) de ce monde que vous décrivez.

  4. L’habit ne fait pas le moine… Il est bien plus facile de se déguiser en héros de bandes dessinées que de fournir un quelconque effort pour se démarquer des autres.
    À notre époque, on imite, on copie, plutôt que de s’inventer une image bien à nous.

  5. Il est bien plus facile de se déguiser en héros de bandes dessinées que de fournir un quelconque effort pour se démarquer des autres.
    À notre époque, on imite, on copie, plutôt que de s’inventer une image bien à nous.
    L’habit ne fait pas le moine…

  6. T’oublie les ‘doc’ à 300 $!

  7. @Tym Machine: C’est le règne du paraître. Il faut « avoir l’air » de ceci ou cela, mais qui « est » vraiment?

    @JV: Oui on pourrait remplacer les bling-bling par les veston-cravates, mais ceux-ci sont tout de même moins agressifs, ou plutôt leur agression passe par des moyens légaux; elle est différente.

    @Garamond: L’image, voilà le problème à mon avis. Et si on cessait de vivre pour l’image et qu’on s’assumait pleinement?

  8. moins agressifs?

    la guerre en afghanistan, en irak, le putch au honduras, la destruction du liban.

    des moyens légaux?

    qu’est-ce que la légalité, si ce n’est ce que les gouvernements permettent?

    les vestons-cravate sont rarement en illégalité car ils se sont voté des lois afin d’etre légales.

    et encore la

    la guerre en irak est officiellement illégale par l’onu, ouin pis ca change quoi sur le terrain?

  9. Intéressant ton commentaire, JV.

  10. Rassurez-vous, la mode  » Gangsta  » commence à partir. Maintenant, c’est le « jerkin ». Un style semi-retro très « Fashion » que moi même j’aime bien. Faut dire que je suis encore au secondaire…

Comments are closed.