Irlande, le Waterloo d’André Pratte?

Si André Pratte, éditorialiste en chef de La Presse, affirme quelque chose, cela doit forcément suivre une certaine logique. Ou à tout le moins, son propos doit être cohérent. On s’attend à naviguer sur le flot de ses éditoriaux comme sur un long fleuve tranquille, coulant inlassablement vers la mer de ses croyances. Mais qu’arrive-t-il lorsqu’on le prend en flagrant délit de contradiction?

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Dans son éditorial d’hier, sur Cyberpresse, Pratte s’en prend violemment à l’Irlande, avec son taux de chômage de 11,9%, en route vers les 16% selon une étude de l’Economic and Social Research Institute. Selon sa nouvelle lecture des choses, cela constituerait la preuve de l’impossibilité pour un petit pays comme un Québec indépendant de s’épanouir économiquement. Il termine même son texte en lançant cette phrase incroyable: « Et avec l’effondrement de l’économie irlandaise s’écroule un des fragiles fondements de [l’]argumentaire économique [souverainiste]. »

Pourtant, le 8 décembre 2003, André Pratte écrivait un autre éditorial, enjoignant les élites québécoises à suivre la voie de la « réussite » irlandaise. Il s’appuyait alors sur la publication d’un rapport de l’Institut Fraser intitulé « La prospérité ou la stagnation » qui recommandait au Québec de s’inspirer du « modèle » irlandais. La recette? On la connait: déréglementer, privatiser, s’attaquer aux syndicats, baisser les impôts. Pratte parlait d’une « grande corvée ».

Étonnement, son discours a été repris par les élites souverainistes, tant à Québec qu’à Ottawa. Pierre Paquette, porte-parole du Bloc québécois en matière de finances, a répondu à l’éditorialiste en lui disant qu’il était tout à fait d’accord avec la nécessité de cette corvée, mais qu’à ses yeux le Québec pouvait très bien la faire en étant indépendant. ((La Presse, Forum, mercredi, 17 décembre 2003, p. A19, Un portrait trop noir, Le Québec s’en tire assez bien, malgré le frein au développement que constitue le fédéralisme canadien, Pierre Paquette)) Même François Legault, du Parti Québécois, a surfé sur cette vague pendant des années, allant même jusqu’à affirmer que les impôts ridiculement bas de 12% payés en Irlande seraient une voie à suivre pour le Québec!

Qu’on se comprenne bien: ni le Bloc Québécois ni le Parti Québécois n’ont rejeté les arguments de Pratte selon lesquels la meilleure façon de croître serait d’instaurer un État minimal et autres réformes de droite. Leur seule particularité a été de dire qu’on pourrait mieux le faire en étant indépendant.

Or, aujourd’hui, après avoir recommandé au Québec de suivre la voie de l’Irlande, après avoir été entendu jusque dans les officines de partis souverainistes pressés de mettre en place ses réformes dès l’indépendance achevée, voilà qu’André Pratte fait marche arrière et reproche à celles-ci d’avoir accepté ses préceptes! « Il y a quelque chose dans la recette canadienne qui, de façon générale, assure aux Canadiens une prospérité enviable » soutient le scribe de la rue Saint-Jacques. Cette recette, il ose à peine la nommer: classe moyenne syndiquée à l’abri des aléas de la crise (de 1999 à 2007, le taux de syndicalisation chutait de 0,8% au Canada, contre 9,7% en Irlande (( Données de l’OCDE sur le taux de syndicalisation )) ) , réglementation adéquate des banques, taux d’imposition assurant une redistribution de la richesse. Bref, toutes ces choses auxquelles il s’était opposé en 2003 et dont il avait empressé le Québec de se débarrasser.

Cruelle ironie, n’est-ce pas? L’homme se plaint d’un problème, incite d’autres à adopter ses idées, ceux-ci le font, et ensuite il leur reproche de l’avoir fait en démontrant, chiffres à l’appui, que sa première idée était mauvaise!  Sans l’admettre ouvertement, bien sûr.

Ce ne sont donc pas les « fragiles fondements » de l’argumentaire économique souverainiste qui s’écroulent, mais la crédibilité d’André Pratte et sa capacité à influer sur les décisions politiques du futur. La prochaine fois qu’il exigera des réformes mettant en danger notre société, un seul mot suffira à le faire taire: « Irlande ».

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12 Réponses

  1. Très intéressant comme comparaison! D’où l’utilité d’étudier soigneusement l’argumentaire de l’ennemi pour en relever les contradictions!

    Toutefois, l’adhésion à un tel discours me surprend beaucoup de Pierre Paquette, qui est généralement plutôt à gauche (voir notamment sa contribution dans « Agir maintenant pour un Québec de demain » paru en 2006). Peut-être que c’était un raccourci pour dire que peu importe les solutions, le Québec serait davantage en mesure de les appliquer s’il détenait tous les pouvoirs. Mais je ne peux pas penser à la place de M. Paquette…

  2. M. Préfontaine,j’ai passé quelques heures à éplucher tout ce qui peut se trouver sur le web concernant André Pratte et l’éditorial que vous mentionnez soit celui du 8 décembre 2003. Pouvez-vous nous mettre en ligne un lien vers cet article de Pratte ? ce serait amusant de le confronter.

  3. @Pascal Marchi: Je ne suis pas surpris outre-mesure de l’attitude de Pierre Paquette dans ce dossier. Il faut se rappeler, en décembre 2003 la situation était différente, le néolibéralisme avait le vent dans les voiles et le discours dominant était difficile à contrer. Je crois qu’aujourd’hui sa réponse serait quelque peu différente. Dans tous les cas, c’est l’attitude d’André Pratte qui me dérange! 😛

    @AntiPollution: Je n’ai pas trouvé ce texte en ligne. J’ai cherché sur Google sans rien trouver. La Presse a même un black-out de ses archives à ce moment-là. J’ai donc dû utiliser d’autres moyens… Mais tu sais, j’ai choisi Pratte parce qu’il est flamboyant et qu’il aime avoir le dernier mot, mais ils étaient très nombreux à citer l’Irlande en exemple, et pas seulement lui ou Paquette ou Legault. Ça ferait une belle liste à citer! 😀

  4. Les pro-fédéralistes sont dotés d’un curieux mécanisme idéologique: la Girouette !
    Ils peuvent donc changer de discours quand bon leur semble et au diable la logique !
    Un peu comme en Russie quand les historiens ré-écrivaient les livres d’histoire selon les caprices de Staline…

  5. Pratte -et pas mal toute ‘l’équipe’ de La Presse- se vendent au ‘plus offrant’.

    Même si je ne suis pas d’accord avec toutes vos idées, je dis bravo à Louis P. pour ses perspicaces analyses…

    Je profite de cette tribune pour vous faire part d’un message qui a été censuré -plusieurs fois- sur le blogue de Richard Hétu:
    —» http://blogues.cyberpresse.ca/hetu/

    ***

    Petit rappel:

    Seulement 25% des Américains ont voté pour Obama.

    Même chose pour Bush.

    Et dire que “les absents ont torts”, démontre une méconnaissance certaine du corset anti-démocratique imposé par le bipartisme américain.

    L’autre moitié (des électeurs) se considère comme ni démocrate, ni républicaine et ne vote pratiquement jamais, car elle ne voit aucune différence entre ces 2 partis étatistes:

    – de gauche étatiste: au niveau social, économique, etc

    ou

    – de droite étatiste au niveau militaire/sécuritaire, moral, etc

    Même que les dépenses sociales globales ont augmenté sous Bush (oui, oui!), et les dépenses militaires -sous Obama- continuent d’augmenter à la vitesse grand V.

    Obama veut même constituer une « force civile armée » aussi forte et bien financée que l’armée régulière.
    —» http://www.youtube.com/watch?v=Tt2yGzHfy7s

    Ouch !

    Pour une majorité d’américains (qui ne vote pas/plus), il n’y a plus de grandes différences entre les politiques interventionnistes de Bush et d’Obama :

    Voir ses droits diminuer par la gauche ou par la droite, ça reste une perte quand même.

    Voir les « Big » banques(ou autres ‘big’ de ce monde) recevoir de l’argent de Bush ou d’Obama, ça change quoi ?

    Voir les troupes militaires augmenter sous Obama ou Bush, ça change quoi ?

    Voir les troupes diminuer EN Irak ( ?) ET les voir un peu plus à l’est et en plus grand nombre (en « Afghonisant » et au Pakistan), ça change quoi ? »

    Etc.

  6. Ce n’est pas surprenant que M. Pratte se contredise, il n’a pas d’opinion.
    Quand on est grassement payé pour faire la promotion des opinions de d’autres… il est très difficile d’être conséquent avec les siennes.
    Pour bien gagner sa croûte, on ne peut ignorer la main qui nous nourrit.
    J’avoue sincèrement que je comprends la situation de certains journalistes dans les circonstances, tout autant que ceux à qui on offre des postes prestigieux. J’avoue bien sincèrement que si on m’offrait le poste de gouverneur-général ou de lieutenant-gouverneur, je serais tentée de refouler
    mes sentiments nationalistes…

    Quand vient la gloire, s’en va la mémoire…

  7. Je n’aime pas devoir lire des textes (de Sebas, par exemple…) sans aucun rapport avec le sujet du jour…
    Faudrait pas accepter de publier n’importe quoi sur un blogue.

  8. Lorsqu’on est payé pour écrire, il faut s’arranger pour avoir des lecteurs. Quand les lecteurs veulent lire des textes de droite, il faut écrire des textes de droite. Quand les lecteurs désirent des textes de gauche, il faut écrire des textes de gauche.

    Dans les années de croissance, il faut citer en exemple les pays qui affichent une croissance exceptionnelle. En récession, il faut décrier les pratiques qui accentuent les récessions.

    Money talks.

    Les seuls qui ont des chances d’être fidèles à leur idéologie sont ceux qui ne sont pas payés pour changer. Bien sûr, il y en a qui changent d’idéologie et c’est correct: le dogmatisme empêche l’évolution.

    Mais exiger une constance de la part de quelqu’un qui est rémunéré en fonction de son lectorat, c’est mal comprendre le système.

  9. Bon si je comprends bien plusieurs commentateurs, c’est le plus vieux métier du monde qui devient la norme dans notre monde ‘moderne’ et si ‘évolué’ ?

    Tout le monde à son prix?

    Essayez-vous avec moi, vous allez voir !
    😉

    *

    Oui c’est normal de changer d’idée et même ‘idéologie’, mais ce n’est pas ça dont il s’agit ici…

    *

    Garamond, désolé, une fois n’est pas coutume…

    Je vais le recopier dans un sujet plus approprié et vous pourrez faire vos commentaires pertinents. 😉

    Pour l’instant, je trouvais normal de le mettre ici, étant donné le fait qu’on parlait de certaines p**** de la rue St-Jacques

  10. Sarkozy a dit qu’il ne fallait pas devenir independant en temps de crise, qu’il vallait mieux etre uni … d’apres les hautes instances de la finance canadienne, la crise est finie ; ca veut-tu dire que maintenant c’est le moment ?

    Meme Charest n’ose plus mettre en doute la capacité du Quebec à s’auto-suffire economiquement ; il parle maintenant d’une philosophie federaliste positive et interessante pour justifier notre adhesion à ce federalisme.

    J’ai jamais vu des gens autant pedaler que les federalistes du Quebec pour justifier leur fruit constitutionnel trop vert et les interets de rester encore dans cette federation qui ne veut toujours pas reconnaitre nos droits et les pouvoirs allant avec notre soit-disante nation distincte … la presse quebecoise ne releve que le patinage du PQ, alors là, elle n’en manque pas une !

    L’ecosse deviendra souveraine avant nous si ca continue comme cela : petit peuple, petit projet, petit destin !

  11. […] de nous précipiter dans des réformes ayant connu un retentissant échec, tant en Islande qu’en Irlande ou […]

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