Le moulin des divisions

Bien beau le Moulin à Paroles, mais à quand le Moulin à Actes? Voilà la question que pose très directement Stéphane Laporte, dans un de ses meilleurs textes des derniers mois. À quoi bon lire des vieux textes pendant vingt-quatre heures si aucune personnalité, aucun parti ne semble en mesure de rassembler la population derrière eux pour enfin réaliser notre indépendance? Le problème, c’est que même les indépendantistes sont déstabilisés par la nouveauté d’une situation où l’ennemi n’est plus fédéraliste ou anglophone, mais plutôt ce Québécois désintéressé par tout enjeu national. Il devient de plus en plus difficile de rallier deux parties de la population ne semblant plus parler la même langue. Le Québec est divisé.

moulin-divisions

Source de l’image

D’un côté, et au risque de paraître taper sur le même clou, une nouvelle génération globale, « post-nationale » et se réclamant d’identités multiples est née. Elle ne s’identifie même plus au Canada, pas plus qu’au Québec autrement que par quelques spécificités dont la principale est l’appartenance géographique. Pour elle, la conception de la liberté tient davantage au droit de faire « ce qu’on veut » plutôt qu’à quoi que ce soit d’autre. La langue? Un enjeu comme un autre, tout comme l’environnement ou les droits sociaux. On arrive dans la vie devant un buffet dont on peut choisir les valeurs de son choix, à la carte. L’individualisme à la puissance mille.

De l’autre, une partie de la population pour qui le fait d’être Québécois signifie encore quelque chose. On ne choisit pas d’être Québécois comme on désire faire partie du mouvement punk ou rock, mais on EST Québécois, c’est-à-dire qu’on considère son existence non pas comme une fin en soi, mais comme étant le prolongement et l’embryon de quelque chose d’autre. La liberté, c’est avant tout la liberté collective, c’est-à-dire ce sentiment d’avoir réussi à atteindre les idéaux de ses ancêtres et de pouvoir offrir à ses enfants un monde représentant ses propres valeurs. L’identité peut être multiple, mais jamais le sentiment d’être Québécois ne sera remis en question par une autre facette de celle-ci. Individualisme, en partie, mais surtout conscience de ses racines et compréhension de leur importance pour la suite du monde.

Incompréhension.

Auparavant, on pouvait avoir des identités diverses, mais celles-ci se faisaient rapidement absorber par la masse. On pouvait adorer les vêtements gothiques, par exemple, seul dans son sous-sol. Mais ça s’arrêtait là, le plus souvent. Le reste du temps, on était Québécois. On vivait avec ses semblables, on partageait leur destin. On était peut-être original, mais on restait connecté avec son prochain, son voisin, un Québécois comme soi.

Aujourd’hui, par contre, on peut développer un fort sentiment d’appartenance avec des communautés virtuelles d’un bout à l’autre de la planète. La personne aimant les vêtements gothiques, par exemple, n’a plus à « subir » la pression externe de ses pairs « réels ». Elle peut s’enfermer dans une communauté en ligne la mettant en contact avec des dizaines de milliers de personnes partageant les mêmes passions. Du coup, elle s’isole un peu plus de son voisin et développe une identité où elle se considère de moins en moins comme Québécoise dans le sens de « peuple québécois », mais comme une simple habitante de la province géographique du Québec se sentant plus près d’individus de l’autre bout du monde que du vieux monsieur l’autre côté de la rue.

Dans ce contexte, comment parler d’indépendance? Les nouveaux « post-nationaux » ne se sentent même plus interpelés par ce qui concerne la nation (un concept étrange pour ceux qui passent plus de temps virtuellement avec des étrangers qu’avec leurs propres voisins). Les nationalistes, pour ceux-ci, sont des arriérés parlant de notions vieillottes, dépassées. Des reliques n’ayant pas encore joint l’orgie des identités multiples célébrant l’individualisme et s’attachant à un passé archaïque débilitant. Et le fait que plusieurs indépendantistes ciblent leur discours contre les « fédéralistes » – qui aujourd’hui en bas de 50 ans se réclame fièrement du Canada? – ne fait que renforcer cette idée d’une réalité dépassée.

La communication ne passe pas.

La seule issue pour le mouvement souverainiste

Or, la vraie cible des indépendantistes ne doit pas être les fédéralistes, mais bien ces individualistes finis, blasés, considérant toute manifestation d’une fierté vis-à-vis de quelque chose de plus grand que soi comme étant suspecte. Ce ne sont pas les vieilles anglaises de Westmount, cet anachronisme attendrissant pour citer Émilie Dubreuil, qu’il faut changer; ce sont les autres, ceux qui s’en foutent parce qu’ils croient que leur petit nombril est plus important que la protection de la diversité culturelle ou la persistance d’une nation francophone en Amérique du Nord. Ce sont ceux-là, les véritables ennemis.

Le Moulin à Paroles ne réussira jamais à changer les mentalités s’il n’est pas accompagné d’actes. Et ces actions, elles ne doivent pas constituer simplement à se promener dans la rue avec un drapeau ou à voter PQ, PI ou QS aux élections. Le vrai enjeu, désormais, est de convaincre chacun qu’il y a une vie au-delà des libertés individuelles et que le pays à naître, la langue à protéger, sont des enjeux autrement plus importants que toutes les banalités quotidiennes affectant chacun de nous.

On peut être Noir, Blanc, Jaune, Hétérosexuel, Homosexuel, Bisexuel, Hermaphrodite, Fétichiste, Gothique, Punk, Rap, Rock, Soul, Jazz, Emo, Musicien, Dentiste, Architecte, Designer, Peintre, Sculpteur, Chômeur, Informaticien, Laveur de vitres, Tombeur de ses dames du vendredi soir, Vendeur de minounes usagées, Boxeur, Handicapé, Cancéreux, Sidatique, et se sentir tout de même Québécois, fier de ses origines et souhaitant la persistance de ses valeurs pour sa descendance.

Car la réalité, ce n’est pas seulement ce qu’on fait dans la vie et ce qui se terminera à notre mort, mais comment la vie se sert de nous pour nous permettre de contribuer à faire de nous, des humains dans toute leur diversité, des êtres immortels.  Quand on se bat pour quelque chose de plus grand que sa propre vie, comme l’émancipation de ceux qui partagent la même histoire et les mêmes valeurs, on se projette dans le futur et on contribue à faire avancer la race humaine.

N’est-ce pas là la véritable leçon qu’il conviendrait de donner aux « post-nationaux » dans un futur Moulin à Actes?

À moins, évidemment, que leurs valeurs ne soient déjà trop éloignées des nôtres et que tout ce qui pourrait en découler ne serait que du vent…

Publicités

15 Réponses

  1. Vous mettez le doigt sur un problème majeur monsieur Préfontaine. La participation au Moulin peut être estimée à quelque milliers de spectateurs. On compte 300 à 400 marcheurs pour la marche pour l’indépendance de ce matin (elle se rendait au Moulin).

    Il y avait 50 000 personnes pour défendre Jeff Fillion et sa gang il y a quelques années.

    De quelle manière mobiliser une population apathique ?

    J’avoue que je suis en panne d’inspiration…

    Bonne soirée!

  2. Il y a les individualistes, ca c’est sur. Ces gens qui vivent dans leur petit monde attendant, leur petit cheque, ces egocentriques se demandant comment ils vont pouvoir se payer leur 4eme television.

    Il y a ceux qui se disent citoyen du monde, pretexte pour se decharger de toute responsabilité, ils sont de partout et de nulle part, ils pensent que l’avenir est dans la globalisation, souvent les memes schizophrene qui defendent la pluralité, la diversité, les libertés … des visions pourtant menacées dans leur monde sterile gommant toute difference et laissant le pouvoir aux grandes familles qui alors n’ont plus aucun peuple, plus aucune nation en face d’elles pour les empecher de faire leurs affaires.

    Mais il y a aussi les losers, les desabusés et les naifs.

    Les losers et les desabusés qui pensent que c’est foutu, que ca ne sert plus à rien, qu’on n’y arrivera pas de toute facon, que sans le canada rien n’est possible, qu’on nous laissera pas partir comme ca, que c’est de toute facon trop tard.

    Et les naifs qui esperent encore voir le canada changer, nous reconnaitre, nous respecter. Il faut laisser la chance au coureur, ils vont changer, Ignatieff est different, le fruit n’est pas mur, mes couilles sont trop molles … ah non, ca ce sont les laches, pardon.

    Les nombrilistes, les losers, les desabusés et les naifs … ca fait bien 60 % de la population. Si on rajoute les colonisés, les laches … et apres si on ajoute les canadiens vivant sur notre sol comme de purs etrangers en pays conquis, je trouve que le pourcentage de souverainiste est plus que raisonable dans ce que nos adversaires appellent la fin de notre mouvement et que je considere comme le simple creux d’une vague… maintenant imaginons quand on sera sur la crete ! Parce que ca remonte toujours, pas forcement pour les bonnes raisons, mais ca remonte toujours et ca les federalistes le savent. C’est pour cela qu’ils ne brassent pas trop la bassine, ils n’aiment pas les vagues, ils preferent les fruits pas murs.

  3. À Casimir,

    Vous semblez ignorer les millions de Québécois et Québécoises qui ont
    assisté à cet extra-ordinaire commémoration de la défaite des Plaines d’Abraham confortablement assis devant leur téléviseur ou leur écran d’ordinateur.
    Oui, je pensais les Québécois apathiques mais depuis le Moulin à paroles, je n’en suis plus certaine…

  4. correction:
    cette extra-ordinaire commémoration

  5. Vous oubliez qu’une bonne part de ces gens sont simplement pragmatiques.

    Le mouvement indépendantiste n’a pas de solution, pas de plan concret. C’est ça le problème. S’il en avait, tous les Québécois embarqueraient.

    Une constitution, une déclaration d’indépendance, c’est pas plus puissant que ce moulin à paroles. Ce ne sont que des textes à lire.

    La réalité, elle, bien concrète, est que ce sont les banques et les corporations qui mènent l’État et la nation. Changer l’État c’est comme retourner sa chemise de bord. Rien de plus.

    Ils possèdent les noms, les comptes de banques, les numéros d’assurance sociale, etc… Ils possèdent tout le monde. Nous leur appartenons. L’État leur appartient. La nation aussi.

    C’est pourquoi nous sommes tous figés. Pas juste les Québécois.

  6. @Isabelle Lefebvre,

    Certes le Moulin est une réussite. Je vous le concède.

    J’ai apprécié l’événement. Mais, est-ce vraiment une mobilisation politique? Ils sont nombreux ceux qui ont perçu ce happening comme une simple fête de la littérature.

    Oui, les Québécois sont nationalistes. Oui, le Moulin constituait une manifestation nationaliste mais il est question de nationalisme culturel. Cette forme de nationalisme peut très bien s’accommoder de la survivance de l’ethnie canadienne-française à l’intérieur du Canada.

    Le problème actuel est de mobiliser les gens autour d’un projet politique, vers la création d’une nation Québécoise, une nation politique indépendante.

    @Gébé Tremblay,

    D’accord, les partis politiques n’ont pas de plans.

    Qu’est-ce que vous proposez comme plan?

    Bonne journée…

  7. Bonjour,

    Excellent texte et surtout excellentes questions! Toutefois, à mon avis, l’organisation du Moulin à Paroles est un acte en soi. On ne peut le réduire qu’à une simple lecture de textes historiques devant un petit public. Les gens qui ont organisé ça ont subi énormément de pression et ils ont tenu bon. Ils ont été courageux et leurs actes en inspireront bien d’autres.

    Les questions que vous soulevez concernant l’individualisme et la citoyenneté-mondiale sont très pertinentes et ils font mal à toutes les causes nationales. Je crois que les médias de masse, dans ce qu’ils sont devenus, un support à publicité, ont été une courroie de transmission dans l’individualisation des sociétés et dans l’hyper-consommation. Je crois aussi que cette tendance est lentement contrée par les réseaux sociaux qui émergent sur le web et le journalisme citoyen comme vous le faites.

  8. Il n’y a qu’une seule solution sérieuse. C’est la création d’une banque nationale québéquoise et une monnaie québécoise.

    Ainsi il y aura réelle indépendance. Un véritable État.

    Tout le reste est illusoir.

  9. Le Moulin à Paroles est une allumette qui contribue à redonner un peu de vie au brasier de l’indépendance. Les québécois reprendront goût à ce projet, tout dépend des circonstances. La sortie du documentaire « Questions nationales », le Moulin à Paroles, la prochaine campagne électorale du Bloc Québécois, etc… sont des évènements qui contribuent à réanimer l’intérêt pour le projet. Et, un jour, les québécois réaliseront (encore) qu’ils sont différents des canadiens. Pas seulement par leur langue et leur culture. Mais pour le modèle de société auquel ils aspirent. Si les conservateurs deviennent majoritaires, il est fort à parier que la grande majorité des québécois se sentiront étrangers à ces idées rétrogrades, individualistes, militaires, et j’en passe.

    Si des gestes comme le Moulin à Paroles ne sont pas suffisants et qu’il faille agir… pourquoi bloguer?

  10. Donc, selon vous il suffirait qu’un parti politique se présente devant l’électorat en disant: «Nous allons créer une banque nationale et une monnaie québécoise».

    Et tout d’un coup la population se mobiliserait vers le pays !

    Un peu simpliste…non.

  11. @Casimir: Je crois que la population ne veut pas être mobilisée. Elle s’auto-flatte le nombril de satisfaction et compense la perte de notre identité nationale et l’écart grandissant entre les plus riches et les plus pauvres d’entre nous en fuyant le réel, ou plutôt en se concentrant sur un petit réel bien sectorisé, bien individualisé…

    @reblochon: Je crois que le PQ a fait un mauvais calcul quand il a cru, après 1995, que le vieil âge des fédéralistes signifiait que le mouvement indépendantiste triompherait par la simple inertie de la démographie. Les fédéralistes partent progressivement, oui, mais ils sont remplacés par pire: par des gens qui s’en foutent!

    @Isabelle Lefebvre: En effet, et merci à Canoe (pour une fois que je remercie publiquement Quebecor… première fois à vie je crois!).

    @Gébé Tremblay: Je ne crois pas qu’une banque québécoise ou une monnaie québécoise changerait quoi que ce soit à la situation actuelle. Cette culture déracinée, soi-disant « post-nationale » (peut-on être post-quelque chose d’aussi naturel qu’un semble de gens partageant une même géographie, une même culture et des mêmes valeurs?), se retrouve dans tous les pays occidentaux. Ce n’est pas seulement au Québec que se situe le problème, même s’il est pire ici.

    @Sylvain Rocheleau: Merci! Perspective intéressante à propos des médias sociaux. Il est vrai que si on se sert d’eux pour entrer en communication avec ses voisins, ceux-ci permettent de renforcer les liens naturels de proximité et donc le sentiment national. Mais si on s’en sert surtout pour contacter des gens de l’autre bout du monde partageant nos valeurs individuels, on n’a rien gagné. Je n’ai jamais cru aux solution technologiques. La technologie, c’est toujours autant un problème qu’une solution, dépendant de la façon dont on s’en sert. Le meilleur exemple? Le nucléaire.

    @lutopium: Pourquoi bloguer? Pour inciter les autres à agir. Pour faire un compte-rendu de la pensée, car celle-ci précède toujours l’action. Bien beau d’agir, mais à quoi bon se lancer dans tous les sens si on n’arrive même pas à bien saisir les enjeux actuels? Il y a ceux qui militent, et il y a ceux qui pensent. Et les deuxièmes militent tout autant que les premiers, à mon avis.

    Je ne crois pas qu’un jour les Québécois réaliseront qu’ils sont différent des Canadiens si on ne fait rien. En fait, un Canadien de Toronto et de Vancouver ressemble déjà beaucoup à un Montréalais. La culture globale, ou plutôt l’absence de culture globale, ou le rouleau-compresseur de l’anti-culture globale, uniformise tout et aplani la richesse de nos différences respectives, à mon avis.

    Ceci dit, ça en prendrait encore des allumettes comme le Moulin à Paroles, qui fut un super-événement. (Mais aurait-il été aussi médiatisé sans toute la controverse l’entourant?)

    Merci pour vos commentaires!

  12. Pour ça, vous avez entièrement raison, M. Préfontaine.

    Un Québec indépendant n’assure en rien qu’il appartiendra aux Québécois et qu’ils seront aux commandes.

    C’est l’élite de McGill qui sera encore aux commandes. L’élite souverainiste du PQ est déjà depuis longtemps bien courbée devant eux.

  13. Moi, sur ces question, j’ai choisi mon historien

    http://ysengrimus.wordpress.com/2009/09/15/about-flq-a-propos-du-flq/

    C’est une simple question d’intégrité élémentaire.

    Paul Laurendeau

  14. Bien d’accord.

    Les Québécois sont invités à fournir leurs fils pour les guerres impérialistes britanniques (Afghanistan) mais condamnés si c’est pour défendre leur propres intérêts !

  15. C’est une evidence que le manifeste du FLQ est avant tout un manifeste de lutte des classes qu’un appel des souverainistes. Mais bon, c’est plus payant de taper sur des independantistes en 2009 que sur QS !

Comments are closed.