La schizophrénie linguistique

J’habite dans un quartier à 87% francophone et je dois me taper un Publi-Sac rempli de publicités bilingues. Maxi, Super C, Loblaws, Walmart, IGA, Canadian Tire: on s’adresse à moi en anglais comme en français. Parfois, le français est prédominant, mais la plupart du temps l’anglais jouit d’une place égale à celui-ci. Dans le circulaire Canadian Tire, c’est même l’anglais qui semble être en priorité, avec un titre « Back to School » bien centré. Seul Bureau en Gros, raison sociale francophone de l’entreprise américaine Staples, semble encore considérer que la langue commune au Québec est le français.

schizophrenie-linguistique

A priori, ce ne sont que des circulaires. Mais pensons-y un peu: ceux-ci ne constituent-ils pas souvent le principal lien que le nouvel immigrant entretient avec sa société d’accueil? Avant de se trouver un travail, avant de se faire des amis, avant de réellement intégrer notre société, le nouvel arrivant doit manger et se procurer divers produits essentiels. Il sort de chez lui au premier matin, ouvre sa boîte aux lettres, et feuillette des circulaires s’adressant à lui en anglais. Le message qu’il reçoit est le suivant: le français n’est PAS la langue commune au Québec et on peut y vivre en anglais. Pas besoin d’ajouter qu’en se rendant aux commerces en question, il y trouvera toujours un petit Québécois tellement fier d’oublier sa mission culturelle et linguistique et tellement pressé de « pratiquer son anglais » comme d’autres pratiquent un tour de magie. « Oyez, oyez, regardez-moi, je vais faire disparaître sept millions de Québécois. Et hop, where are they now? »

La schizophrénie linguistique

Écrire une circulaire en deux langues constitue une véritable tare, tant pour le commerce que pour le lecteur. Le premier doit utiliser deux fois plus d’espace pour écrire la même chose et le deuxième doit endurer une langue qui n’est pas la sienne. Ce phénomène du bilinguisme imposé ne constitue qu’un début, une étape vers la véritable finalité: la schizophrénie linguistique complète, telle qu’on la voit en ligne.

En effet, si on se rend sur le site web d’un des commerces en question, on n’a plus à subir « l’autre » langue. Les sites les plus à jour se servent de la version de votre navigateur pour déterminer votre langue, et les autres vous demandent simplement de cliquer « English » ou « Français ». Et après, c’en est fini de l’autre. Il n’existe plus. Comme ces cités privées aux États-Unis où il est possible de vivre, emmuré, avec tous les services, sans jamais rencontrer de pauvres ou d’autres avatars de la société moderne, on peut ENFIN vivre replié sur soi, dans une société virtuelle séparée de la réalité de son voisin.

Or, si aujourd’hui on doit subir le bilinguisme, les nouveaux arrivants doivent au moins reconnaître qu’il y a « quelque chose » qui s’appelle le français sur ces circulaires. Qu’en sera-t-il dans le futur, alors que se développeront davantage le commerce et le publicité en ligne? On peut déjà imaginer une personne habitant au Québec, navigant sur le web entièrement en anglais, consultant des circulaires virtuelles en anglais, achetant en ligne en anglais, et dont les seules relations avec le monde extérieur seront un emploi (en anglais) et la visite de certains commerces de première nécessité où, évidemment, on s’adresserait à elle en anglais. Cette personne, ce sera votre voisin. Mais n’allez surtout pas lui emprunter du sucre, sugar.

Comment, dans ce contexte, espère-t-on assurer une cohésion sociale et la survie du français en tant que langue commune des Québécois?

Et si, à défaut de pouvoir franciser les nouveaux arrivants jusque dans leurs foyers, on décidait à tout le moins de les servir en français, de communiquer avec eux en français et de leur enlever systématiquement toute fausse perception qu’ils pourraient entretenir à propos de la légitimité de l’anglais comme langue d’usage au Québec? Et si on refusait d’encourager ceux qui contribuent à notre anglicisation avec leurs circulaires ou leurs sites web anglicisés?

Ce ne sont peut-être que des circulaires, mais existe-t-il vraiment des armes ne devant pas être utilisées dans une guerre totale où notre survie collective est en jeu?

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15 Réponses

  1. Je voudrais juste vous faire remarquer que partout ailleurs au Canada, les produits doivent être étiquetés bilingue… Tu achètes des Corn Flakes en Alberta, tu vas avoir une boîte avec un côté anglais et un côté français, comme ici…

    Je comprends que le français est en perte de vitesse à Montréal, mais les publi-sacs ne sont pas la bonne cible. De toute façon, les compagnies ne feront pas trois sortes de circulaires (une pour les régions majoritairement francophones, une pour les régions bilingues et une pour les régions majoritairement anglophones), ils vont n’en faire qu’une seule. D’autres moyens sont à privilégier à mon avis pour sauver le fait français au Québec.

  2. Excellent commentaire de Louis! Je crois que tu apportes un excellent point, francisons le Québec qui ne l’est pas encore suffisamment.
    Nicolas, il y a plusieurs compagnies qui impriment des circulaires en trois versions: français, bilingue et anglais. De plus, comme ce n’est pas nécessairement les mêmes spéciaux à Calgary qu’à Matane, ils en profitent donc pour imprimer différentes versions. Même à l’intérieur du Québec, les versions changent souvent! Je le sais, j’ai travaillé longtemps dans ce domaine que je viens de quitter.
    Je crois donc que ce serait un bon départ que de servir ces nouveaux arrivants qu’en français.

  3. @Nicolas Métivier: Je crois que toutes les cibles sont les bonnes. Il n’y a pas, à mon avis, de bons ou de mauvais moyens pour franciser les immigrants; il n’y a que des moyens utiles. Je ne vois pas en quoi il serait impossible pour une compagnie de faire une circulaire en anglais ou bilingue au Canada et entièrement en français au Québec. C’est peut-être à nous de les inciter à le faire en encourageant ceux qui respectent le caractère francophone du Québec…

    @Martin Ross: Merci beaucoup! C’est exactement mon point de vue; ces compagnies peuvent très bien imprimer leurs circulaires en français!

  4. « « Oyez, oyez, regardez-moi, je vais faire disparaître sept millions de Québécois. Et hop, where are they now? » »

    Si le fait qu’un Québecois francophone parle quelques phrases en anglais fait disparaître tout le monde, c’est qu’on est pas vraiment fort…

    Un peu de tonus et peut-être qu’en se montrant fort au lieu d’être constamment la victime, ça inspirera certains immigrants des colonies anglo-saxonnes ou autre à nous suivre.

  5. @ Nicolas Métivier

    «  » » »De toute façon, les compagnies ne feront pas trois sortes de circulaires (une pour les régions majoritairement francophones, une pour les régions bilingues et une pour les régions majoritairement anglophones), ils vont n’en faire qu’une seule. » » » »

    Bizarre… Je demeure « en région » et par chez nous TOUS LES CIRCULAIRES sont en FRANÇAIS seulement! Et je ne parle pas de la Gaspésie ou du Saguenay! Je suis à peine à une (1) heure de route de Montréal!!!

    -Donc il n’en font PAS une seule au Québec même!
    -Tu devrais sortir de Montréal à l’ocasion, cela ne fait pas mal…

    __________________________________________________________________________

    @ Louis P.

    Excellent texte! Si je demeurais à Montréal, je me battrais pour la francisation des « circulaires » que je recevrais! C’est évident que le projet de Lord Durham est toujours en vigueur, et TOUS les moyens sont bons pour y arriver!

  6. @Micejoki
    Laurentides, 1 heure de Mtl, fully bilingual !
    Je dois me rendre à Ottawa sous peu, je me promet bien d’aller faire un tour au canadienne tirelire. Pour voir…

  7. Mon publi-Sac prend le bord de la poubelle de recyclage sans être lu !
    Les dépliants pourraient être en serbo-croate, je m’en tape !
    POUBELLE !

  8. En effet, je souhaiterais tout simplement l’abolition pure et simple des Publi-Sacs. Quel gaspillage de papier inutile! Sérieusement, qui prend encore le temps de lire ce qu’il y a dans les circulaires? Vous trouvez pas la publicité agressante… il y en a tellement qu’on ne la remarque même plus.

  9. Moi, pour acheter des produits 50% du prix de vente normal dans certains magasins, tandis que des gens pas au courant iront les payer plein tarif ailleurs. Je prefere generalement les lires sur le Net, mais des fois, avec la flemme d’allumer le PC, je me contente des circulaires papiers. Et on ne doit pas tous avoir internet.

    Sinon je suis etanche à toute publicité autre que celle d’un prix reduit pour un produit que je voulais de toute facon acheter. Comme quoi !

  10. Un peu dans le champs, encore. Mais je viens de faire une tournée de blogues à partir de ceux qui sont suivis par ceux que je lis, histoire d’en trouver qui m’intéressent.
    Je suis étonné par l’utilisation de l’anglais, soit dans le titre du blogue, le titre du billet ou encore dans le texte. C’est hallucinant et surtout inquiétant. So that’s it for today. 😦

  11. @LL,

    Voyons donc en 2009, c’est bien plus rentable de s’annoncer sur les blogues, pas vrai ;)?

  12. Par contre, il faut que les gens en région viennent à Montréal!

  13. …de recyclage j’espère ;)!!

  14. Tant qu’à moi, je me battrais pour ne pas en recevoir du tout.

    Essayez cela pour voir, vous allez voir, ce n’est pas facile, ils vous l’enfonce dans la gorge le christi de publi-sac que vous le vouliez ou non.

  15. Sarcasme quand tu nous tiens…

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