Archive for septembre 2009

Les valeurs « canadiennes » de René Lévesque
18 septembre 2009

René Lévesque, un des plus grands Canadiens? Figurant au nombre des 18 plus grands Canadiens, selon le magazine Maclean’s, René Lévesque mérite cette reconnaissance notamment parce qu’il aurait épousé des « valeurs canadiennes » comme le centrisme, l’honnêteté, l’engagement en faveur de la démocratie et la non-violence. Valeurs canadiennes… ou québécoises?

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Le centrisme. Depuis l’élection du Parti Québécois, en 1976, tous les gouvernements du Québec se sont tenus au centre de l’échiquier. De 1976 à 1982, au centre-gauche, et depuis au centre-droit, avec quelques tentatives un peu plus à gauche. À chaque fois qu’un gouvernement a tenté de tirer vers les extrêmes, il s’est fait ramener très rapidement à l’ordre par la population. On peut simplement penser aux grandes manifestations contre Jean Charest dans les premières années de son mandat de 2003, et de quelle façon il a dû adoucir son discours de réingénierie de l’État.

Au Canada, par contre, on n’a jamais hésité à s’éloigner du centre, surtout vers la droite. Les gouvernements de Mulroney (1984-1993) et de Harper (depuis 2006) se sont clairement affichés à droite. Le premier a été un partisan de privatisations massives (dont celle de Petro-Canada, véritable joyau) et le second utilise sensiblement les mêmes recettes économiques que George W. Bush. Avant d’être élu, Harper a séduit des Québécois désillusionnés par la corruption du Parti Libéral du Canada, mais dès qu’il a commencé à appliquer ses politiques moins centristes, ses appuis ont fondu comme neige au soleil.

C’est le Québec qui a toujours ramené les gouvernements vers le centre. Le centrisme est une valeur beaucoup plus québécoise que canadienne.

Honnêteté et engagement en faveur de la démocratie. Personne n’est contre la vertu; tous les pays au monde se disent « en faveur de la démocratie ». Jusqu’à ce qu’une crise survienne et qu’on puisse réellement mesurer cet engagement. Et y a-t-il eu une crise plus profonde que le référendum très serré de 1995 pour mesurer l’attachement canadien à la démocratie?

Alors que le Parti Québécois a joué franc-jeu, a respecté les dépenses allouées pour la campagne du OUI et a été intègre dans tout le processus, le gouvernement canadien a littéralement volé le référendum. Quelques exemples au hasard:

  • Près de 42 400 immigrants ont reçu prématurément leur citoyenneté avec la consigne claire de voter pour le NON. « Vous êtes Canadien maintenant; votez en conséquence! »
  • Plus de 15 000 Canadiens hors-Québec ont pu voter grâce aux manoeuvres frauduleuses de l’avocat Casper Bloom, payé avec des ressources non comptabilisées dans les 5 millions de dollars permis par la loi.
  • L’augmentation des attributions de certificat de citoyenneté a bondi de 87 % entre 1993 et 1995.
  • Trois jours avant le référendum, plus de 100 000 Canadiens sont arrivés à Montréal dans des vols nolisés, par autobus, ou par train. Il a été démontré que plusieurs de ces voyages ont été gratuits, et donc payés par l’État canadien lui-même, en violation directe des lois du Québec.
  • En 1998, le Directeur général des élections du Québec a conclu que 56 000 personnes ne détenant pas de carte d’assurance-maladie du Québec (et n’habitant donc pas le territoire du Québec) ont voté illégalement au référendum de 1995.

La voilà, la belle honnêteté canadienne et cet engagement en faveur de la démocratie. Au seul moment où le Canada a réellement eu la chance de mettre en application ces principes dont il se gargarise depuis des décennies, il a échoué lamentablement et a violé la volonté de tout un peuple.

Non-violence. L’Histoire récente du Canada a toujours opposé les pacifistes québécois aux Va-t-en-guerre canadiens-anglais. Déjà, le 27 avril 1942, lors d’un référendum sur la conscription, les Canadiens-anglais votaient OUI à 80% alors que les Canadiens-français votaient NON à 85%. Et aujourd’hui, rien n’a changé. Un sondage démontre que 73% des Québécois s’opposent à la présence canadienne en Afghanistan, contre seulement 54% des Canadiens. Pire: Harper et Ignatieff ont tous deux appuyé l’invasion de l’Irak par les États-Unis; aujourd’hui, des soldats québécois mourraient en Irak si un de ces deux chefs avait été au pouvoir en 2003.

En fait, des révélations ont démontré que c’est la peur de favoriser l’élection du Parti Québécois qui a poussé Jean Chrétien, alors premier ministre du Canada, à s’opposer à la guerre en Irak. Dit plus clairement: sans le Québec, le Canada serait allé en Irak.

C’est grâce au Québec que le Canada s’est mérité cette image de nation non-violente et pacifique. Le fait que les deux principaux partis, actuellement, partagent la même vision militaire du pays ne démontre qu’une chose: la baisse du pouvoir politique du Québec; en 2009, on peut gagner le pouvoir sans le Québec.

On le constate, le centrisme, l’honnêteté, l’engagement en faveur de la démocratie et la non-violence ne sont pas des valeurs canadiennes, mais québécoises.

Or, si René Lévesque est un grand Canadien parce qu’il a réussi à convaincre le Canada d’accepter ces valeurs, ce n’est peut-être pas grâce à lui, mais plutôt malgré lui. Le Canada s’est toujours trouvé de nobles valeurs lorsque le nationalisme québécois était assez fort pour le tenir en respect. Ne pas tenir compte des valeurs québécoises aurait constitué un sérieux coup de pouce aux indépendantistes, Lévesque ou pas Lévesque. Ce n’est donc pas Lévesque qui a permis de changer le Canada pour le mieux, mais les indépendantistes eux-mêmes. Grâce à leur puissance, ils ont forcé le Canada à changer et à tenir davantage compte des valeurs québécoises.

Voilà une leçon que certains Canadiens feraient mieux de se rappeler avant de dénigrer le mouvement indépendantiste québécois. Si le Canada est ce qu’il est aujourd’hui, c’est grâce aux Québécois et à leurs valeurs.

Le français aux Jeux olympiques: une formidable mascarade!
16 septembre 2009

Signalisation déficiente, affiches unilingues anglophones, bénévoles incapables de parler le français, zéro service en français aux aéroports. Le rapport du Commissaire aux langues officielles, Graham Fraser, est cinglant:  si rien n’est fait, le Canada manquera à ses objectifs d’assurer la tenue de Jeux Olympiques bilingues. « Je ne veux pas que les visiteurs se fassent accueillir par des phrases comme: « Sorry, I don’t speak French » », affirme-t-il. Trop tard, c’est déjà le cas: ce pays n’est pas plus bilingue qu’un adéquiste n’est socialiste. C’est une vue de l’esprit: le Canada demeure un rouleau-compresseur à francophones, peu importe les fioritures.

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Partout, au Canada anglais, le francophone est un individu de seconde classe. Aux aéroports de Vancouver et de Toronto, par exemple, l’offre active en personne de service en français atteint respectivement 5% et 0% alors que la disponibilité du service en français – c’est-à-dire ceux qui ont assez de temps pour attendre qu’on aille chercher le ti-coune de service qui baragouine un peu la langue de Molière – n’est que de 55% et 23%. En terme d’éducation supérieure, ce n’est guère mieux: 950 000 Canadiens francophones se partagent un maigre 72 millions de dollars, contre 400 millions de dollars pour les 575 000 anglophones du Québec. On traiterait la minorité anglophone du Québec de cette façon que l’OTAN aurait déjà bombardé la ville de Québec.

En fait, le retard en ce qui concerne le bilinguisme des Jeux olympiques de Vancouver constitue peut-être simplement cette pression du réel qui n’a pas encore été terni par la politique. La réalité, pour l’ouest du pays, est anglophone. Au recensement de 2001, on dénombrait 1,9% de francophones au Manitoba, 0,5% en Saskatchewan, 0,7% en Alberta et 0,4% en Colombie-Britannique.   Il y a davantage de turcophones à Montréal que de francophones dans toute la Saskatchewan.  De plus, comme le note Charles Castonguay, le taux d’assimilation des 35-44 ans – le coeur de la pyramide démographique – atteint 60% alors que le déficit entre générations atteint plus de 40% au Manitoba et 50% dans les trois autres provinces.

Pire, l’indice de vitalité linguistique (IVL), qui calcule la capacité d’une langue à se renouveler (un nombre supérieur à 1 indique une croissance; inférieur à 1 une décroissance), atteint dans ces régions respectivement 0,45, 0,26, 0,33 et 0,29. À titre indicatif, l’IVL des allophones au Québec atteint 0,62. Concrètement, un allophone du Québec a au moins deux fois plus de chances d’assurer la persistance de sa langue qu’un francophone hors-Québec. Dans ce contexte, toute notion de bilinguisme apparaît plus qu’étrange pour les habitants de l’ouest canadien.

Or, en cherchant à bilinguiser l’affichage, la signalisation ou l’accueil aux aéroports, on ne fait qu’ajouter une couche de peinture rose supplémentaire au bulldozer anglophone. On lui donne un aspect charmant, presque naïf. On fournit un service de façade au touriste francophone; on lui offre sa propre version de ce qu’il conçoit du Canada, c’est-à-dire un pays réellement bilingue. Bref, on lui monte un gros Truman Show où les bénévoles et employés ne sont plus de simples participants, mais de véritables acteurs devant « veiller à ce que la dualité linguistique du Canada soit prise en compte de manière adéquate ». Dit autrement: le Canada se présente sur la scène mondiale et dans tous les congrès francophones comme étant un pays bilingue. Puisque la réalité ne rejoint pas cette perception, on va modifier la réalité pour offrir, l’espace de quelques semaines, un Canada fictif aux voyageurs. Et quand la flamme sera éteinte, quand les caméras seront parties, l’assimilation des francophones se poursuivra.

Le summum de toute cette opération de marketing linguistique s’avère notre propre participation à cette mascarade. Pertinemment, nous réclamons des services en français pour les Jeux de Vancouver, mais nous oublions que de contribuer à une telle image d’un Canada bilingue ne fait que diminuer notre légitimité internationale en tant qu’indépendantistes. De quelle aide le chef d’État assistant aux cérémonies et repartant convaincu que le français se porte bien au Canada peut-il nous être? On se l’imagine déjà, s’adressant à la mouvance souverainiste, et déclarant: « De quoi vous plaignez-vous? Je suis venu au Canada, et j’ai très bien été servi en français. » Certains diront que ce n’est qu’un détail. Je ne crois pas. Le Canada sera le centre de monde pendant deux semaines et il aura l’occasion de se créer une image et une apparence bilingues dans l’esprit des centaines de millions de personnes regardant les Jeux.

Le Canada déploie de formidables efforts pour assurer des jeux bilingues à ses invités. Ne pourrait-il pas faire de même avec ses propres citoyens francophones, dont la proportion fond comme une boule de crème glacée sur l’asphalte brûlant de juillet?

Mario Roy et ses amis têtes brûlées
15 septembre 2009

Par un habile tour de passe-passe, Mario Roy, le plus radical des éditorialistes de La Presse, assimile les excès d’une minorité d’exaltés américains contre la réforme de la santé d’Obama à ceux qui s’opposent au privé ici. Faisant abstraction de toute forme de nuance ou de logique, il met en parallèle le comportement de fanatiques libertariens qualifiant Obama de socialiste, de communiste, le comparant à Hitler ou Staline, aux actions de ceux qui, ici, veulent empêcher la privatisation de notre système de santé. Encore une fois, Mario Roy aurait dû réfléchir avant d’écrire, et La Presse aurait dû refuser de publier ses divagations.

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En effet, comment peut-on comparer la minorité de fanatiques américains insensibles à toute forme de raison ou d’arguments logiques à ceux des nôtres qui utilisent les faits pour défendre un système de santé public et universel? Obama n’est pas Hitler, ni Staline, ni le Joker. Vouloir offrir des services de santé à la quarantaine de millions d’Américains n’ayant aucune couverture médicale, ce n’est pas plus du socialisme qu’un défilé de mode n’est un spectacle pornographique.

Ces libertariens, ces extrémistes, tiennent un discours corrompu, largement inspiré d’une Guerre Froide où on encourageait la population à se radicaliser pour assimiler toute forme de gain social à du communisme, ce Grand Satan. Ils sont l’équivalent américain des Talibans afghans que la CIA a radicalisé en leur envoyant des centaines de milliers d’exemplaires du Coran, afin de les instrumentaliser contre les Soviétiques dans les années 80. Sauf que les Soviétiques ne sont plus en Afghanistan. Et la Guerre Froide n’existe plus. Il ne reste que les fanatiques, ces anachroniques reliques d’un passé où on s’est servi d’eux pour atteindre des buts politiques. Et aujourd’hui, ils reprennent du service et jouent sur la peur des gens pour tenter de justifier leurs idées débiles.

Or, quand on se sert des peurs irrationnelles des gens, on ne contribue pas positivement au débat. L’argumentaire de ces extrémistes ne tient pas compte des faits, ne compare pas la situation globale avec celle d’autres pays, ne parle pas de solutions afin d’améliorer le système de santé le plus coûteux et le moins inclusif des pays développés. Que des émotions, que de la peur. Communisme! Socialisme! Hitler! Staline! Ne manque que le croque-mitaine.

De l’autre côté, et malgré ce qu’en pense Mario Roy, les opposants à une américanisation de notre système de santé tiennent un discours beaucoup plus sensé et rationnel que ces radicaux. On n’hésite pas, ici, à souligner qu’une étude a démontré que 101 000 personnes pourraient être sauvées à chaque année si les États-Unis se dotaient d’un système de santé davantage public. On note que le système de santé américain coûte 6714$ per capita contre 3578$ pour le Canada, et qu’il laisse sans aucune couverture médicale près de 16% de la population. On parle de statistiques démontrant une corrélation entre le nombre de médecins et le caractère public d’un système. On compare les chiffres du nombre d’années potentielles de vie perdues par 100 000 habitants pour diverses maladies entre les États-Unis et le Canada et on remarque que le système canadien bat celui de son voisin du sud dans tous les cas. On démontre, chiffes à l’appui, que le privé coûte cher. Des faits, des chiffres, du concret.

De la même façon, l’opposition canadienne à une plus grande présence du privé en santé s’exprime aussi de manière pacifique, courtoise. À ce que je sache, il n’y a pas eu de grand rassemblement où on a montré des portraits de Charest avec la moustache de Hitler quand il a voulu instaurer les PPP en santé. On n’a pas comparé Philippe Couillard à Staline, même s’il a utilisé son rôle de ministre de la santé pour se faire une belle place au soleil au privé. Des faits, des chiffres, du concret.

En assimilant le populisme de droite basé sur la peur et les préjugés à l’opposition constructive et rationnelle des Canadiens et Québécois contre une trop grande place du privé en santé, Mario Roy espère convaincre que ces deux groupes sont tout à fait égaux dans leur extrémisme et leur refus des faits. Malheureusement pour lui, cette analyse ne tient pas la route et en dit plus long sur Mario Roy lui-même et sur le journal qui accepte de le publier que sur ce qu’il tente de démontrer.

Non, Mario Roy, « la plus petite allusion à un rôle quelconque éventuellement alloué au secteur privé [ne] provoque [pas] des hurlements dont la stridence n’est pas moindre que ce qui nous crève les tympans depuis des semaines à CNN et à Fox News ». Non. Ce qui me crève les yeux, plutôt, c’est qu’un éditorialiste faisant aussi régulièrement preuve de mauvaise foi ait encore un emploi sur la rue Saint-Jacques.

Dans un débat aussi important que celui du futur de la santé, nous n’avons pas plus besoin du radicalisme des têtes brûlées libertariennes que de celui de Mario Roy. Ces gens constituent le désagréable bruit de fond sur lequel les autres essaient de réfléchir.

La Presse aura-t-elle un jour le courage de sévir contre lui?

Merci aux témoins de Jéhovah et autres manipulateurs
14 septembre 2009

J’ai fait l’erreur une seule fois de parler quelques minutes avec des témoins de Jéhovah venus me tirer du sommeil le samedi matin. Une fois de trop. À ne jamais faire. J’aurais dû agir comme un ancien collègue de travail qui s’était déshabillé et avait ouvert la porte dans le plus simple appareil. Plus jamais eu de nouvelles, lui. Moi, je reçois toute sorte de documentation, incluant la revue Réveillez-vous!. Je ne la lis jamais, mais je la feuillette parfois. Je crois en Dieu, mais je ne suis pas pratiquant. Je n’ai pas besoin d’intermédiaires entre moi et mon Dieu. Et, d’une certaine façon, je suis toujours émerveillé de constater de quelle façon certains essaient de se servir des vulnérabilités d’autrui pour leur imposer quelque chose d’aussi personnel et intime que la foi.

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Ce mois-ci, la dépression. Sujet qui me touche. Comme à peu près tout le monde de ma génération qui a dû renoncer à une parcelle d’humanité pour s’imbriquer dans ce monde un peu fou sans perdre complètement la boule. Comment est-ce que les témoins de Jéhovah peuvent-ils parler de dépression? me suis-je demandé. Comme d’habitude: avec un gros deux par quatre derrière la tête et les couilles branchées sur une batterie d’auto. En utilisant votre faiblesse pour essayer de vous gagner. Mais non, ce n’est pas de la torture, ce n’est pas utiliser ce qui va mal dans votre vie pour vous utiliser; c’est pour votre bien. Avez-vous remarqué que tous ceux qui veulent vous vendre quelque chose – un Slapchop, une voiture, le paradis – le font toujours pour votre bien?

Page 7. Comment « parler de façon réconfortante aux déprimés ».

Une suggestion:

« J’admire les qualités chrétiennes que tu manifestes malgré tes problèmes de santé. Tu souhaiterais peut-être faire plus encore, mais Jéhovah t’aime tel que tu es, et nous aussi. »

Une autre:

« J’ai pensé à toi quand j’ai relu ce verset que j’aime énormément. » (Puis lisez ou citez le verset en question).

Et le conseil final, la phrase qui vend comme on dirait en marketing: « N’oubliez pas: bannissez le ton moralisateur. »

Je ne sais pas pour vous, mais si j’étais en dépression, je courrais probablement jusqu’au pont le plus près pour me lancer en bas après avoir entendu quelqu’un me parler ainsi. Car ce n’est pas du réconfort qu’on offre ainsi, mais c’est plutôt une véritable entreprise de manipulation visant la faiblesse de quelqu’un et son incapacité à bien utiliser ses défenses pour chercher à profiter de lui. Ce sont ces gens, ces mêmes gens qui ont entouré mon oncle à la mort de ma tante (sa soeur) et qui ont tenté de le ramener vers eux au sous-sol du salon funéraire. Ce sont ces personnes qui manipulent au nom de l’amour, et ce sont leurs semblables qui ont tué au nom du Seigneur au cours des derniers deux mille ans.

Tranche de vie

Faut dire, j’ai mes raisons de détester ce genre de manipulation. On m’a fait le coup, moi aussi. Pas au nom de l’amour de Jéhovah, mais plutôt des liens familiaux. Oui-oui.

Mon grand-père est mort il y aura bientôt cinq ans. Il a été comme un père pour moi. Dans les dernières années de sa vie, je gérais un de ses blocs à appartements à Montréal. Et il me disait toujours: « un jour, ce sera à toi ». Et il vieillissait. Et sa santé vacillait. Et moi, j’étudiais, je m’endettais. Je vivais au-dessus de mes moyens. Je me disais que ça importait peu car de toute façon j’aurais un bloc de 300 000$ à moi (une maigre partie de l’héritage total donné à ses enfants) et je pourrais tout rembourser.

Et il est mort, comme ça, en janvier 2005, après une opération au coeur. Erreur médicale. Cinquante minutes que ça a pris à une équipe de secours pour venir l’examiner quand il a commencé à être en détresse respiratoire. Cinquante minutes. Au centre de cardiologie de Montréal. Enfin, bref, j’étais sous le choc. Et son testament qui n’était pas à jour. Et une personne dans ma famille, que je ne voyais plus depuis plusieurs années à cause de ses tendances manipulatrices, de me dire: « Ne t’inquiète pas: on va s’occuper de cela ensemble, et oui, le bloc sera à toi. » Car oui, au-delà de la mort de mon grand-père, j’étais nerveux. Je devais plusieurs dizaines de milliers de dollars.

Que s’est-il passé ensuite? Le dernier testament a été invalidé, et la personne m’ayant fait toutes ces belles promesses pour que je revienne vers elle m’a donné 10 000$ et trois mois pour quitter le bloc. Elle a renié sa promesse et m’a privé de mon héritage. Et aujourd’hui encore, je dois payer l’équivalent d’une voiture de luxe ou d’un deuxième loyer à tous les premiers du mois pour payer ce tribut de la confiance que j’ai eue. Alors oui, la manipulation et l’utilisation de la faiblesse de quelqu’un, je connais.

La vraie force

Si je dois encore aujourd’hui vivre comme un pauvre et me priver d’à peu près tout ce qu’un individu de mon âge travaillant comme je travaille peut faire, si je dois remettre mes rêves à plus tard, je ne suis pas trop amer pour autant. Pourquoi? Parce que j’ai trouvé l’origine de la vraie force. La seule force.

La mienne.

Ce ne sont ni des témoins de Jéhovah ni quelque personne manipulatrice que ce soit qui peuvent aider quelqu’un à se sortir d’une période difficile, que ce soit un deuil ou la dépression. La force est en soi. On doit atteindre ce niveau de conscience où on réalise que les épreuves que nous subissons ne sont peut-être pas un fardeau, mais au contraire un formidable moyen d’enrichir sa personnalité. Ce sont les graines plantées dans un sol aride et que nous avons la possibilité d’arroser nous-même pour qu’un jour, éventuellement, l’arbre porte ses fruits.

Pour ma part, ce jour approche. Les fleurs commencent à sortir; elles sont bleues et jaunes, avec un peu de orange. Elles représentent ce blogue, qui me permet non seulement de m’exprimer mais qui devrait, sous peu, me permettre d’assurer une partie de ma subsistance. Je ne veux pas en dire davantage tant que le contrat ne sera pas signé, mais du sol aride l’arbre a grandi et les fleurs sont là, simplement. Malgré l’adversité, mais aussi grâce à elle.

Ainsi, si vous croisez un témoin de Jéhovah ou une personne manipulatrice, dites-leur merci. Merci d’être de tels crétins de la magouille et merci de nous forcer à devenir plus fort en nous rappelant que le monde est rempli jusqu’au bord de personnes cachant leurs sombres manigances derrière de bonnes intentions. Merci de nous apprendre cette vérité: en ce monde, nous sommes toujours seuls avec notre gueule. Et ce ne sont pas toutes les épaules qui acceptent les épanchements sans avoir leurs propres intérêts.

« Réveillez-vous! » me lance la revue. Je suis très réveillé et mon regard s’avère plus perçant que jamais quand je constate qu’on peut utiliser la misère du pauvre monde pour les manipuler.

Le moulin des divisions
13 septembre 2009

Bien beau le Moulin à Paroles, mais à quand le Moulin à Actes? Voilà la question que pose très directement Stéphane Laporte, dans un de ses meilleurs textes des derniers mois. À quoi bon lire des vieux textes pendant vingt-quatre heures si aucune personnalité, aucun parti ne semble en mesure de rassembler la population derrière eux pour enfin réaliser notre indépendance? Le problème, c’est que même les indépendantistes sont déstabilisés par la nouveauté d’une situation où l’ennemi n’est plus fédéraliste ou anglophone, mais plutôt ce Québécois désintéressé par tout enjeu national. Il devient de plus en plus difficile de rallier deux parties de la population ne semblant plus parler la même langue. Le Québec est divisé.

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D’un côté, et au risque de paraître taper sur le même clou, une nouvelle génération globale, « post-nationale » et se réclamant d’identités multiples est née. Elle ne s’identifie même plus au Canada, pas plus qu’au Québec autrement que par quelques spécificités dont la principale est l’appartenance géographique. Pour elle, la conception de la liberté tient davantage au droit de faire « ce qu’on veut » plutôt qu’à quoi que ce soit d’autre. La langue? Un enjeu comme un autre, tout comme l’environnement ou les droits sociaux. On arrive dans la vie devant un buffet dont on peut choisir les valeurs de son choix, à la carte. L’individualisme à la puissance mille.

De l’autre, une partie de la population pour qui le fait d’être Québécois signifie encore quelque chose. On ne choisit pas d’être Québécois comme on désire faire partie du mouvement punk ou rock, mais on EST Québécois, c’est-à-dire qu’on considère son existence non pas comme une fin en soi, mais comme étant le prolongement et l’embryon de quelque chose d’autre. La liberté, c’est avant tout la liberté collective, c’est-à-dire ce sentiment d’avoir réussi à atteindre les idéaux de ses ancêtres et de pouvoir offrir à ses enfants un monde représentant ses propres valeurs. L’identité peut être multiple, mais jamais le sentiment d’être Québécois ne sera remis en question par une autre facette de celle-ci. Individualisme, en partie, mais surtout conscience de ses racines et compréhension de leur importance pour la suite du monde.

Incompréhension.

Auparavant, on pouvait avoir des identités diverses, mais celles-ci se faisaient rapidement absorber par la masse. On pouvait adorer les vêtements gothiques, par exemple, seul dans son sous-sol. Mais ça s’arrêtait là, le plus souvent. Le reste du temps, on était Québécois. On vivait avec ses semblables, on partageait leur destin. On était peut-être original, mais on restait connecté avec son prochain, son voisin, un Québécois comme soi.

Aujourd’hui, par contre, on peut développer un fort sentiment d’appartenance avec des communautés virtuelles d’un bout à l’autre de la planète. La personne aimant les vêtements gothiques, par exemple, n’a plus à « subir » la pression externe de ses pairs « réels ». Elle peut s’enfermer dans une communauté en ligne la mettant en contact avec des dizaines de milliers de personnes partageant les mêmes passions. Du coup, elle s’isole un peu plus de son voisin et développe une identité où elle se considère de moins en moins comme Québécoise dans le sens de « peuple québécois », mais comme une simple habitante de la province géographique du Québec se sentant plus près d’individus de l’autre bout du monde que du vieux monsieur l’autre côté de la rue.

Dans ce contexte, comment parler d’indépendance? Les nouveaux « post-nationaux » ne se sentent même plus interpelés par ce qui concerne la nation (un concept étrange pour ceux qui passent plus de temps virtuellement avec des étrangers qu’avec leurs propres voisins). Les nationalistes, pour ceux-ci, sont des arriérés parlant de notions vieillottes, dépassées. Des reliques n’ayant pas encore joint l’orgie des identités multiples célébrant l’individualisme et s’attachant à un passé archaïque débilitant. Et le fait que plusieurs indépendantistes ciblent leur discours contre les « fédéralistes » – qui aujourd’hui en bas de 50 ans se réclame fièrement du Canada? – ne fait que renforcer cette idée d’une réalité dépassée.

La communication ne passe pas.

La seule issue pour le mouvement souverainiste

Or, la vraie cible des indépendantistes ne doit pas être les fédéralistes, mais bien ces individualistes finis, blasés, considérant toute manifestation d’une fierté vis-à-vis de quelque chose de plus grand que soi comme étant suspecte. Ce ne sont pas les vieilles anglaises de Westmount, cet anachronisme attendrissant pour citer Émilie Dubreuil, qu’il faut changer; ce sont les autres, ceux qui s’en foutent parce qu’ils croient que leur petit nombril est plus important que la protection de la diversité culturelle ou la persistance d’une nation francophone en Amérique du Nord. Ce sont ceux-là, les véritables ennemis.

Le Moulin à Paroles ne réussira jamais à changer les mentalités s’il n’est pas accompagné d’actes. Et ces actions, elles ne doivent pas constituer simplement à se promener dans la rue avec un drapeau ou à voter PQ, PI ou QS aux élections. Le vrai enjeu, désormais, est de convaincre chacun qu’il y a une vie au-delà des libertés individuelles et que le pays à naître, la langue à protéger, sont des enjeux autrement plus importants que toutes les banalités quotidiennes affectant chacun de nous.

On peut être Noir, Blanc, Jaune, Hétérosexuel, Homosexuel, Bisexuel, Hermaphrodite, Fétichiste, Gothique, Punk, Rap, Rock, Soul, Jazz, Emo, Musicien, Dentiste, Architecte, Designer, Peintre, Sculpteur, Chômeur, Informaticien, Laveur de vitres, Tombeur de ses dames du vendredi soir, Vendeur de minounes usagées, Boxeur, Handicapé, Cancéreux, Sidatique, et se sentir tout de même Québécois, fier de ses origines et souhaitant la persistance de ses valeurs pour sa descendance.

Car la réalité, ce n’est pas seulement ce qu’on fait dans la vie et ce qui se terminera à notre mort, mais comment la vie se sert de nous pour nous permettre de contribuer à faire de nous, des humains dans toute leur diversité, des êtres immortels.  Quand on se bat pour quelque chose de plus grand que sa propre vie, comme l’émancipation de ceux qui partagent la même histoire et les mêmes valeurs, on se projette dans le futur et on contribue à faire avancer la race humaine.

N’est-ce pas là la véritable leçon qu’il conviendrait de donner aux « post-nationaux » dans un futur Moulin à Actes?

À moins, évidemment, que leurs valeurs ne soient déjà trop éloignées des nôtres et que tout ce qui pourrait en découler ne serait que du vent…

Ignatieff, un danger pour le Québec
12 septembre 2009

Pour de nombreux Québécois, Michael Ignatieff, chef du Parti Libéral du Canada et prétendant au poste de premier ministre lors des prochaines élections, constitue une énigme. On connaît peu ses valeurs et ses prises de position; on sait simplement qu’il est plus charismatique que Stéphane Dion et un peu moins à droite que Stephen Harper. Mais cela veut-il dire qu’il ferait un bon premier ministre respectant les intérêts des Québécois? Permettez-moi d’en douter.

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En effet, Ignatieff est un libéral parmi les libéraux: il ne conçoit pas l’existence d’autres libertés que celles des individus, de la propriété et du commerce. Pour lui, la guerre froide opposait cette liberté individuelle à celle des droits sociaux (santé, éducation, etc.) et la première a gagné. Fin de l’histoire, comme le prétendait Fukuyama. Tout ce qui s’est produit depuis la chute du mur de Berlin, de la première guerre du Golfe à la guerre du Kosovo (qu’il a appuyé) en passant par le 11 septembre 2001, l’invasion de l’Irak en 2003 (qu’il a appuyé) et la mission canadienne en Afghanistan (qu’il a contribué à rallonger deux fois) ne sont que des souvenirs un peu gâteux de ceux qui n’ont pas encore compris que l’histoire est belle et bien terminée. La bouteille d’eau minérale ne pétille plus, et s’il advenait qu’une bulle se forme, ce ne serait que pur hasard, voire une erreur.

Pour lui, les Occidentaux possèdent un devoir moral d’action dans le reste du monde. À cet effet, il a d’ailleurs écrit en 2005 que George W. Bush serait un visionnaire si la démocratie s’enracinait en Irak. Trois mois avant l’invasion de l’Irak, en 2003, il publiait une longue lettre dans le New York Times expliquant que « l’empire était devenu, dans des endroits comme l’Irak, le dernier espoir pour la démocratie et la stabilité ». Pour lui, les États-Unis forment un empire, et il était normal, voire souhaitable qu’ils imposent leur vision de la liberté aux retardataires moyenâgeux qui n’avaient pas encore réalisé que l’histoire était terminée. D’une étrange façon, Ignatieff embrasse donc à la fois la vision fin-de-l’histoire de Fukumaya et celle du choc des civilisations de Huntingdon. Comment fait-il pour solutionner cet apparent paradoxe? Il s’attaque au nationalisme.

Le nationalisme, ennemi juré d’Ignatieff

Ignatieff, peut-être à l’image de son grand-père Pavel Nikolaïevitch Ignatiev, avant-dernier ministre de l’éducation d’un tsar Nicolas II désireux d’assurer l’homogénéité russe d’un bout à l’autre du pays, avant la révolution, déteste toute forme de nationalisme. À ses yeux, celui-ci constitue une aberration brimant les libertés individuelles, les seules valeurs importantes. L’identité n’est pas innée, mais constitue un choix délibéré. Si on développe une identité nationale, on supprime les autres identités potentielles. Sa solution est simple, voire simpliste: éliminer les identités collectives afin que les individus ne se voient réellement que comme ils sont, individuellement, avec toutes les identités qui avaient été reniées. (( Source ))

En fait, Ignatieff ne pousse pas sa logique jusqu’au bout. L’élimination des identités multiples conduit à une atomisation complète de la société, voire à sa désintégration. On n’est plus Québécois ou Canadien, mais on a atteint ce qu’Ignatieff conçoit, dans son livre Blood and Belonging, comme étant une conscience post-nationale. On est hétérosexuel, métrosexuel, homosexuel, gothique, emo, prep, rap, amateur de ceci ou de cela; il n’y a plus de cohésion entre les individus. Il n’y a plus de « grand tout » (la nation) reliant chaque individu déconnecté avec son prochain. Ceux qui se réclament de cette nation sont ces attardés qui n’ont pas compris la fin de l’histoire.

Or, quelle est la conséquence logique de cette survalorisation des identités individuelles au détriment de l’identité collective? L’indifférence vis-à-vis de la chose publique. L’apolitisme. L’autisme collectif, le repli sur soi, la schizoïdie. Pourquoi voter, quand ce qui me concerne vraiment est la partie de hockey ou la dernière de Star Académie? Pourquoi militer pour une meilleure société quand ma société se résume à l’espace entre mon gros orteil et mon cuir chevelu? Pourquoi faire attention à mon environnement quand ceux qui me suivent me sont aussi des étrangers? Pourquoi même me battre pour quelque chose d’important, quand plus rien n’a de sens, sinon la fête organisée samedi prochain ou le dernier clip de Yo-mutha-fucka? C’est ça, la décadence. Et c’est ainsi que Rome s’est écroulée. Pas parce qu’elle n’était pas puissante. Parce que ses habitants ont préféré se regarder le nombril plutôt que d’embrasser leur fierté d’être des Romains et de se battre pour que les valeurs romaines continuent d’exister.

Pour Ignatieff, la nation québécoise ne devrait pas exister autrement que dans sa forme « civique » ou « inclusive ». Bref, il nous reconnaît le droit d’être des Québécois en autant que ça ne dérange personne. Pas question de protéger notre langue avec des lois. Non, non, pensez aux pauvres anglophones! Pas de place pour les tests de citoyenneté. Non, non, un immigrants arrivé ici hier matin est aussi Québécois que vous! Ignatieff n’a rien contre le Québec tant que celui-ci reste à genoux et qu’il ne s’exprime pas autrement que par des lignes fictives sur la carte canadienne. Le nationalisme québécois, pour lui, c’est cette araignée qu’on tolère au grenier mais qu’on tue sans la moindre pitié lorsqu’elle descend dans la maison.

Dans un monde de plus en plus uniforme et en manque d’identités collectives – il suffit d’observer la progression d’une religion comme l’Islam pour s’en convaincre – a-t-on vraiment besoin d’un énième rouleau-compresseur de l’Histoire espérant jeter aux oubliettes tout ce qui façonne la diversité du genre humain? Le nationalisme, loin d’être une aberration, est l’expression de la pluralité humaine la plus achevée. Dans toutes les villes du monde, ce ne sont pas ces nouveaux habitants « post-nationaux » qui enrichissent le genre humain avec leur culture aussi aseptisée que transnationale, mais bien ces vestiges nationaux d’un passé porteur de sens pour la collectivité.

C’est cela qu’Ignatieff aimerait éliminer. Cette liberté des peuples de se définir eux-mêmes et d’avoir le droit d’atteindre une liberté collective porteuse de sens pour les générations futures. Cette liberté de considérer que ce sont les lois qui modèrent l’individu qui le rendent vraiment libre et qu’il n’y a point de réelle liberté pour chacun de nous sans que notre vie ne soit porteuse d’un sens plus grand que nous-mêmes et partagé par notre voisin.

A-t-on vraiment besoin d’un Ignatieff au Québec?

Le cas Mongrain
11 septembre 2009

J’ai déjà eu du respect pour Jean-Luc Mongrain. À une certaine époque, il présentait ses sujets avec passion tout en respectant au minimum les faits et en présentant les deux côtés de la médaille. Aujourd’hui, malheureusement, il n’est plus qu’un bouffon parmi d’autres, sorte de représentation graphique de ce qu’aurait l’air la radio-poubelle de Québec si elle passait à la télévision. Après un an de sabbatique, on aurait pu croire que Mongrain aurait eu le temps de vivre un peu et de se questionner sur les impacts négatifs que peuvent avoir ses interventions. Visiblement, ce n’est pas le cas.

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Son leitmotiv est connu: c’est la faute aux fonctionnaires. Tout, dans son discours, se résume à cela, peu importe la situation. Si une école impose une longue liste d’effets personnels à acheter aux parents, ce n’est pas parce que les écoles sont trop pauvres pour les fournir ou parce que de nombreux parents reçoivent une aide gouvernementale à la rentrée. Non, c’est la faute aux fonctionnaires. Et si un autre établissement scolaire pour raccrocheurs demande à ses étudiants de porter des pantoufles pour éviter de salir le plancher, ce n’est pas parce que l’institution est sous-financée et n’a pas les moyens de se payer un concierge à temps plein. Non, non, c’est la faute à la direction, ces fonctionnaires, ces « imbéciles ».

Avec Mongrain, pas de nuances, pas de reconnaissance de l’importance du travail des fonctionnaires et du fait qu’une société évoluée dispose de bureaucrates bien payés, insensibles à la corruption et cherchant des solutions avec les moyens qu’on leur consent. Non. Pas de dénonciation du sous-financement des institutions publiques ou des efforts incroyables accomplis par de nombreux gestionnaires pour assurer des services de qualité malgré des revenus limités. On tape dans le fonctionnaire. C’est facile, et ça fait vendre. Après tout, ça se paie ce salaire dans les six chiffres!

Parfois, l’animateur reçoit des invités. Dans certaines émissions de qualité, c’est l’occasion de débattre des véritables enjeux et de chercher à bien cerner le problème. Pour l’animateur aux mimiques comiques, c’est plutôt l’occasion d’avoir un faire-valoir lui servant de prétexte pour faire une autre de ses « montées de lait ».

Pas plus tard que mercredi, par exemple, il recevait Michel Nadeau, directeur général de l’Institut sur la gouvernance, pour « analyser » le prêt de 75 millions consenti par Investissement Québec pour la vente du club de hockey Canadien de Montréal aux frères Molson. M. Nadeau n’a cessé, tout au long de l’entrevue, de dire à quel point ce prêt était une bonne affaire et de souligner que le gouvernement – nous – allait empocher au moins 4 millions de dollars en intérêt. Et durant toute la durée de l’entrevue, Mongrain n’a cessé de l’interrompre ou même de faire abstraction de ce que son invité disait, comme s’il ne l’écoutait même pas. « Nous vivons dans une véritable république de bananes » a-t-il affirmé alors que Nadeau venait pourtant de lui expliquer les avantages de ce prêt. Mongrain n’a même pas écouté son invité. Il s’était simplement préparé pour son coup d’éclat et a cru pouvoir le glisser après que son invité ait parlé.

Or, voilà qui constitue le problème central de Mongrain et des autres animateurs de médias-poubelles: l’information et la recherche de la vérité ne sont pas au centre de leur démarche. Ils prennent la situation à l’inverse: là où les journalistes sérieux se servent d’une information pour forger leurs opinions, les Mongrain de ce monde utilisent leurs opinions, le plus souvent des préjugés sans fondement, pour essayer d’orienter l’information. Et le pire, c’est qu’ils réussissent à contaminer les enjeux publics.

En effet, par exemple, la controverse au sujet du Moulin à Paroles ne serait jamais devenue ce qu’elle a été sans la campagne systématique de dénigrement entretenue par les radio-poubelles de Québec. C’est suite à la manipulation de l’information par des gens aux forts préjugés que de nombreux politiciens ont choisi de se dissocier de l’événement. Cette décision n’a jamais été rationnelle; c’est le combustible des passions, alimentées par les vidangeurs des ondes, plutôt à droites qu’adroits, qui ont permis l’embrasement.

Voilà le noeud du problème. Dans une société où une grande partie de la population ne peut même pas lire un texte suivi et où nous craignons comme la peste les débats et les argumentations solides basées sur des faits, n’importe qui ayant l’air convaincu de ses idées et donnant l’impression de savoir de quoi il parle peut se donner une apparence de crédibilité, indépendamment de la qualité de ses arguments. Dit autrement: un peuple qui ne lit pas, écrit peu, est peu scolarisé, ne s’intéresse pas à son histoire et n’a pas été habitué à se forger lui-même sa propre opinion des choses est très vulnérable à tous les charlatans passant de village en villages pour offrir leurs médicaments miracles. « Oyez, oyez, buvez cette boisson et vos cheveux repousseront! » Écoutez cet animateur et vous deviendrez plus intelligent. Mensonge.

En fait, le vrai problème n’est pas Mongrain. Mongrain, c’est un spectacle, un personnage. C’est l’oncle un peu gâteux qui vous divertie à Noël en imitant votre tante. C’est le sans-abri qui, par une température de trente degrés, remercie le ciel qu’il ne neige pas parce « qu’il ferait chaud en tabarnac pour pelleter ». Mongrain, c’est le gars dans toutes les tavernes qui aurait rêvé de devenir comédien ou animateur et qui monte sur un tabouret après trois ou quatre bières pour interpeler ses camarades de boisson. C’est le vieil homme ratatiné et sans dentier sur le banc de parc qui mâchonne sa lèvre inférieure et roule des yeux en lançant des « ouais, ouais » censés tout expliquer de la vie et de la mort. Mongrain, représente tout cela à la fois.

Le vrai problème n’est pas Mongrain, mais plutôt qu’une grande partie de la population préfère suivre bêtement l’opinion d’un individu charismatique ayant l’air convaincu de ses idées plutôt que de faire l’effort de réfléchir par elle-même. Le problème, c’est qu’en-dessous du spectacle des opinions sans fondement, on bâtit une société de moutons qui, devant le charme du berger, oublie qu’on les conduit à l’abattoir.

Littératie: le grand retard québécois
9 septembre 2009

Les Québécois ont de la difficulté à écrire. Tout comme la moitié des Canadiens, ils souffrent de la manquent gravement de littératie, cette aptitude à lire des textes suivis utiles dans les tâches quotidiennes. Encore plus significatif: si 50% des Québécois n’ont pas atteint un niveau de fonctionnalité en lecture de textes suivis de trois sur une échelle de cinq, ils ne sont que 40% des anglophones résidant sur notre territoire à souffrir de ce problème. Et si la différence entre l’oral et l’écrit y était pour quelque chose?

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Le Québec est bilingue. Cela vous surprend-t-il? Ne pensez pas « anglais », car vous êtes loin du compte. Tous, nous savons très bien parler le québécois, mais nous devons aussi apprendre à écrire le français. Nous disons: « j’été voère ein crisse de bon show hier soère », mais nous écrivons: « j’ai assisté à un formidable spectacle hier soir ». Nous nous exclamons: « Man chu pèté j’me suis couché aux tites heures », mais nous rédigeons: « Je suis vraiment exténué, car je me suis couché aux petites heures du matin ». Et ainsi de suite. En permanence, nous devons jongler entre deux systèmes de communication fort différents l’un de l’autre. Nous possédons deux langues quasi-distinctes.

Or, si la langue joual n’est pas directement valorisée, on ne peut pas dire non plus qu’elle soit taboue dans la plupart des milieux. Le bien-parler, par contre, ne passe pas. Rencontrez un homme qui vous parle d’une oeuvre d’art en disant qu’elle représente « l’exquise quintessence d’un art fin d’une maturité artistique surprenante », et vous vous demandez immédiatement s’il n’est pas au mieux homosexuel, au pire un snob de la pire espèce. Mieux vaut afficher un air niais et se contenter de dire que « c’est beau en crisse ». C’est plus viril. C’est plus « toffe ». Le moins on détache les syllabes, le mieux c’est. Si vous pouvez aligner cinq mots de suite sans étirer vos lèvres ou articuler, vous gagnez. Dans ce contexte, comment espère-t-on mettre en valeur une écriture correcte, si pour une grande partie de la population elle n’a pas la moindre utilité à l’oral?

Évidemment, la situation s’améliore. Depuis les années 60, les réformes de l’éducation ayant valorisé l’accessibilité à une éducation de qualité ont permis de grandement corriger la situation. Seulement entre 1994 et 2003, date du dernier volet canadien de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA), l’indice de compréhension de textes suivis est passé de 255 à 266 au Québec, soit un progression de 11 points. Au Canada, par contre, la hausse ne fut que de deux points, de 270 à 272. Concrètement, nous rattrapons une partie de notre retard, mais beaucoup reste à faire. Nous sommes toujours handicapés.

La différence entre les résultats des anglophones et des francophones est largement due au fait qu’à scolarité égale les anglophones utilisent davantage l’écrit et lisent davantage que les francophones. Jean-Pierre Corbeil, spécialiste en chef de la Section des statistiques linguistiques de la Division des statistiques sociales et autochtones de Statistique Canada, explique: « Quand on observe la situation des anglophones du Québec, même chez les personnes les plus âgées, qui, dans les autres groupes linguistiques, réussissent beaucoup moins bien parce qu’elles n’ont pas été autant scolarisées, on se rend compte que, même à scolarité égale, ils réussissent mieux. C’est intéressant parce que ça dépeint des différences d’ordre culturel. Les personnes de langue maternelle anglaise ont tendance à beaucoup utiliser l’écrit au quotidien. » (( Le Devoir, CAHIER SPÉCIAL, samedi, 5 septembre 2009, p. g7, Littératie, Les anglophones québécois s’en tirent mieux que les francophones, Les nouveaux arrivants sont plus scolarisés, Corriveau, Émilie )) Concrètement: pour un même niveau d’éducation, la langue écrite rejoint davantage la réalité des anglophones que celle des Québécois. Elle fait davantage partie du réel parce qu’elle se rapproche davantage de leur utilisation à l’oral. Ce fait, tout comme le sur-financement des institutions d’éducation anglophones, permet à la minorité anglophone de maintenir un bon niveau d’écriture et de lecture.

Il n’y a pas des milliers de solutions. Dans les années soixante, la valorisation du joual avait permis une resynchronisation temporaire de l’écrit et de l’oral. On a cependant fini par comprendre que de mal écrire pour appuyer un mauvais-parler ne constituait pas une libération, mais une simple célébration de notre aliénation. Quel choix reste-t-il, alors, sinon la valorisation du bien-parler et du fait qu’il doit être possible de bien s’exprimer à l’oral sans pour autant faire preuve de snobisme ou de se croire supérieur à autrui?

On me reproche souvent de mal parler. Et je réponds que j’écris bien. Mais j’écrirais encore mieux si je pouvais prendre l’habitude d’utiliser à l’oral les mots que j’affiche sur l’écran et ainsi me libérer de centaines d’années d’aliénation linguistique et culturelle ayant transformé notre langue en un créole certes original, mais appauvri et déficient.

Outre de coûter près de 4 milliards de dollars par année à la société et de nuire à la santé de la population, la littératie généralisée constitue un poids que doivent porter ceux qui désirent mieux s’exprimer et un terreau fertile pour le dénigrement systématique d’une langue plus riche et porteuse de sens.

Le jour où celui qui sait bien s’exprimer et qui utilise à bon escient toute la complexité et la richesse de notre langue pour bien communiquer ses pensées, le jour où celui-ci sera valorisé et cité en exemple, nous aurons véritablement rattrapé notre retard. D’ici là, nous ne serons qu’un peuple à la prononciation infirme et à qui on enfonce de force l’anglais, cette autre béquille du bilinguisme, au lieu de bien nous apprendre la seule langue qui pourrait nous permettre de réellement reprendre possession de notre destin identitaire: le français.

OCDE: l’université favorise la santé et l’intérêt politique
8 septembre 2009

On dit parfois que l’éducation constitue la solution à tous les maux. Tous, je ne sais pas. Mais une étude publiée par l’OCDE ce matin confirme que ceux qui ont été à l’université ont une meilleure perception de leur santé et s’intéressent davantage à la politique. Voilà de quoi jeter le discrédit sur tous ceux qui aimeraient pénaliser les études supérieures et les rendre moins accessibles en haussant les frais de scolarité ou qui s’accommodent d’un système de prêts et bourses misérable et sous-indexé.

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Les statistiques parlent d’elles-mêmes:

Perception de l’état de santé Intérêt pour la politique
Pays Niveau de formation Femmes Hommes Femmes Hommes
Canada Inférieur au deuxième cycle du secondaire 0.793 0.798 0.178 0.292
Deuxième cycle du secondaire 0.886 0.889 0.220 0.347
Tertiaire 0.919 0.921 0.464 0.612

Au niveau de la santé, on constate que plus un individu est instruit, plus sa perception de son état de santé est positive. C’est près de 15% de plus des citoyens ayant été à l’université qui se considèrent en bonne santé, en comparaison à ceux ayant lâché l’école au milieu du secondaire. Concrètement, dans un système de santé comme le nôtre où l’État constitue la principale source des revenus, un individu se considérant davantage en santé aura moins tendance à se présenter à l’hôpital ou au CLSC. Autrement dit: plus on est éduqué, plus on est en santé et moins on coûte cher à la société. Et cela fait du sens: l’éducation supérieure n’a pas comme but de créer des techniciens, malgré le clientélisme de certaines universités, mais plutôt des êtres humains davantage conscients du monde dans lequel ils vivent. Et qui dit plus de conscience dit davantage de respect, des autres, mais aussi de soi et de sa santé.

De la même façon, quand on s’ouvre sur le monde et qu’on réalise toute la complexité intellectuelle qui le façonne, on a tendance à prendre goût à la chose politique. Les statistiques de l’OCDE démontrent que les femmes ayant atteint le niveau tertiaire ont près de 2,5 fois plus de chances de s’y intéresser; plus de deux fois pour les hommes. À l’aube d’une campagne électorale où on se questionne sur le faible taux de participation aux élections, n’y a-t-il pas là une piste de solution?

Ces chiffres ne concernent pas que le Canada. Partout, dans la trentaine de pays de l’OCDE, existe une relation directe entre niveau d’éducation, perception de son état de santé et intérêt pour la politique.

Un gouvernement ayant à coeur l’intérêt de l’ensemble des citoyens (et des finances publiques) aurait avantage à étudier ces statistiques. Ce que démontre l’étude de l’OCDE, c’est que l’éducation ne constitue pas un coût, mais représente plutôt une des plus grandes des richesses, permettant d’améliorer la santé des individus, de réduire la facture des soins de santé et d’intéresser davantage les citoyens à leur mieux-être collectif.

Quand on finance l’éducation sur le dos des étudiants, on leur demande de porter, seuls, le poids de nos défauts. Ne serait-il pas temps d’investir dans notre futur et de faire le choix, collectif, de financer entièrement le système d’éducation universitaire et de réduire les frais imposés à ceux qui ne demandent qu’à nous enrichir? Pas seulement pour nos jeunes, mais pour nous, parce que chaque étudiant qui quitte l’université faute de moyens représente un manque à gagner pour tous les autres.

Tout est lié. C’est exactement ce que démontre cette étude.

La fausse ouverture d’esprit
7 septembre 2009

Avez-vous remarqué que ceux qui se croient les plus ouverts d’esprit sont souvent les plus fermés aux idées d’autrui? Et le contraire est aussi réel: ces gens qu’on qualifie parfois d’extrémistes sont les premiers à défendre leurs idées, à répondre aux arguments d’autrui, à chercher le dialogue. N’est-ce pas cela la véritable ouverture d’esprit?

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Récemment, je discutais avec un individu dont je savais que ses idées politiques étaient différentes des miennes. Comment ne pouvaient-elles pas l’être? L’homme en question était un anglophone né ici mais ayant appris le français, et il considérait que l’anglais était une langue aussi légitime que le français à Montréal et qu’il avait le droit d’exiger l’anglais. Bon. Si vous lisez de blogue depuis plus de quelques minutes, vous savez sûrement que j’ai à coeur la survie de la langue française en Amérique du Nord. Et je lui ai dit franchement.

Sa réponse m’a surpris: « Je ne veux pas en discuter avec toi. »
– Et pourquoi, lui ai-je demandé?
– Tu as ton opinion, j’ai la mienne, nous ne sommes pas d’accord et il faut éviter les sujets comme la politique ou la religion. Je suis ouvert d’esprit et pas toi.

Immédiatement, un de mes textes préférés de Pierre Bourgault m’est revenu à la pensée. En voici un extrait:

Chez nous, toute discussion un peu vive jette le trouble chez la plupart des interlocuteurs qui n’arrivent pas à imaginer qu’on puisse défendre une opinion avec passion, qu’on puisse assener des arguments mortels, qu’on puisse élever le ton, qu’on puisse refuser de lâcher le morceau sans se brouiller pour la vie.

« Laisse tomber, je ne veux pas de chicane. » Ou encore: « Mon Dieu que tu es « ostineux ». Tu veux toujours avoir raison. » Quand on fait remarquer qu’on « s’ostine » avec aussi « ostineux » que soi et que son vis-à-vis refuse également de lâcher prise, alors on se voit accusé de mauvaise foi.

On dirait que les gens n’ont pas compris l’intérêt du dialogue et de la discussion et qu’ils s’imaginent qu’on est bien plus heureux à poursuivre, chacun de son coté, un monologue stérile et débilitant.

On n’a pas compris non plus que c’est le dialogue, sans cesse renouvelé et même, à l’occasion, violent, qui écarte la véritable violence qui éclate toujours quand les gens cessent de se parler. (( La vraie nature de l’opinion, Pierre Bourgault, extrait. ))

Combien de fois, au cours des années, m’a-t-on traité ainsi « d’ostineux » simplement parce que j’avais le désire de confronter les idées d’autrui? Rien ne me stimule autant que la saine confrontation des convictions, qui peut accoucher d’un respect mutuel de la différence. Dit autrement: on peut apprendre à s’apprécier même si on ne pense pas de la même façon si on a eu l’occasion de confronter les prises de position respectives. Sinon, c’est la guerre. Ou plutôt, l’incompréhension et la frustration qui sont à l’origine de tous les conflits.

Cette personne, qui se considérait comme ouverte d’esprit mais ne désirait pas partager cette « ouverture » avec moi, l’était-elle vraiment? Qu’est-ce que l’ouverture d’esprit véritable?

J’ai rencontré des racistes, des fascistes, des néo-nazis plus ouverts d’esprit que toutes ces personnes « respectables » qui fuient la discussion comme une souris devant un chat. Des gens aux idées fort différentes des miennes, des idées que je déteste, mais qui ont été capables de me les exprimer et qui m’ont permis de comprendre pourquoi ils pensaient ainsi. Je les ai écouté, il m’ont entendu, et un respect mutuel s’est développé, malgré nos conceptions différentes. Je ne peux pas dire que j’approuve leurs idées ou même que je les respecte, mais je peux dire que je les comprends un peu mieux.

Or, quand on décide de se fermer à l’autre sous prétexte d’éviter la chicane, on ne fait pas preuve d’ouverture d’esprit, mais plutôt de lâcheté intellectuelle. On se tient devant une énigme, face à quelqu’un dont on ne peut comprendre le cheminement de la pensée, et on refuse la clef qui pourrait nous ouvrir la porte du plus grand trésor possible: la compréhension de soi-même, de ses idées, de son propre système de pensée dans l’adversité avec quelqu’un ne pensant pas comme soi. Chaque fois qu’on refuse de confronter ses opinions, on décline ce qui pourrait nous permettre de grandir et de devenir un meilleur humain, plus épanoui, aux opinions aguerries, conforté dans son identité et capable d’affirmer haut et fort ses idées sans pour autant renier celles des autres.

Dire non à ce combat des idées, c’est se condamner à stagner. C’est se contenter de son petit carré de sable et refuser que quiconque puisse troubler cette fausse quiétude.

J’ai fais mes adieux à l’individu en question car il est probable que je ne le revois plus. Avant qu’il parte, je lui ai signifié que malgré les taquineries réciproques je l’ai beaucoup apprécié car il me forçait à me remettre parfois en question. Lui, il m’a répondu: « tant mieux pour toi, mais c’était unidirectionnel ». C’était une occasion manquée, un refus de grandir. Il s’en est allé, avec ses certitudes, gardant pour lui son trésor qui aurait pu me permettre de mieux comprendre sa réalité d’un anglophone montréalais pour qui le français ne devrait pas être davantage protégé.

Un chic type, vraiment, et j’ai eu beaucoup de plaisir à le côtoyer. Ce n’était visiblement pas réciproque, et je sentais bien qu’il n’aimait pas mes idées. Mais au lieu de me sensibiliser à sa situation, il n’a fait que renforcer ma conception peut-être inexacte mais de plus en plus forte que de nombreuses personnes camouflent leur incapacité à développer une pensée cohérente derrière une fausse ouverture d’esprit constituant, dans les faits, la plus terrible des fermetures: l’isolement dans ses convictions. On ne ressent même plus le besoin de cohabiter avec l’autre; on l’ignore simplement.

À l’ère d’Internet et des réseaux tout-puissants, où on peut choisir ses amis Facebook comme d’autres commandent du poulet, où on communique avec un autre semblable pré-sélectionné de l’autre bout du monde mais où on ne peut même pas discuter avec son voisin, cette situation ne risque-t-elle pas d’empirer et de conduire à la création de millions de petites réalités déconnectées des autres et vivant indépendamment sans savoir de quoi est constituée la réalité de son prochain?

Certains appellent cela le progrès. Moi, j’aurais plutôt tendance à parler de grande noirceur.

Et si nous devenions, tous, de véritables moulins à paroles osant prendre position et défendre nos convictions?