La bureaucratie mentale

Une pleine page dans le Journal de Montréal pour la chronique de Richard Martineau de la semaine dernière. Ça, c’est du sérieux. Et pourquoi? Pour pouvoir publier l’organigramme du Ministère de la Santé qu’il avait déniché sur un site d’extrême-droite en août dernier. Après avoir énuméré la litanie des différents départements, la conclusion tombe, comme ce couperet émoussé qu’il brandit depuis des années: trop de bureaucratie! Superposant l’augmentation des coûts de la santé à cette bureaucratie – sans tenir compte ni de l’augmentation dramatique du coût des médicaments ou du salaire des médecins – il sous-entend que « la bureaucratie » est responsable des maux du système de santé et qu’il faudrait la réduire.

bureaucratie-mentale

Source de l’image

En fait, ce que l’organigramme du Ministère de la Santé démontre, ce n’est pas une trop grande bureaucratie, mais plutôt une bureaucratie typique des structures complexes, comme on en voit dans le privé. À titre d’exemple, une partie de l’organigramme de Power Corporation (voir ci-dessous). En le comparant à celui du Ministère de la Santé, on constate facilement que la bureaucratie ne constitue pas l’apanage du public. Même au privé, cette réalité prime: il n’y a trop de bureaucratie que dans la mesure où la tâche à accomplir n’est plus utile. Dit autrement : on ne peut pas simplement montrer une liste de départements et dire qu’il y en a trop; il faut plutôt les juger un par un, ce que se refuse à faire Martineau.

Or, quand on y regarde de plus près, on constate que même une compagnie comme Power Corporation, avec son chiffre d’affaires de plusieurs dizaines de milliards de dollars, possède une large bureaucratie. Tout un ensemble complexe de compagnies, de réseaux, de sous-divisions irriguent l’entreprise comme des milliers de canaux dans le sol. A-t-on besoin d’un chef section des arts au journal Le Droit? Ou d’un service décès et remerciements à La Presse? D’un directeur branche pigments et papiers chez Imerys? D’une section Global Gaz & GNL chez Suez? De cinq filiales différentes chez Great-West Lifeco? Power Corporation juge que oui.

organigramme_power_corporation_petit

Pourtant, Power Corporation n’a pas à subir les « méchants étatistes » qui empêchent le gouvernement de « faire le ménage ». Si une entreprise privée de la taille de Power Corporation, avec un bénéfice net supérieur au milliard de dollar, possède une telle structure bureaucratique, pourquoi nos grands idéologues du tout-privé, ceux-là mêmes qui aimeraient gérer l’État comme si c’était une vulgaire PME – ne s’interrogent-ils pas sur les bienfaits d’une bureaucratie efficace au lieu de réclamer d’éternelles coupures?

Au sein du Ministère de la Santé, a-t-on besoin d’une unité des maladies infectieuses? D’une direction de la prévention des maladies chroniques et des traumatismes? D’un service des toxicomanies et des dépendances? D’une direction de lutte contre le cancer? D’une direction des professionnels de la santé? D’un secrétariat à l’accès aux services en langue anglaise et aux communautés culturelles? D’un service des relations d’affaires? Je ne sais pas. J’y ferais peut-être du ménage, mais qui suis-je pour décider de couper ceci ou cela? Pourquoi devrait-on « faire du ménage » (lire : mettre du monde à la porte et les pousser dans la précarité) dans une structure en tout point semblable à celle de n’importe quelle autre organisation complexe, qu’il s’agisse d’un autre ministère ou d’une compagnie privée?

Ce que refusent de considérer les hérauts d’une certaine droite, comme Martineau, c’est leur incompétence à juger de la question. Ou plutôt : leur manque d’information. Tous les départements, que ce soit chez Power Corporation ou au Ministère de la santé, existent pour une raison particulière. Personne ne s’est levé un matin en se disant : « Ah, tiens, comment pourrais-je gaspiller l’argent de mes patrons en créant des structures inutiles? » Au privé, les patrons sont redevables aux actionnaires. Ici, le ministre, qui prend les décisions, doit les justifier devant les électeurs.

Le polémiste de Quebecor ne peut donc pas se contenter de dresser une longue liste de différents services et dire qu’il y en a trop sans même prendre la peine de se questionner sur leur utilité. Agir de cette manière, c’est tromper délibérément la population en lui présentant ces branches bureaucratiques comme des rameaux à sectionner plutôt que ce pour quoi elles existent réellement: servir les citoyens.

Ainsi, le service contre les infections transmissibles sexuellement et par le sang ne constitue pas un simple outil bureaucratique supplémentaire : c’est peut-être grâce à lui que votre fils ou votre fille seront sensibilisés aux relations sexuelles non protégées, que vous obtiendrez un traitement contre une infection, que votre voisin obtiendra du support dans sa lutte contre le VIH. On ne gaspille peut-être pas notre argent en investissant dans la direction de la biovigilance, un service qui s’occupe de la sécurité dans le domaine du sang et des transplantations et qui informe les professionnels et la population sur les plus récents dangers dans ce domaine. Idem pour la direction de la santé mentale : n’a-t-elle pas contribué à faire tomber les préjugés sur la dépression que vous avez eu il y a quelques années ou sur ce beau-frère ou cette cousine qui souffre de schizophrénie?

La bureaucratie, c’est bien davantage que des échelons supplémentaires et des gens payés à faire on-ne-sait-trop-quoi. C’est ce qui permet à une structure complexe de fonctionner. Montrer un organigramme de cette complexité pour la dénoncer revient à regarder Montréal du haut des airs et à se plaindre du cafouillis de rues et de voitures tout en oubliant qu’au-delà du bitume et des véhicules coexistent un million de citoyens ayant pour objectif de se réaliser.

Martineau, avec ses raccourcis rapides et sa propension à penser qu’il est apte à juger de tout et de rien sans le moindre argument crédible, contribue à l’édification d’une forme de bureaucratie mentale adaptée à ses préjugés. Enfermées dans les départements cognitifs de nos préjugés, isolées les unes des autres, nos pensées étouffent et se meurent faute d’avoir pu prospérer en confrontant celles des autres. Ce n’est pas un débat que lance Martineau, mais une véritable ode aux préjugés.

Et si on prenait la peine de juger de la pertinence du « département Martineau » dans l’empire Quebecor, si on se posait vraiment la question à savoir de quelle sorte de valeur ajoutée le chroniqueur peut se montrer capable, croyez-vous qu’il ne serait pas le premier à faire partie du grand ménage?

Publicités

18 Réponses

  1. … ni de l’augmentation dramatique de l’age moyen de la population. (juste ce petit detail que je trouve plus important que tout).

    Et pire que le cout des medicaments, il y a toutes ces nouvelles recherches qui ont abouti à de nouveaux soins qui prolongent encore plus la durée de vie, avec encore un plus gros cout economique et social. Plus tous les soins inutiles et ridicules que l’on peut couvrir tandis que de simples soins dentaires à un enfant de plus de onze ans ne le sont pas.

    On ne parlera pas du systeme à deux vitesses qui existe deja malgré le discours de nos politiciens, systeme dont je vais profiter d’ailleurs lundi pour cour-circuiter 9 à 12 mois d’attente pour un simple IRM ! Bienvenue au Quebec dans un systeme disfonctionnel.

    Vraiment un sujet complexe.

  2. Sur votre oganigramme il manque un nom et un carré!…..Ou est celui de Monsieur Sarkozy???…..Ah!Ah!Ah!….Pouvait pas m en empecher!!Hi!Hi!…..

  3. Billet courageux, qui va à contre-courant de la pensée dominante. Bravo !

    Il faut réaliser que les frais d’administration des compagnies d’assurance-santé privées des États-Unis sont environ 5 fois plus élevés qu’au Québec. Pourrait-on les réduire ? Sûrement. Mais comme vous, je ne me prétends pas suffisamment informé et compétent pour déterminer précisément ce qui est superflu (ce qui est superflu pour un ne l’est pas nécessairement pour l’autre) et les conséquences de l’élimination d’une partie de l’organigramme.

    On néglige aussi le fait que les bureaucraties servent de rempart à l’arbitraire, au népotisme et au favoritisme politique. Les «règles à suivre» sont peut-être enquiquinantes mais garantissent souvent l’équité d’un système. Mais, trop, c’est comme pas assez. C’est une question de dosage. Le nôtre est-il trop élevé ? C’est à voir.

    M. Martineau sait-il que, pendant que la population du Québec augmentait de 11 %, le nombre de fonctionnaires et de cadres du ministère de Santé et des Services sociaux a diminué de 40 % à 50 % (oui, 2 fois moins !) et le nombre de professionnels de 25 % entre 1990 et 2009 ? Voir http://www.msss.gouv.qc.ca/statistiques/stats_sss/index.php?id=132,188,0,0,1,0 .

  4. Très bon billet. Martineau peut aller se coucher ou apprendre les techniques journalistiques… D’ailluers, pourquoi ne suggère-t-il pas la fermeture de Télé-Québec?

    “Nous vivons une époque où les allégations d’incompétence publique vont de pair avec une condamnation générale des fonctionnaires, à l’exception, on ne le dira jamais assez, de ceux travaillant pour la défense nationale. La seule forme de discrimination toujours autorisée – pour être plus précis, encore encouragée – aux Etats-Unis est la discrimination à l’endroit des employés du gouvernement fédéral, en particulier dans les activités relevant de la protection sociale. Nous avons de grandes bureaucraties d’entreprises privées, regorgeant de bureaucrates d’entreprise, mais ces gens-là sont bons. La bureaucratie publique et les fonctionnaires sont mauvais.” – John Kenneth Galbraith

  5. Les employés et hommes de main ne sont pas indiqués sur un organigramme. Pour cela vous ne verrez ni sarko, ni charest, ni ignatieff, ni chretien, ni dion, ni alain dubuc, ni pratte, ni …

  6. On a déjà voulu fermer Télé-Québec dans le passé et il y a eu un tollé. C’est sacré.

  7. Martineau est un crétin.

    Le « ministère » de la santé est une illusion. Tout en haut de l’organigramme du « ministère », il y a en réalité l’OMS et au dessus encore il y a l’industrie de la santé.

    Le ministère de la santé fait partie de l’organigramme de l’industrie mondiale (privée) de la santé.

  8. @reblochon: L’augmentation de l’âge de la population est un autre facteur, c’est vrai!

    @normand lemay: On pourrait sûrement lui trouver une case!

    @Darwin: Merci beaucoup, et merci pour le tableau. C’est en effet assez incroyable de voir à quel point on a réduit le nombre de fonctionnaires au Québec. Pas assez pour Martineau, faut croire!

    @lutopium: Merci, et bravo pour la citation. C’est en effet étrange comme la bureaucratie privée est valorisée et celle publique constamment dénigrée!

    @Daniel Labonté: On la ferme différemment; on lui coupe tellement le budget que le Canal VOX offre presque autant de contenu. Le résultat est le même: moins d’informations pour le citoyen, mais sans le tollé!

    @Gébé Tremblay: Si les ministres appuient généralement les politiques de l’OMS, ils ne sont pas forcés de le faire. C’est une question de choix!

    Merci pour vos commentaires!

  9. C’était une petite touche de sarcasme envers M. Martineau. Loin de moi l’idée de vouloir proposer la fermeture de TQ. Au contraire, elle devrait devenir NOTRE télévision nationale.

    Si je peux me permettre la plogue… http://lutopium.wordpress.com/2008/04/27/laissons-les-poubelles-a-remstar/

  10. Attention : Ce message est sarcastique. Il ne s’attaque pas au chroniqueur, mais à sa chronique.

    Est-ce que l’OMS recommande la lecture de la chronique de Richard Martineau ? Tout comme pour les cigarettes, on devrait servir un avertissement genre : LE DANGER POUR LE DÉRAPAGE CROÎT AVEC L’USAGE, ou encore, PLUS VOUS LE LIREZ ET PLUS DE MAUVAISE HUMEUR VOUS SEREZ.

  11. Bon, je n’aime pas particulièrement Martineau. Mais, parfois, il vise juste.

    Je ne dis pas que tous les paliers du ministère de la santé sont inutiles. Cependant, ce que Martineau semblait vouloir évoquer est la possibilité de réétudier la structure de ce ministère sans parti pris dans des schèmes traditionnels.

    Il est possible d’être de gauche sans se confiner dans un système organisationnel obtus et inaltérable.

    Il faut être ouvert à des remises en question sans pour autant renier ses convictions. Dans le cas contraire, cela équivaudrait à du dogmatisme idéologique.

    En fait, il y a toujours place à amélioration.

  12. M. Préfontaine, les ministres ne font rien. Ce sont les bureaucrates du ministère qui font et dictent aux ministres quoi dire et supporter.

    Les ministres passent et vont. Les bureaucrates restent.

    C’est pourquoi PLQ ou PQ, ne change rien.

  13. Vous croyez vraiment que les bureaucrates des ministères vont considérer une seule seconde la proposition de Martineau ?

    L’abolition de leurs postes ?

    Pas même un Premier Ministre pourrait changer quelque chose à ça.

  14. @ Jimmy

    «En fait, il y a toujours place à amélioration. »

    Bien sûr qu’il ya toujours place à l’amélioration ! Ce que je reproche à Martineau, c’est d’affirmer n’importe quoi sans aller plus loin, sans prendre la peine de s’informer. Que propose-t-il d’éliminer ? Comment a-t-il évalué les conséquences de ces éliminations ? Est-il au courant que le MSSS a tellement réétudié ses structures au cours des 20 dernières années qu’il a coupé près de la moitié de ses postes administratifs et de gestion (voir le graphique de mon commentaire précédent), même si ce ministère administre beaucoup plus d’argent qu’avant ?

  15. Une fois n’étant pas coutume, je suis d’accord avec Jimmy St-Gelais. Il y a toujours place à l’amélioration; réorganiser l’organigramme du ministère de la santé nous sauverais probablement des millions de dollars en taxes et impôts. On pourrais probablement fusionnés certains bureaux, et malheureusement, coupés dans d’autres, mais il s’agit de NOTRE argent en bout de ligne.

    Comparer l’organigramme du ministère de la santé, un organisme public à même nos deniers, avec celui de Gesca Power Corporation, un organisme privé, c’est comme comparer une poire et une orange: totalement différent. On est obliger de subir la bureaucratie du public; si on n’était pas obliger d’en subir les coûts, Martineau ne frapperait pas dessus. Il faut l’admettre: l’état est gros et il faut qu’il fasse un régime. C’est dommage si certaines personnes doivent perdre leurs emplois, et les pousser à la précarité comme Louis le dit, mais c’est parfois nécessaire pour le bien de tous.

  16. @jimmyst-gelais: Martineau se contente de montrer la complexité du système. Ça ne dit rien en soi. Power Corporation possède un système bureaucratique tout aussi complexe. Un bureaucrate du public fait exactement le même travail qu’un bureaucrate du privé quand il entre au travail le lundi matin. La différence, c’est qu’une certaine idéologie dénigre tout ce qui est public et valorise le tout-privé. C’est ce que fait Martineau et sa critique est d’une faiblesse extrême car il ne suffit pas de montrer la complexité d’un système pour réclamer une complexité moindre, mais il faut plutôt indiquer en quoi il serait avisé de couper ceci ou cela, ce que n’il n’a ni la compétence ni l’intérêt de faire. Il se contente de jouer son vieux disque fini style années Reagan.

    @Darwin: Bravo! Rien à ajouter.

    @Martin R.: On peut facilement comparer une structure publique et privé au niveau de l’exécution des tâches. S’il était question des orientations, ce serait impossible, mais en ce qui concerne tout le reste, à l’exception du département des ventes, c’est grosso modo la même chose. Exiger un régime à l’État ne fait pas plus de sens que d’exiger un régime à Power Corporation. Ces bureaucrates, quoi qu’en disent certains personnes adhérant à une certaine idéologie, font un travail très utile jusqu’à preuve du contraire, et j’aimerais justement qu’on me fournisse une preuve du contraire avant de vouloir couper ceci ou cela sans avoir la moindre idée de l’utilité du département en question.

    Quand on laisse l’idéologie prendre le dessus sur les faits, les pires bêtises se produisent systématiquement. Ce que démontre Martineau, c’est la complexité du système. Et un système complexe ne veut pas dire inefficace; il veut juste dire complexe. Power Corporation également pourrait couper ceci ou cela ou fusionner ceci ou cela, mais si cette compagnie privée a décidé de conserver cette complexité, c’est pour une raison.

    De la même façon, il n’y a rien de mal à ce que notre système soit complexe. C’est ce qui nous protège de l’arbitraire et assure un ensemble de services aux citoyens.

    C’était ma dernière intervention sur ce sujet.

  17. En effet, il n’est pas très utile de démontrer les évidences que les gens comme Martineau se refusent à considérer, entretenant ainsi l’opération démagogique qui semble constituer leur priorité.

    La forme et le mythe à entretenir au détriment du fond.

    Il est extrèmement dommage que des blogues comme celui-ci n’attirent qu’une partie somme toute négligeable des Québécois (et je n’ai rien ici, pour appuyer cette impression) par rapport à la masse qui consulte la prose niaise, vide et souvent trompeuse de Martineau.

  18. Si je peux me permettre, Louis, c’est que Martineau fait de la chronique d’humeur, pas de la grande analyse, ni de l’éditorial. C’est pourquoi tu es meilleur que lui, et cette discussion fort enrichissante le démontre. Quoique j’ai eu peur récemment que les médias te récupèrent.

    Par contre, la chronique de Martineau s’adresse à la masse et frôle souvent la démagogie. Un sondage montre que le peuple est choqué par les augmentations de taxes et de tarifs de toutes sortes et se demande pourquoi le gouvernement ne coupe pas dans les salaires des fonctionnaires à la place, Martineau renchérit pour les flatter.

    Et ça leur fait du bien de lire quelqu’un qui pense comme eux, du moins en apparence.

Comments are closed.