Le tribunal de l’immigration a la piqûre pour l’anglais!

Speak White! C’est à peu près ce que le commissaire de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada vient de déclarer à l’avocat Stéphane Handfield, qui se bat depuis février pour avoir le droit de plaider en français. Dans une cause où le client comprend un peu le français, où l’avocat et le commissaire sont francophones et se tenant au coeur de la plus importante métropole francophone d’Amérique du Nord dans une province francophone reconnue officiellement comme nation, impossible de plaider en français!

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En effet, le commissaire a décidé de lier la traduction en français de tous les documents au fait que le client subirait un préjudice s’il en était autrement. Autrement dit: si l’avocat et le commissaire sont bilingues, c’est l’anglais qui prime. Le français ne constitue plus une langue égale, mais une langue qu’on utilise si le fait de parler anglais pourrait nuire au client. Désormais, recevoir la preuve en français ne constitue plus un droit; c’est à la défense de prouver que le fait de la recevoir en anglais constituerait un préjudice. Si on avait besoin d’une autre preuve que l’institutionnalisation du bilinguisme au Québec se transforme irrémédiablement en anglicisation, la voilà.

Pourtant, les règles de l’immigration stipulent qu’il est possible pour un résidant permanent ou un étranger de demander de changer la langue des procédures pour le français ou l’anglais s’il le fait par écrit, ce qui avait été fait le 2 décembre dernier, soit plus de deux mois avant le début des procédures. La récente décision de la Couronne vient invalider ces règles en affirmant que celle-ci n’était tenue de présenter la preuve qu’en une seule des deux langues officielles, même si le procès se déroule dans une autre langue. Par pure mauvaise foi, parce qu’elle « n’est pas tenue » par la loi de respecter les francophones, elle ne traduit pas la preuve.

Or, quel message lance-t-on à l’immigré et à sa famille? On lui dit ceci: « Tu n’es pas tenu d’apprendre le français à Montréal et au Québec. Même la cour s’en fout de cette langue bâtarde ». S’il gagnait sa cause et pouvait demeurer ici, aurait-il envie d’apprendre une langue qu’on doit chuchoter entre païens dans les grands sanctuaires de la justice? Une langue ne méritant même pas d’être utilisée entre un avocat et un commissaire la parlant pourtant eux-mêmes. Une langue étrangère, que même les barbares eux-mêmes ne peuvent plus utiliser entre eux. Vous l’apprendriez, vous, le français, après une telle leçon?

De la même manière, en faisant porter le fardeau de la preuve sur l’avocat, qui doit prouver que la non-traduction de la preuve nuit à son client, on transforme le français de droit reconnu à une béquille dont il faudrait se départir. On imagine déjà la scène: « Monsieur le commissaire, je ne suis pas parfaitement bilingue, pourriez-vous SVP dans votre grandeur consentir à ce qu’on traduise la preuve dans cette langue qui est la nôtre, qui est parlée partout autour de nous, mais dont nous devrions avoir honte de parler ici? » On demande à l’avocat de prouver qu’il ne maîtrise pas suffisamment l’anglais au lieu de reconnaître son droit à travailler dans sa langue en son propre pays. On fait de lui un citoyen de seconde classe.

Individuellement, ce n’est qu’une affaire d’avocats et d’immigrants. On force les premiers à travailler dans une langue étrangère et on donne le mauvais exemple aux seconds quant à la nécessité d’apprendre le français au Québec. Le français ne disparaîtra pas à cause de cela. Une tempête dans un verre d’eau, diront certains.

Si on prend un peu de recul, pourtant, on constate qu’il s’agit d’un autre assaut contre la langue française au Québec. Chaque attaque constitue la petite piqûre d’abeille certes dérangeante, mais qui ne tue pas. C’est la somme de toutes ces agressions, de toutes ces tempêtes dans un verre d’eau, de toutes ces piqûres qui fait porter un risque fatal à la survie et à la vitalité de la langue de Molière en Amérique du Nord. Cette invasion de petits riens, presque anodins hors de leurs contextes respectifs, tuent à petit feu le corps meurtri de ce qui fut une grande nation francophone.

On peut continuer à palabrer et à se questionner sur chaque petit affront, mais qui aura le courage de sonner l’alarme?

Non, ce n’est pas qu’une histoire d’un avocat ne voulant pas parler anglais. C’est l’histoire de tout un peuple se laissant endormir à grands coups de bilinguisme et de petites agressions quotidiennes semblant trop insignifiantes pour mériter d’être contrées.

Je dédie ce billet à la mémoire de Pierre Falardeau. Malgré tous ses défauts, il sonnait l’alarme.

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4 Réponses

  1. Quel defaut ? Faudrait arreter de s’excuser à tout bout de champ, c’etait un auteur pamphletaire, il a tres bien fait son boulot. Il en faut dans une société et ce n’est pas un defaut.

    Et pour en revenir à ton article, je ne repeterai qu’une chose : UN PAYS À NOUS, CA PRESSE !

  2. C’est une histoire complètement ridicule! On retourne 100 ans en arrière avec ce genre de jugement qui devrait même pas laisser un doute. Un tribunal de gens parlant français qui doive parler anglais, ici en terre francophone. Speak white…

    Le plus triste dans cette histoire, c’est qu’il ne reste plus qu’une poignée de gens pour se lever, alors que le reste de la population se fait de plus en plus endormir. Continuer votre bon travaille et de dénoncer les injustices!

  3. Si on parle en anglais dans un tribunal, ce serait seulement pour les cas des anglophones. Car dans un territoire francais, on devrait toujours utilisé la langue maternelle.

    Sauf en cas d’exception, je ne vois pas d’inconvénient d’utiliser l’anglais.

  4. […] candidats anglophones de Projet Montréal, ce n’est qu’une affiche, ce n’est qu’un tribunal, ce ne sont que des Jeux Olympiques, ce ne sont que quelques cours en anglais à l’UQAM, ce […]

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