Le cube de bois

Un cube de bois. C’était la première idée qui m’est passée par la tête quand je suis entré dans la salle d’audience. Une église, la seconde. Le silence, l’impatience. De longs bancs en bois clair et arrondis accueillaient quatre hommes bien éloignés les uns des autres, les mains sûrement moites, attendant de se présenter devant le juge, siégeant en haut de son autel. Ici, on ne parle pas. On ne s’accote pas les coudes, on ne rit pas. On assiste à la Justice, dans cette pièce exigüe, basse de plafond et aux murs sombres, sans décoration ni fenêtre.

cube

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L’homme me précédant a failli me faire rigoler un bon coup. En fait, même l’agent de sécurité, juste derrière moi, retenait son rire. Après avoir passé dix minutes à expliquer au juge comment il a été « forcé » d’aller dans la voie réservée aux autobus et de quelle façon la dense circulation l’a empêché de réintégrer la bonne voie, il s’est mis à raconter l’histoire d’une nouvelle contravention qu’il venait de recevoir. Tenant celle-ci au bout du bras droit, il clamait son impuissance: « Monsieur le juge, disait-il d’une voix innocente, j’ai reçu une contravention pour avoir laissé les portes de ma voiture débarrées, mais quand je les barre je me fais défoncer mon toit amovible pour me faire voler ce qu’il y a dedans. J’ai donc décidé de mettre une barre sur le volant et de laisser les portes débarrées pour les voleurs. » Dieu que je riais intérieurement. Le pauvre homme. Et le juge de lui demander à quelle fréquence sa voiture se faisait défoncer et à quelle fréquence il recevait une telle contravention, puis de calculer ce qui serait le plus rentable pour lui. Qui a dit qu’on ne s’amusait jamais en cour?

Puis, le téléphone cellulaire d’un jeune qui venait d’entrer s’est mis à sonner. Musique genre « viens te frotter on va faire semblant de danser ». Il sortit rapidement. Comble de malheur, c’était à son tour. Tant pis pour lui. La justice n’a que faire des gens trop importants pour éteindre leurs boulets numériques. J’étais le suivant.

Je m’avançai vers le lutrin. Silence solennel. Le juge me regarda et me dit: « Je vous connais vous. Ce n’est pas votre première fois? » Ouf, ça commençait mal.
– Non, monsieur le juge, c’est ma première fois.
– Vous devez ressembler beaucoup à quelqu’un que j’ai déjà vu alors.
– Peut-être, mais ce n’est pas moi. Je travaille dans le public alors peut-être qu’on s’est déjà rencontré en-dehors de la cour.

Il me toisa encore du regard avant de me demander de commencer. Je lui remis un croquis et lui expliquai la situation. « La lumière est passée au jaune comme j’arrivais à l’intersection et je n’ai pas eu le temps d’arrêter. Le policier était assis dans sa voiture environ 100 mètres plus loin et il me faisait dos, donc il n’a pas bien pu juger de la distance dans son rétroviseur. » La procureure de la couronne m’a ensuite mitraillé de questions, cherchant à me prendre en défaut, mais je suis demeuré fidèle à mes explications: je n’aurais pas pu arrêter ma voiture en toute sécurité et le policier ne pouvait pas, de son endroit, bien juger de la situation.

Doute raisonnable. « Je vous acquitte, monsieur ».
– Merci monsieur le juge.

Et je sortis sans dire un mot.

Daniel Labonté me demandait comment ça s’est passé. Ça s’est passé exactement comme ça.

* * *

Mon acquittement, ce n’est pas un cadeau que le juge m’a fait. C’était mon salaire pour avoir contribué à améliorer la société.

L’an dernier, il y avait souvent une voiture de police à l’endroit précis où je me suis fait prendre. Les policiers se croyaient bien intelligents en se mettant à un endroit difficile à repérer par les automobilistes pour ensuite donner des contraventions à ceux qui passaient sur le feu jaune ou rouge. Eh bien, ça fait des mois que je n’en vois plus à cet endroit. Ce sont sûrement des gens comme moi, qui ont été en cour et qui ont souligné la difficulté pour un policier de bien voir une situation de son rétroviseur à 100 mètres de l’intersection, qui ont amené ce changement. Une modification certes bien modeste, mais réelle. J’ai contribué à changer le monde. Vraiment.

J’aurais pu agir différemment. J’aurais pu envoyer promener le policier qui m’a arrêté, pester contre lui toute la journée, voire organiser une émeute le lendemain pour dénoncer cette injustice. Car oui, j’étais victime d’une injustice.

Mais si j’avais agi ainsi, j’aurais agi en voyou. Ce n’est pas ainsi qu’on doit agir en démocratie. Je me suis présenté en cour. Oui, j’étais désavantagé. La procureure de la couronne avait toute l’expérience et son droit sur quoi s’appuyer, et moi je n’aurais même pas su dire à quoi servait la femme qui tapait face à moi. J’étais désavantagé, peut-être, mais j’avais la vérité de mon côté et quand on est convaincu d’avoir raison il n’y a rien qui puisse empêcher la justice de se faire. Les juges sont beaucoup plus intelligents qu’on le croit.

Je persiste donc et je signe: les Villanueva et les Kosoian de ce monde devraient utiliser les outils du système au lieu de le dénigrer. La justice n’est peut-être pas parfaite, mais elle fonctionne la plupart du temps. Au lieu de s’enfermer dans une logique de confrontation et de s’attaquer au travail des policiers, des juges et des politiciens, il faut parfois prendre sur soi et faire éclater la vérité en temps et lieu.

On appelle cela la maturité et on appelle cela la démocratie.

Car il ne s’agit peut-être que d’un petit cube de bois, mais nous sommes les sculpteurs qui façonnent une meilleure société en l’utilisant à son plein potentiel.

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7 Réponses

  1. Tu m’épates. Tu avais remarqué que le policier te faisait dos. Un homme qui se tient debout est le plus beau des monuments disait George Dor. Tu mérites le compliment.

  2. Salut Louis,

    J’ai bien aimé ton texte, il est vrai que le système de justice est laborieux, mais parfois ça vaut la peine de bien se préparer et de bien se défendre. et la femme qui tape en face de toi a simplement tout réécrit ce que vous vous êtes dit pour fermer ton dossier 🙂

    En passant, quand est-ce qu’on va à l’entrepont? 😛

  3. Tu as simplement expérimenté le Droit (à ne pas confondre avec la justice, ça n’a rien à voir) et tu as gagné ton point. J’ai déjà eu une expérience semblable mais je suis tombé sur un juge intraitable qui m’a dit que les policiers ne se trompaient pas. J’ai perdu malgré que j’avais raison.

    Dans notre système tu peux gagner ou perdre un point de Droit en toute injustice. Exemple : Un voleur entre chez toi la nuit et tu le surprends sur le fait. Tu luis fous une râclée et il porte plainte pour coups et blessures. Le Droit est de son côté pendant que la justice ferme les yeux. Résultat tu es puni et lui pas.

  4. C’est un billet très intéressant et je suis content que tu ais gagné ton point de cette façon. Par contre comme le rappelle Caligula il y a d’autres cas où on peut perdre malgré tous les bons arguments que l’on peut présenter à un juge.

    Je suis d’accord avec toi maintenant pour ne pas dénigrer systématiquement le travail des policiers mais j’ai encore tendance à croire que les Villanueva ont subi une injustice dans cette affaire et que l’enquête menée par la SQ a été biaisée et mal conçue.

  5. J’ai déjà entendu ça. On a pas le droit de se faire justice soi-même.

  6. Je n’ai pas dit qu’il fallait se faire justice soi-même (quoi que ça m’est arrivé de le faire et ça m’arrivera sûrement encore), j’ai simplement voulu démontrer la différence entre le Droit et la Justice.

    À ne pas confondre.

  7. @Daniel Labonté: Merci. 🙂 J’ai simplement utilisé les outils du système pour mettre fin à une injustice. Les Villanueva et Kosoian peuvent faire de même.

    @anne: Bien d’accord que ça vaut la peine. Et ce n’est pas si difficile. J’ai déjà été en déontologie et ça a été relativement facile d’obtenir satisfaction. Il faut avoir la capacité de rationaliser les événements et de reporter le règlement à plus tard.

    @Caligula: Le Droit, à mon avis, est l’expression de la Justice. Ce n’est pas parce qu’un voleur me vole qu’il est juste que je le tire à bout portant, par exemple.

    @internationaliste: Bien sûr qu’on peut perdre, et je m’étais préparé à cette éventualité. Mais ça fait partie du jeu. Si vraiment une cause est juste, éventuellement d’autres porteront plainte et éventuellement l’injustice sera réparée.

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